Accueil > Politique | Par Dorothée Thiénot | 29 septembre 2011

Guyane, la santé en friche

En France, un département sur deux est confronté à une baisse
de ses effectifs médicaux en 2011. Désertification médicale,
manque de spécialistes et de services à la personne, complication
des démarches pour obtenir l’Aide médicale de l’État (AME) :
l’accès aux soins souffre d’une disparité toujours croissante
entre zones urbaines et zones rurales.
Reportage en Guyane, qui cumule les difficultés.

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La Guyane n’est ni la Creuse, ni la
Lozère
 », a martelé Xavier Bertrand,
ministre du Travail, de l’Emploi et de
la Santé, lors d’une visite express
en juillet. Référence délicate –
comme toujours – à ces départements privés
de personnel soignant. Qu’on ne parle surtout
pas de désert médical au ministre, donc. Sauf,
alors, pour les zones sus-mentionnées ? Mais
la Guyane fait bel et bien face à une pénurie
de médecins. Tout comme l’Allier, les Ardennes,
la Haute-Marne, le Pas-de-Calais, la Corrèze…
163 généralistes exercent sur le département,
presque exclusivement concentrés sur la zone
urbaine Kourou - Cayenne. Comme partout en
France, les médecins se concentrent dans les
zones urbaines. Impossible, dans les conditions
actuelles, de répondre pleinement à la
demande de soins.

Par ailleurs, le manque de spécialistes et de plateaux
techniques est criant : compter deux mois
d’attente pour une IRM. Pas de soins intensifs
cardio ou neurovasculaire. Le service réanimation
de l’hôpital de Cayenne ne fonctionne
qu’avec un seul praticien qualifié – apte à exercer
au regard du droit français : le docteur Hommel est d’astreinte 24 heures sur 24. Et à terme, un
service de cancérologie aurait sa place... Sur un
territoire grand comme le Portugal,
on dénombre
deux ophtalmos libéraux. Tous deux à Cayenne.
« Ici, certes, les besoins sont tels qu’on ne
craint pas de fermer un hôpital. Mais en parallèle,
on ne crée pas les conditions d’amélioration
du fonctionnement du système de santé
 »,
constate Dominique Louvel, médecin et conseiller
santé de la députée Christiane Taubira.
« Trouvez-moi un seul hôpital en France qui ne
fonctionne qu’avec un seul réa !
 »

A l’Ouest, Maripasoula, 8 000 habitants, est
située à la limite de la « zone interdite », où la circulation
des personnes est censée être contrôlée
et autorisée par la Préfecture. « Maripa » est
une zone-carrefour, qui fait face au Suriname,
et où se côtoie une jeunesse très nombreuse,
tant du côté Bushinengé [1] que Wayana [2], où
passent des orpailleurs brésiliens en repos, où
s’échouent de vieux blancs perdus au fond de
leur verre…

Les patients du centre de santé de cette
ville — Centre délocalisé de prévention et de
soins (CDPS) — sont le reflet de cette population,
variée, jeune et en forte croissance.
Ces centres dépendent de l’hôpital de Cayenne
et bénéficient de fonds spécifiques de l’Agence
régionale de santé (ARS).
Ici, c’est de la bobologie ou du soin d’urgence.
Selon le jour et la pathologie, comptez environ
trois heures d’attente. Si les deux ou trois
médecins y sont disposés ou ne passent pas
leur temps à tenter de bidouiller les ordinateurs
qui plantent. On les observe faire défiler leurs
patients d’un air blasé. Un peu Tintin au Congo
sur les bords, ils tutoient les patients. On est ici
dans le dispensaire de santé, dans son acceptation
la plus désuète.
L’ennui est palpable. Les salaires des médecins
— 8 000€ mensuels — ne suffisent pas à les
convaincre de rester. « Trop enclavé », explique
Denis, venu ici pour trois mois. Que l’on soit médecin,
gendarme mobile ou militaire, Maripa est
une ville où l’on ne reste pas.

Lutter contre le turnover

Un tiers des médecins de la Guyane ont plus
de 60 ans. Comme partout en France, la profession
continue de vieillir, sans se renouveler de manière durable dans les zones qui auraient besoin
de docteurs. L’ordonnance de 2005, créée
par Douste-Blazy, autorise, face à la pénurie de
personnel hospitalier, le recrutement de médecins
à diplômes étrangers, après avis du Conseil
de l’Ordre. Ces praticiens constituent un tiers
des médecins en exercice en Guyane. « L’apport
quantitatif est important, mais cela n’incite pas
les hôpitaux à repenser leur politique de ressources
humaines dans la pérennité
 », souligne
Olivier Kleitz, directeur adjoint de l’ARS. Des
aides à l’installation – prime de 20 % sur les
consultations pour les libéraux et abattement fiscal
de 40 % comme dans tous les DOM – tentent
de contrer la carence en personnel médical,
qui concerne l’ensemble des professionnels de
santé, infirmiers mis à part. Toutes ces mesures
ne parviennent pas à lutter contre le turnover.

Ce dernier exaspère les patients de Maripa qui
aspirent à un peu de suivi dans leurs dossiers.
« Les médecins prescrivent et diagnostiquent
sans ausculter
 », déplorent des infirmiers. Des
« aides à la prise de médicaments » et des
prises de tension – théoriquement non facturables
– sont prescrites, puis grassement facturées
par l’infirmier libéral, qui se délecte de
tous ces diabétiques, pour certains pas même
insulinodépendants, qu’il va voir – ou non, d’ailleurs
– semaines et week-ends. « On lui met
un peu de beurre dans les épinards
 », justifie
le docteur Adoum Tordina. Voilà comment les
infirmiers libéraux tiennent le haut du pavé, en
termes de fraude à la Sécu : 13 millions d’euros
pour leur pomme, en 2010.

Pour créer de l’attractivité, on parle de créer
des zones franches, mais « c’est une logique
de moyen terme, ça ne pourra se régler comme
ça
 » , dit Kleitz. L’axe d’avenir, du point de vue de
l’ARS ? Une meilleure organisation des soins.
Créer des réseaux de prise en charge cohérents.
« Casser l’image de la Guyane, et mutualiser
davantage.
 »
La santé est ici tributaire des infrastructures.
La seule route réellement praticable relie, en
gros, les villes du littoral, de Saint-Georges à
Saint-Laurent, où se concentre l’essentiel de
la population et des deniers publics. A Maripa,
comme partout « dans l’intérieur », on évacue les
malades par hélicoptère jusque Cayenne. Puis
jusqu’aux Antilles, « où les hôpitaux sont aussi saturés ou manquent de spécialités »,
rappelle Louvel. Ou encore, jusqu’en métropole.
Pour Olivier Kleitz, « les responsabilités sont partagées,
mais nous sommes clairement plantés
par le manque d’infrastructures.
 » Il prône une
vision transversale des dossiers : « La santé ne
s’en sortira pas toute seule.
 » L’accès aux soins
relève de problèmes moins géographiques que
sociaux ou politiques. Valérie Morel, chercheuse
à l’IRD, le confirme : « Accéder aux soins, c’est
aussi avoir une ligne de bus qui passe dans les
quartiers.
 » Soit une politique de santé intégrée
à une politique de la ville efficace, comprenant
construction de logements salubres – il manque
78 000 logements en Guyane –, accès et
connaissance des infrastructures, voire, simplement,
de l’eau potable. Pour Valérie Morel, « il
faut arrêter de dire que la dengue, le palu sont
des donnes naturelles
 ». A Matinhas, un quartier
de Cayenne, pourquoi des camions poubelle
passeraient-ils dans une zone qui, légalement,
n’existe pas ? Les eaux croupies qui annoncent
l’arrivée dans le quartier, à deux pas du centre
historique ? « Une épidémie de dengue assurée.
 » D’où la nécessité d’une réelle adéquation
entre le traitement médical et les conditions de
vie. Cela impliquerait que les médecins aient
une connaissance approfondie des conditions
de vie, très diverses, de leurs patients, ce qui
exige une certaine proximité.

Concernant la population clandestine, il faut
pouvoir être en mesure de la trouver. En ville,
c’est encore possible avec le Centre d’accueil
de soins et d’orientation (CASO), par exemple.
Et encore, les clandestins, par définition, évitent
les déplacements. Amandine Marchand, coordinatrice
du CASO Médecins du monde, en
fait l’expérience : « Depuis le tremblement de
terre, les Haïtiens ne font plus l’objet d’expulsions.
Ils sont devenus la première nationalité à
venir nous voir.
 » Dans les terres, il y a tous ces
clandestins, difficiles à atteindre, et qui n’arrivent
qu’à un stade avancé de leur maladie après
avoir consommé les médicaments contrefaits en
vente, juste en face : il suffit de traverser le fleuve
Maroni.
Combien préfèrent les antipaludéens vendus chez « les Chinois », qui ont construit
leurs gargotes en bord de fleuve, côté Suriname,
à ceux vendus par le pharmacien en noeud papillon,
72 € pour douze jours de traitement ? Pour
ceux qui arrivent « de la forêt » — comprendre
« d’un site d’orpaillage » — pour se faire soigner,
le palu est déjà à un stade avancé… Pour ces
urgences, les évacuations sanitaires, en hélicoptère,
sont fréquentes et efficaces, pourvu
qu’elles arrivent avant 18 heures. Et qu’on n’ait
pas besoin de sang, ni de trop d’oxygène. Évidemment,
d’aucuns pestent contre ces étrangers
dont on sauve la vie gratos… Ici, les soins
sont gratuits et l’on ne demande aucun justificatif
aux patients. Une aide à l’accès aux droits
pourrait être justifiée. Mais, la télémédecine — la
pratique médicale à distance utilisant les technologies
de l’information et de la communication
— , que chacun décrit comme le salut des petits
hôpitaux, ne concerne pas ce volet… L’information
sur l’accès aux droits est donc assurée par
les infirmières qui tentent, tant bien que mal, de
s’expliquer auprès de non-francophones.

Depuis la réforme, 3 à 6 mois d’attente supplémentaires

Et puis, il y a cette Aide médicale d’Etat (AME)
à qui l’on veut faire la peau. 11 % de ses bénéficiaires
sont en Guyane — sur 227 705 bénéficiaires
dans l’ensemble du pays. La Guyane
compterait 10 % de clandestins. Ce mois de
septembre, une délégation du ministère de
la Santé vient juger sur place les effets de sa
réforme, mise en place en mars dernier. « L’Etat
se met dans une position schizophrène, en
poursuivant les illégaux tout en vendant des
timbres fiscaux qui valident et authentifient leur
présence. Et avec plus de 1 000 kilomètres
de frontières, on ne va pas mettre un policier
derrière
chaque palmier !
 », constate le directeur
de la Caisse générale de Sécurité sociale
(CGSS) de Guyane, Philippe Dumont-
Dayot,
tout en rappelant
que la CGSS n’est « ni la justice,
ni la police.
 »

Pour les usagers, la réforme se traduit par des
demandes nouvelles : photo d’identité obligatoire
(tu crois qu’il y a des Photomatons dans
les villages amérindiens ?), droit d’entrée de
30 €, domiciliation et, pour la gestion de cette
nouvelle donne, 3 à 6 mois d’attente supplémentaires.
Face, de surcroît, à un empilage
de mesures spécifiques, Dumont-Dayot prône
« un système simple, lisible, opérationnel. Des
droits qui s’appliqueraient à tous, de la même
manière.
 » Le cumul des cotisations non rentrées
s’élève à 320 millions d’euros. « Il y a sans
doute des efforts de rationalisation à faire. Mais
tout le monde criera alors au rationnement !
 »
Pour Chantal Berthelot, députée PS de Guyane,
« la réponse passe par la prévention. On doit
aller vers ça, parce que, à terme, il faudra être
riche pour se soigner. Quoiqu’il se passe en
2012. On est dans un tel contexte de crise qu’il
va falloir gratter, partout. Mais prévenir : ça, oui,
on peut. On a préféré soigner que prévenir : il va
falloir bouger les lignes.
 » Ces efforts sont-ils à
voir du côté des prescripteurs ? Les praticiens
libéraux ne peuvent le nier.

Par ailleurs, dit Dumont-Dayot, « la Guyane
n’échappe pas à une médicalisation des problèmes
sociaux
 ». Le directeur de la CGSS
dit ne parvenir à parler de son métier qu’avec
ses collègues de Marseille et de Bobigny, qui
doivent aussi assumer une population en forte
croissance démographique, souvent précaire,
mal informée.

Dans un département où le chômage culmine
à 21 %, où les perspectives des jeunes sont
presque inexistantes, où la peur de « l’étranger »
l’emporte à mesure que la crise continue de
faire ses ravages, on se souvient que l’on est ici
en France — premier consommateur au monde
de neuroleptiques.

En campagne

A neuf mois de l’échéance présidentielle, Regards poursuit sa série de reportages pour décrypter le rapport des français au politique.

Onze épisodes, onze territoires, onze questions, avant le dénouement de mai 2012. Quatrième volet ce mois ci avec un reportage en Guyane. Aux confins de l’Amérique du Sud, ce département outre-mer est confronté de manière aigüe au manque de personnel soignant et plus généralement aux déficiences du système de santé français.

Notes

[1Bushinengés : descendants des esclaves africains

[2Wayanas : tribu amérindienne du Haut-Maroni

Portfolio

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27 février 2012
Par Jon Elizalde

Tout un programme

Vos réactions

  • Je suis dentiste remplaçant en Guyane à saint laurent du maroni....
    Je ne reste pas , coût de la vie trop cher, je suis payé 5600 euros par mois alors que tout est 40 à 50% plus cher.
    Le climat est pourri et les patients beaucoup d’etrangers qui profitent de l’aide médicale d’état. ?...une catastrophe .......
    Pour garder les médecins il faut les attirer autrement.....

    juanito Le 8 mars 2015 à 20:46
  •  
  • Moi qui tombe sur cet article 5 ans après, je le trouve super intéressant et très bien fait. Bref, il m’apporte qqc.
    Un bémol : les 8.000 euros/ mois des médecins de dispensaires c’est de la grosse blague (avant 2011 en plus). Il faut plutôt compter 5000, ce qui est déjà pas si mal.

    Juanito,
    Ce que tu décris a surtout l’air d’être une erreur de casting : tu as une culture professionnelle du dollars, tu n’aimes pas le climat, et tu connais assez mal les économies d’échelles procurées par le dispositif d’accès aux soins (auquel même les US se rallient) pour penser pouvoir le critiquer = Mais qu’es-tu venu faire dans cette galère ?
    Je crois que, comme d’autres, tu paies le prix des selfies et photo facebook que tu étais venu chercher. En bon garnement tu as fait peur à ta grand mère qui voit en toi un Raymond Maufrais intelligent. Mais que cela ne va pas plus loin car tu n’en as pas eu envie. Tu as maintenant le tatouage, l’excuse juvénile d’avoir "joué le jeux", et tu peux rentrer en métropole te gaver, la conscience claire.
    C’est ton droit mais c’est assez injuste que ton erreur perso éclabousse ceux qui y croient encore en ne se complaisant que dans des clichés accessibles aux plus paresseux... Qui sont souvent les vrais profiteurs.

    Edmond Le 28 avril 2016 à 18:00
  •  
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