Accueil > Culture | Par Juliette Cerf, Luce Vigo | 1er octobre 2009

Guy Maddin, le fantasque

Avec la sortie de son film Winnipeg mon amour et la rétrospective cet automne au Centre Pompidou, Guy Maddin, cinéaste canadien, trouve enfin sa juste place en France. Introduction dans son univers.

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Il n’y a pas si longtemps, les films de Guy Maddin, cinéaste canadien anglophone autodidacte d’une grande liberté de création, ont été considérés comme marginaux, malgré le travail de deux jeunes distributeurs français, Fabrice et Manuel d’ED Distribution, qui ont cru, très vite, à la force et à la singularité d’un talent méconnu. A trop vouloir l’enfermer dans une multitude de références cinématographiques réductrices, à commencer par la fascination de Maddin pour le cinéma muet et son attachement à ses souvenirs d’enfance, matières premières, il est vrai, de son inspiration, c’était passer à côté de ce qui fait le prix d’une œuvre, de Tales from the Gimli Hospital (1988) à My Winnipeg (Winnipeg mon amour, 2007) : un esprit d’indépendance et de résistance, rebelle à toute tentative de récupération par la pression des financeurs. Car le cinéaste de Winnipeg revendique sa part d’enfance, dont il a la fraîcheur et la cruauté comme moteur de création, enrichie par une culture cinématographique, littéraire, musicale immenses et une imagination foisonnante qui entraîne le spectateur dans des univers inconnus, parfois délirants comme de mauvais rêves, nostalgiques comme quand on prend conscience des pertes qui ont jalonné notre vie. Derrière se cache plus ou moins bien un vécu bien réel.

Le Festival d’automne fait la part belle à l’œuvre du Canadien en organisant, en collaboration avec le Centre Georges-Pompidou, une intégrale de son œuvre faite de courts et longs métrages. Il présente aussi, au Théâtre de l’Odéon, en version scénique, Des trous dans la tête, en présence d’Isabella Rossellini, narratrice et complice du cinéaste, également comédienne dans ses films (The saddest music in the world, My Dad is 100 years old), écrivaine et réalisatrice, dont on verra quelques-uns des inattendus et humoristiques « Green Porno » déjà présentés au Forum des images.

Fin octobre sort en salles Winnipeg mon amour, véritable poème dédié à Winnipeg, ville canadienne la plupart du temps enneigée, perdue dans la brume, que Guy Maddin commente en voix off, le plus souvent sans reprendre sa respiration. Les images, des rues qui se croisent comme des lignes d’un chemin de fer qui emmène un Guy Maddin de fiction, au même rythme que sa parole. Ce qui est passionnant dans ce film, outre sa beauté visuelle, c’est le double récit qui le porte : celui de la famille du cinéaste et de la ville qu’elle habite et où elle travaille, et celui de la société winnipégienne prise dans les événements mondiaux : les guerres, le chômage, le crash de 1929, les méfaits des puissants agents immobiliers qui défont la ville en effaçant les traces de son passé. Pour transmettre tout cela aux spectateurs, Guy Maddin fait œuvre de visionnaire : se servant de papiers découpés pour donner naissance à un troupeau de chevaux pris dans les glaces, par exemple : ou utilise la force d’un mot répété plusieurs fois pour exprimer un sentiment de nostalgie, comme pourrait le faire le refrain d’une chanson ou d’une poésie. Winnipeg mon amour est d’autant plus réussi, qu’il s’agit, au départ, d’un film de commande, et qui plus est d’un documentaire, l’un et l’autre « détournés » sans remords par le cinéaste, retravaillés par son propre vécu, lui-même en perpétuelle transformation, parce que telle est la loi de l’inconscient et les besoins d’un travail de création.

Winnipeg mon amour ouvrira la rétrospective du Centre Pompidou, donnant, je l’espère, la curiosité au public de découvrir les autres films de Maddin, dans une vue d’ensemble qui permettra de voir la cohérence et le style d’une œuvre qui ne ressemble à aucune autre, privilégiant le noir et blanc un peu granuleux que l’usage modéré mais inattendu de la couleur rend encore plus prenant. L.V.

SÉLECTION D’AUTOMNE

MÉMOIRE DU GÉNOCIDE RWANDAIS
Munyurangabo , de Lee Isaac Chung, en salles le 7 octobre

Le Jour où Dieu est parti en voyage, de Philippe Van Leeuw, en salles le 28 octobre

1994-2009. Quinze ans après. Deux fictions mettant en scène la mémoire du génocide rwandais sortent ce mois-ci. Au centre des deux : une machette, symbole sanglant de cette tragédie africaine. Premier film de Lee Isaac Chung, un fils d’immigrés coréens ayant grandi aux Etats-Unis, Munyurangabo est né d’une expérience locale : des cours d’été de réalisation et de photographie donnés en 2006 dans un camp humanitaire au Rwanda. Tourné en onze jours avec des acteurs non professionnels et en langue kinyarwanda, le film, qui s’ouvre sur une route, accompagne la pérégrination de deux jeunes amis, Munyurangabo et Sangwa venant de quitter Kigali. « Que dirons-nous s’ils nous demandent où nous allons ? », demande l’un d’eux. Avant d’atteindre leur mystérieuse destination, ils s’arrêtent dans le village où vit la famille (hutue) de Munyurangabo. Les tensions se font sentir quand le père reproche à son fils de fréquenter ce Tutsi, cet « ennemi ». Sangwa, lui, une machette dans son sac, s’est mis en tête de venger la mort de son père assassiné, dont il a oublié le visage. Ce film sensible parvient à saisir des scènes de vie fortes et attachantes (danse, travaux des champs, repas, etc.), qui tranchent sur la mémoire de l’horreur, souvenirs de ces « enfants pendus au sein de leur mère morte ». On retiendra aussi cette ode à la paix écrite à l’occasion de la fête nationale de la libération et « slamée » par un garçon croisé dans un café, qui évoque « le Rwanda, ce pays magnifique, sans famine, devenu un cimetière, sans paix ».

Dans un tout autre genre, Le Jour où Dieu est parti en voyage s’intéresse au phénomène de la survie plutôt qu’à celui de la vengeance ou du pardon. L’un passe par le langage, quand l’autre est quasiment muet. Réalisé par Philippe Van Leeuw, chef opérateur belge connu notamment pour avoir éclairé Les Bureaux de Dieu, de Claire Simon, Le Dernier des fous, de Laurent Achard, et La Vie de Jésus, de Bruno Dumont, le film raconte l’histoire de Jacqueline, nourrice dans une famille belge qui prend la fuite aux premiers jours du génocide rwandais. D’abord cachée dans un faux plafond, la jeune femme tutsie se réfugie dans la forêt, après avoir découvert les cadavres de ses deux enfants. L’homme des bois qu’elle y rencontre et dont elle soigne la mauvaise plaie (métaphore de ce conflit non cicatrisé) ne parvient pas à la sortir de son mutisme et de sa pulsion de mort. J.C.

LES OMBRES DE LA FILIATION
Mères et Filles , de Julie Lopes-Curval, en salles le 7 octobre

Je suis heureux que ma mère soit vivante, de Claude et Nathan Miller, en salles le 30 septembre

Deux films pourront être découverts dans le miroir l’un de l’autre, où se reflètent les ombres de la filiation : Mères et Filles, de Julie Lopes-Curval et Je suis heureux que ma mère soit vivante, de Claude et Nathan Miller : père et fils. Inspiré par un article de presse d’Emmanuel Carrère, écrivain qui nourrit son imaginaire dans le réel et les faits divers, Je suis heureux que ma mère soit vivante met en scène la quête de Thomas, enfant adopté à la recherche de sa mère biologique qui l’avait abandonné à l’âge de quatre ans. De son côté, Mère et Filles, film aussi délicat que violent, tresse avec habileté le destin de trois générations de femmes : Louise, la grand-mère (interprétée par Marie-Josée Croze), Martine, la mère (Catherine Deneuve), et Audrey, la fille (Marina Hands). En visite chez ses parents dans une petite ville de bord de mer (elle est médecin, il est opticien), Audrey découvre le carnet de sa grand-mère, mi-journal intime, mi-livre de recettes, dont la lecture troublante fait jaillir des images mentales ; presque féministe sans le savoir, l’aïeule, opprimée par sa condition domestique et familiale, avait quitté le domicile conjugal au milieu des années 1950 sans donner signe de vie. Remarquée en 2002 pour son film Bord de mer (Caméra d’or à Cannes), Julie Lopes-Curval confirme son talent dans ce film féministe et féminin, non dépourvu de quelques maladresses. Un portrait de femme(s) qui n’est pas sans faire écho par bien des aspects au très beau Non, ma fille, tu n’iras pas danser, de Christophe Honoré. J.C.

Paru dans Regards n°65, octobre 2009

Winnipeg mon amour , en salles le 21 octobre.

Festival d’automne :  ? Centre Georges-Pompidou, Paris, du 15 octobre au 7 novembre, intégrale de l’ ?uvre de Guy Maddin’ Théâtre de l’Odéon, le 19 octobre à 20 h, Des trous dans la tête (version scénique)

A lire (en anglais) . My Winnipeg et From the Atelier Tovar , de Guy Maddin, et In the Name of the Father, the Daughter and the Holy Spirits, Remembering Roberto Rossellini, d’Isabella Rossellini

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