Accueil > Ecologie | Par Délia Blanco | 1er juillet 1997

GUYANE

Seul territoire d’Amérique du Sud où l’Europe garde son emprise, plus de cinq cents ans après Christophe Colomb. Seul département français d’outre-mer qui ne soit pas une île. Histoire de " peuplement ".

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A Cayenne, où s’est installée 70% de la population guyanaise, près de la moitié de celle-ci (40%) travaille dans les administrations surchargées d’employés qui reçoivent la prime de vie chère (plus 40%) distribuée à tous les fonctionnaires. L’ambiance de la rue principale, Charles-de-Gaulle, ressemble au centre de Nouméa ou de Pointe-à-Pitre. Ici, on trouve tous les produits du marché cher : grande confection métropolitaine, bijouteries, parfumeries, et tous les petits détaillants chinois. Mais à deux pas, une masse de travailleurs sans emploi : les " jobeurs ", qui louent leurs bras, leur temps, pour une tâche, un travail précaire, à l’heure, à la journée, à la mission. Tout dépend du patron. C’est une sorte de travail au noir pratiqué par des Brésiliens, Surinamiens ou Haïtiens. Il en est même de Georgetown, venus de la Guyana anglaise. Les Haïtiens, de 40 000 à 50 000, sont les plus nombreux. Installés dans les bidonvilles de Cayenne, ils constituent une population ancienne en voie d’intégration même si 60% sont encore " clandestins ".

Dans le bidonville de Rémire-Montjoly, César-Christophe nous parle en créole haïtien saupoudré de quelques bribes de bon français, et de termes locaux : " Ici, c’est comme cité Soleil à Port-au-Prince, mais on gagne de l’argent ; De temps en temps, les affaires marchent." Ils sont jardiniers, cuisiniers, hommes de ménage, tailleurs et coiffeurs. Les maladies s’entassent, avec la misère les risques de choléra sont certains, et le sida galope. Les Haïtiens sont les plus touchés ; sur 400 cas diagnostiqués, 12% concernent les autres populations immigrés. S’agissant du département le plus touché par ce fléau, l’ensemble des Guyanais expriment une immense prise de conscience du problème et lutte contre tous les dérapages " ethniques " qui condamneraient telle ou telle communauté. De plus en plus, les religieux et les religieuses prennent même des positions ouvertes et conseillent les préservatifs, se démarquant ainsi de l’Eglise officielle devant la menace de 1 000 cas de sida d’ici l’an 2000.

Cette immigration haïtienne est à la fois économique et politique : Haïti étant le pays le plus pauvre de l’Amérique latine et le plus menacé de coups d’Etat militaires. L’immigration surinamienne est essentiellement politique puisque composée de deux tiers de réfugiés, les " bush negroes " (Noirs retournés à la vie sauvage des forêts) ayant traversé le Maroni pour fuir les combats qui opposent, depuis 1986, les Jungle Commandos de Ronny Brunswijk aux forces armées du lieutenant-colonel Bouterse. L’ensemble de ces Surinamiens sont déplacés sous tutelle du HCR (Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies). L’immigration la plus problématique reste celle des Brésiliens, en permanence de passage, qui font baisser fortement les salaires. Dans le contexte local, certains Surinamiens acceptent de travailler pour 50 F par jour, dans les rizières où les journées atteignent jusqu’à 14 à 17 heures de travail. Les Brésiliens viennent pour le gros oeuvre du BTP. Ils n’ont rien à perdre quand ils sont pris, ils sont reconduits " gratuitement " à la frontière et repartent en général avec 2 000 à 3 000 francs en poche : dix mois de salaire au Brésil ! Puis, ils essaient de revenir à nouveau." C’est ça notre vie ", sourit Baltazar, un Garimpeiro du Nord-Est qui traverse tous les trois mois le large fleuve Oyapock pour travailler à Kourou. Il avoue avec une naïveté déconcertante que " d’autres ont la vie plus facile, ils traitent avec la cocaïne : en deux jours tout est réglé ". On raconte ici que la prison de Kourou est remplie à 300% et que 20% des prisonniers seraient des dealers de drogues dures.

La société guyanaise est un véritable puzzle de populations : les Amérindiens seraient entre 3 500 et 6 000. Premiers habitants, ils appartiennent à six groupes : les Galibi, Arawaks et Palikour sur le littoral, les Emerillons, Wayanpis et Wayanas en amont des grands fleuves. Les Bushinengs, descendants des esclaves noirs en fuite (les Marrons), vivent des deux côtés du fleuve Maroni. Eux-mêmes sont composés de différents groupes ethniques, regroupant 3 500 personnes. La question amérindienne guyanaise donne à ce territoire français ses caractéristiques les plus complexes. Oui, il y a toujours et encore des Indiens en Guyane, des Indiens qui ne sont plus cantonnés ni figés dans une image de livres d’ethnologie ou d’anthropologie. Après avoir été directement administrés par un représentant de l’Etat à partir de 1930, dans des territoires concédés, ils vivent aujourd’hui avec moins d’isolement, grâce à la loi de 1968 qui a supprimé le statut spécial de territoires protégés. Les déplacements se font plus facilement, certains Amérindiens choisissent de se mêler aux populations diverses et viennent dans les villes et sur la côte. Ils cherchent à cohabiter plus qu’à s’intégrer... Pour preuve la discussion que provoque par exemple dans leurs communautés l’utilisation du statut de " RMIstes ".

La société guyanaise, un véritable puzzle de populations

André Cognat, ethnologue de terrain sur le haut Maroni, dans le village d’Antecuma-Pata, pense avec véhémence et ferveur que " cela ne peut intégrer les Indiens que dans l’assistanat et le chômage, les mettant en danger d’une véritable marginalité, puisque arrachés à leur environnement économique naturel ". Le problème reste entier, il est évident qu’une fois levé le statut spécial de 1930, le problème des populations autochtones reste posé et doit apparaître publiquement et politiquement." Nous devons être capables d’imposer et de construire un mode de vie qui s’ajuste à nos traditions avec des solutions propres à nos besoins et ne pas oublier que nous sommes sur nos terres ", déclarait d’ailleurs Maurice Tiouka qui défend avec passion la cause autochtone.

La population " créole ", donc métissée, descendant de l’époque esclavagiste, a été longtemps le groupe dominant. Depuis 1970 il devient de plus en plus minoritaire, ce qui provoque en son sein inquiétude et malaise politique. Entre 1980 et 1990, les Blancs métropolitains sont arrivés en masse, 25% de France, le reste des Antilles françaises, et des Dom-Tom. Ils sont 30 000 sur les 160 000 habitants. Mais la Guyane s’est faite et se fait encore de nos jours avec des populations affluentes du monde entier : à la fin du XIXe siècle, les Chinois de la province de Zé-Zhiang, de Taiwan, de Hong-Kong, et même de Malaisie, vinrent dans le pays, formant une communauté très fermée, qui tient le petit et le grand commerce. Ils seraient entre 4 000 et 5 000. Arrivèrent dès 1977 des réfugiés laotiens, des Hmongs, qui vivent à Cacao, et alimentent Cayenne pour tous ses besoins en cultures vivrières. L’ensemble pourrait être nommée population officielle générale, qui se répartit sur le territoire jusqu’à l’orée de la forêt vierge tropicale. Mais une réalité plus cruelle s’impose : ce territoire, qui n’a jamais eu de produit d’attraction comme le sucre ou les épices aux Antilles, vit des inégalités sociales terrifiantes.

Le territoire, depuis la loi de la départementalisation de 1948, fonctionne comme une entité avec les Antilles (Guadeloupe et Martinique) alors qu’il s’agit là d’un espace d’outre-mer, enclavé en Amérique amazonienne, dont la réalité géographique et humaine ajoute à sa complexité politique. Ce qu’on n’arrive pas toujours à bien appréhender en France.

Dans cet ensemble, s’insère la communauté indienne amérindienne. Lorsqu’arrivèrent les premiers Européens, ils sont 30 000, puis 25 000 au XVIIIe siècle et seulement 9 000 aujourd’hui. Protégés par leur statut spécial de 1930, ils ont longtemps vécu sous le droit coutumier. Cependant, des contradictions se font jour. Certains préconisent l’intégration par la scolarisation traditionnelle européenne, d’autres préfèrent le maintien dans leurs règles d’apprentissage. Ils subissent de plus en plus l’économie de marché qui rompt avec leur cadre traditionnel. Il n’est pas évident pour eux de passer de la forêt dans les villes où ils rencontrent le chômage, les maladies et souvent l’alcoolisme en même temps que l’assistance par le RMI. Aujourd’hui, la réalité amérindienne surgit dans ce contexte. Mais les Amérindiens guyanais partagent aussi la prise de conscience commune à tout le continent américain, du Nord au Sud. En 1984 est née l’EPWWAG (nom des 6 ethnies présentes sur le territoire). Ils réclamaient déjà au gouvernement français la reconnaissance de la nation indienne, et posaient le problème de la possession des terres. En Guyane existe une multitude de minorités, qui coexistent sans s’intégrer, sans se souder, fonctionnant comme des mondes parallèles, sans projet fédérateur !

La crise lycéenne, un cri d’alarme saisi par les responsables politiques

Dans cette confusion locale et métropolitaine, les événements de plusieurs nuits d’émeutes à Cayenne, en novembre dernier, reviennent à leur mesure face à l’immensité du problème politique et humain du territoire. La crise surgie du lycée Félix Eboué de Cayenne est un symptôme de l’absence totale de la reconnaissance de la Guyane dans ses besoins et ses spécificités. Car, si ce lycée ne possède " pas de cantine, pas de salle ouverte entre 13 et 15 H, pas de ventilateurs sous une chaleur de 40°C, et pas de matériel informatique et technologique ", l’ensemble de la Guyane manque de tout : d’emplois pour la population locale, de véritable projet d’intégration et d’interaction des populations. Aucune politique de prévention spécifique n’est mise sur pied. Certains nous disent avec rage que la France pourrait avoir des ambitions qui amélioreraient la vie des Guyanais : " Pourquoi penser seulement économie spatiale, ne peut-on pas créer de véritables instituts de formation, des universités, des centres d’exploitation agronomiques, qui attireraient des étudiants, des techniciens, des commerçants latino-américains et nord-américains, et des centres de formation professionnelle ? " D’après les responsables locaux, il faut en Guyane un véritable plan d’urgence qui commence par la création d’une académie guyanaise, avec un rectorat guyanais et surtout un plan de formation et d’intégration des jeunes (50% de la population a moins de 25 ans).

Après cette crise lycéenne qui a maintenu un mois de grève, et qui a fait bouger la métropole, le problème reste entier. Ce petit cri d’alarme vient d’être saisi aussi par les responsables politiques locaux, qu’ils soient régionalistes ou indépendantistes : ils ont compris leur responsabilité dans l’absence d’un véritable projet territorial d’intégration à soumettre et à revendiquer auprès de l’Etat français. Les communistes locaux et les indépendantistes ont manifesté une grande solidarité avec la jeunesse guyanaise et les parents d’élèves, enclenchant des grèves sectorielles dans la construction et les usines. Plus timides, les socialistes se maintiennent dans la peur des dérapages, et des heurts entre communautés qui déjà se manifestent. Cependant, Karam, président du Conseil général, a déclaré publiquement : " Si ça tourne mal, il ne faut pas compter sur nous pour venir jouer les pompiers..."

Très loin du qualificatif de " vitrine spatiale de l’Europe "

C’est bien comme des " pompiers " que la population guyanaise ressent sa classe politique dans son ensemble. Les jeunes sont très loin des axes de développement qui font de la Guyane " la vitrine spatiale de l’Europe " quand ce n’est pas une " réserve de flore, de faune et d’humains " comme le disent certains fonctionnaires venus pour la construction du grand barrage de l’EDF. La jeunesse de Guyane, les futurs responsables ont un sentiment rebelle mêlé à une profonde revendication du respect de leur territoire. A Paris, il serait grave de conséquences de voir la crise de novembre comme une simple question lycéenne. Les Guyanais ont pris conscience qu’ils vivaient dans un département sacrifié, et que des revendications lycéennes ressortait toute la question du département et de son développement, mais aussi de sa gestion politique, à entendre la foule : " Il est fini le temps des colonies." L’Union des travailleurs de la Guyane (UTG) renforce depuis novembre ses réunions sur le terrain, une concertation se met en place entre les élus locaux socialistes et communistes. Un jeune lycéen indique : " Les luttes vont continuer, rien ne s’est arrangé, peut-être l’idée que les Guyanais doivent se définir ensemble et cela peut prendre du temps..."

* Professeur d’économie politique à l’Institut d’économie politique européen de Brême.Il participait aux Assises pour un nouveau plein-emploi, tenues le 21 juin à Paris à l’initiative de " l’Appel des économistes pour sortir de la pensée unique ".

1. Conférences de presse simultanées tenues le 27 mai 1997.On peut se procurer le texte anglais auprès de Liêm Hoang Ngoc, n° fax et tel : 01 43 55 09 36

2. Voir Regards n° 20 p.11, " Quand les économistes se défont de la pensée unique " : débat entre Liem Hoang Ngoc et Michel Manaille.

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