Accueil > Idées | Par Marion Rousset | 21 janvier 2011

Gus Massiah - « Les altermondialistes peuvent s’allier avec des réformateurs »

A l’occasion du forum social de Dakar, début février, Gustave Massiah revient sur les principes et les enjeux du mouvement altermondialiste. L’économiste estime qu’il est nécessaire de voir loin, mais aussi de faire des propositions immédiates et concrètes. Entretien.

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Certains parlent d’un essoufflement de l’altermondialisme. Comment se porte le mouvement à l’approche du forum social de Dakar ?

Gustave Massiah : Je ne pense pas que nous ayons connu d’essoufflement. Nous avons plutôt traversé une période d’approfondissement souterrain pendant laquelle nous étions moins visibles qu’au début. En 2003, le Financial Times expliquait que le monde se partageait en deux lignes, celle de Bush et celle du mouvement antimondialisation. On a assisté en 2009 à l’émergence de nouvelles problématiques lors du forum de Belem, au Brésil, notamment autour de l’écologie et de son rapport avec le social. Tandis que nous vivions une crise de civilisation, les peuples indigènes ont aussi posé la question de la modernité.

Le G20 de Londres a repris des propositions altermondialistes : interdiction des paradis fiscaux, contrôle du secteur financier et bancaire, nécessité de taxes financières mondiales. Ne craignez-vous pas qu’elles soient vidées de leur potentiel émancipateur ?

G.M. : C’est toute la question des récupérations. Le danger, c’est que ces propositions servent un but contraire au nôtre ou que personne ne tienne compte de ce que nous disons. Il faut donc montrer que, par-delà l’aspect déclaratif, nous avons remporté une victoire idéologique. Les analyses autour de la crise ont validé les propositions du forum. Le caractère subversif du mouvement altermondialiste tient à sa nature antisystémique. Nous ne restons pas sur le bord du chemin à dire que ce n’est pas bien. « Résister c’est créer », disait Deleuze. On construit déjà l’histoire quand on est dans la résistance. Nous sommes aujourd’hui dans une double crise emboîtée : une crise du néolibéralisme, mais aussi de la mondialisation capitaliste elle-même. La sortie de crise est donc porteuse d’un dépassement du néolibéralisme et du capitalisme qui durent respectivement depuis trente ans et cinq siècles. Mais cela pose une série de questions stratégiques.

Vous défendez une démarche très pragmatique, centrée sur des alliances avec les réformateurs du Green New Deal...

G.M  : Le mouvement altermondialiste est obligé de penser l’articulation entre l’urgence et la durée. Nous devons faire des propositions pour lutter immédiatement contre le chômage ou la pauvreté et, en même temps, des propositions de transformations structurelles fondamentales. Cela interroge la stratégie politique des alliances qui se pose en situation, dans chaque pays et région.

Le Green New Deal, autour de l’économiste Joseph Stiglitz, veut refonder le capitalisme en introduisant plus de redistribution, d’économie verte, etc. C’est une des options, moderniste, de sortie de crise. Or nous sommes aujourd’hui confrontés à trois orientations : celle-ci, ou alors une sortie réactionnaire fondée sur un conservatisme de guerre avec la montée de la xénophobie et la remise en cause des libertés ; ou encore le dépassement du capitalisme. Pour faire face au conservatisme de guerre, qui constitue le principal danger, une alliance large est nécessaire. Mais cela n’empêche pas de garder l’objectif d’un dépassement du capitalisme. Nous défendons des politiques publiques qui permettent l’égalité des droits, grâce à des services publics et à l’instauration d’un plancher et d’un plafond de revenus, par exemple. Une série de propositions qui ne sont pas révolutionnaires, mais anti-néolibérales. On peut aller assez loin dans la tolérance et l’humanisme avec des réformistes. Mais à un moment donné, on se heurte à des questions plus importantes autour des formes de propriété, de la marchandisation, des frontières... Le dépassement du capitalisme, ce n’est pas seulement l’amélioration des conditions immédiates.

A quoi ressemblerait un monde postcapitaliste ?

G.M. : Pour certains, le dépassement du capitalisme doit passer par l’élaboration d’une autre société, pour d’autres, par la construction de pratiques d’émancipation concrètes. Il n’y a pas de contradiction entre les deux, mais ce sont des options différentes. Une chose est sûre, le forum n’est pas le lieu de construction d’un modèle dogmatique. Ce n’est ni une nouvelle religion ni une nouvelle internationale. Je me suis moi-même interdit de dessiner un programme. Ce qu’on peut faire dépend des situations. En France, la bataille sociale porte sur la question de la protection sociale et du chômage, dans d’autres pays, sur autre chose. La manière dont se construisent des propositions est très liée aux bases sociales qui les portent. Si nous disons qu’il faut un contrôle citoyen du système bancaire, plutôt que des nationalisations, c’est parce que les mouvements brassent ces idées.

D’où l’absence de leader dans vos rangs ?

G.M. : Le mouvement altermondialiste est porteur d’une culture politique nouvelle, en rupture avec l’avant-gardisme. Les partis d’avant-garde, qui prétendent diriger les luttes et les masses, sécrètent des leaders. Ils véhiculent une vision militaire de la révolution. Le mouvement altermondialiste préfère l’horizontalité à la verticalité, le consensus à la hiérarchie. Le premier principe de la charte est celui de la diversité. Il est dit que personne n’a le droit de parler au nom de tout le monde. Mais tout le monde peut parler à partir du forum. Cela n’a l’air de rien, mais les implications sont fortes. Concrètement, les forums ne font pas de déclaration. On peut rapprocher ce principe de la manière dont le mouvement des femmes a cheminé en se construisant sur l’idée que toutes les luttes contre l’oppression ont la même importance. Il n’en est pas de secondaires qui se trouveraient résolues mécaniquement une fois la révolution effectuée.

Quelles évolutions historiques l’altermondialisme a-t-il connues ?

G.M.. : Ce mouvement émerge en 1980 avec l’apparition d’une nouvelle phase, néolibérale, de la mondialisation. Il commence dans les pays du Sud, car dès 1977 ceux-ci sont visés par une offensive géopolitique qui se traduit notamment par le recyclage des pétrodollars et la crise de la dette. La deuxième phase commence en1989, au moment de la chute du mur de Berlin, de la guerre du Golfe, de la montée en puissance de l’hégémonie des Etats-Unis et des luttes sociales contre la précarité et le chômage. Elle dure jusqu’à la bataille de Seattle en 1999. Puis, alors que débute le processus des forums sociaux mondiaux à Porto Alegre, le mouvement jusqu’alors qualifié d’antimondialisation devient altermondialiste. Depuis l’année 2008, marquée par l’ouverture officielle de la crise, nous sommes entrés dans une nouvelle ère.

Quel rôle joue la société civile ?

G.M. : La société civile rassemble des formes d’organisation sociale non gouvernementales, associations ou groupements de citoyens, qui ne se réduisent pas à la société politique. Il est nécessaire de s’organiser en dehors de l’Etat pour permettre sa démocratisation. Car si le changement social passe aussi par l’Etat, celui-ci porte en germe deux dimensions contradictoires, l’intérêt général et celui des dominants. Par ailleurs, cette société civile est contrainte d’agir à l’échelle mondiale, dans la perspective de construire de l’universel et eu égard à l’existence de nouveaux droits qui possèdent une dimension internationale, autour de l’écologie et des migrants par exemple.

Vous dressez le constat d’une crise de civilisation. Quelles conséquences a-t-elle selon vous en terme de croissance ?

G.M. : La civilisation dominante, avec le marché mondial des capitaux, est en cause. Pour sortir de cette dimension de la crise, il faut changer de modèle de production et de consommation et remettre en cause le principe d’une modernité du capitalisme et d’une croissance productiviste fondée sur l’idée que le progrès économique permet le progrès social qui permet à son tour le progrès politique. L’historien Fernand Braudel avait trouvé comment résumer le problème : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, expliquait-il, le système monde se heurte aux limites de l’écosystème planétaire. Si certains estiment qu’il suffit de maîtriser la croissance, d’autres la refusent complètement. Cela me rappelle une phrase magnifique de Gandhi : «  Vivre simplement pour que d’autres simplement vivent . » Il faut aussi, en effet, que les comportements individuels changent. Mais pour y parvenir, il faut rendre ces changements désirables.

Propos recueillis par Marion Rousset

Gustave Massiah** est une personnalité du mouvement altermondialiste. Économiste, il est président du Centre de recherche et d’information pour le développement (Crid). Son dernier ouvrage ** Une stratégie altermondialiste , vient de paraître. Ed. La Découverte, 18,50 €.

Rendez-vous à Dakar
Le Forum social mondial aura lieu à Dakar, au Sénégal, du 6 au 11 février. L’année 2010 a été particulièrement riche en forums : aux Etats-Unis, au Mexique, à Taïwan, mais aussi au Bangladesh sur la démocratie et en Palestine où s’est tenu un forum de l’éducation. fsm2011.org

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