Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er janvier 2010

Gwénaël Morin : « Toucher le surhumain commun »

Gwénaël Morin* et sa troupe ont passé une année de résidence aux Laboratoires d’Aubervilliers où ils ont mis en œuvre un projet singulier de Théâtre permanent. Rencontre.

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Des gens nés dans les années 1970, réunis en collectifs, font table rase de l’illusion théâtrale et prennent à bras-le-corps des textes à grande résonance politique pour réinvestir la scène : voilà un petit pan du paysage théâtral actuel, une branche de ce qui se pose comme une de ses pointes avancées. Dans ce courant : Joris Lacoste, du collectif TOC, Olivier Coulon-Jablonka :, Gwénaël Morin, metteur en scène né en 1969, Lyonnais, produit peut-être les objets les plus caractérisés. Parallèlement, il rédige des manifestes. Sa troupe a terminé en décembre 2009 la résidence d’un an qu’elle menait aux Laboratoires d’Aubervilliers, dans un projet singulier associant gratuité des spectacles et des ateliers, répertoire classique (1) et permanence : tous les soirs du 1er au 24 de chaque mois à la même heure, il y a théâtre. Deux choses à cela, avant de discuter avec lui.

Tout d’abord, il en va d’un théâtre de la table rase, et cette mise à plat n’est pas une négation. La pauvreté revendiquée de cette scène : cartons, scotchs, bois de chantier, anti-costumes, panneaux explicatifs, refus de tout le décorum de l’acteur : est de fait un paradoxal retour au réel du théâtre, une mise au jour/mise à jour de la représentation dans ses coordonnées les plus épurées. S’ensuit donc une élimination radicale de la mythologie romantique de l’artiste. Un mythe en chassant peut-être un autre, s’y rencontre l’idée d’un endroit de communication humaine absolu et anhistorique. On se tromperait néanmoins à accorder un crédit total aux familles de forme. Ce nouvel Arte povera du théâtre produit le meilleur comme le mauvais. Ce qui se joue à Aubervilliers, dans la sécheresse de l’absence de complicité avec le public, relève du meilleur.

Enfin l’accueil du Théâtre permanent de Morin à Aubervilliers pourrait prêter à la confusion qu’il n’y aurait de front à la démocratie culturelle que la banlieue pauvre, en quoi elle se confondrait avec le travail social ou la suture idéologique. La fin de l’entretien montrera combien on est loin, ici, de ce colonialisme social.

La presse parle d’art brut ou de théâtre brut. Reconnaissez-vous votre travail dans ces expressions ?

Gwénaël Morin. L’art brut a une faiblesse, qui en fait sa force, c’est un art qui n’a pas la préoccupation de l’autre, du moins l’autre est-il alors soi-même. Les œuvres d’art brut sont faites pour être faites et peuvent être ensuite détruites. J’aime bien le terme brut, brutal, frontal, mais la manière dont c’est identifié dans l’histoire de l’art ne correspond pas à ce que je cherche. Je ne soigne pas une pathologie, je cherche à rencontrer l’autre. Il y a une forme d’isolement dans l’art brut, or, en ce qui me concerne, je revendique l’exposition publique, non pour être acclamé, mais parce qu’il en va de la vérité du théâtre. Pour faire du théâtre, il faut trois éléments, le corps, la voix et l’autre. Or je m’efforce d’organiser cette expérience de l’autre qu’on appelle un acteur ou qu’on appelle un public, de manière à ce qu’elle soit la plus gratifiante possible, pour moi et pour cet autre, que je ne connais pas. Il y a cette juxtaposition dans Hamlet de la scène du « To be or not to be » et de la rencontre avec Ophélie, qui échoue. Hamlet associe ces deux impossibles, ces deux déchirures. Le théâtre est cela en général.

Le travail théâtral que vous faites produit en effet des formes très raisonnées et articulées. Cette façon de déconstruire le théâtre, qui est aussi une façon d’en laisser apparaître les fondamentaux, réagit-elle à quelque chose de l’époque ?

G.M.  Cette mise à plat des choses est une nécessité du travail en commun. A tout moment pour les gens de la troupe et, par extension, pour le public, il est important que tout le monde puisse comprendre ce que fait tout le monde. Qu’aucun élément ne soit laissé dans l’ombre ou dans le mystère. Parfois on peut être tenté par des élucubrations, des formes insaisissables, mais je me défends de cela, je souhaite rendre les choses les plus élémentaires possibles, les plus reproductibles et partageables possibles. C’est là l’enjeu des ateliers de transmissions. Une forme est fondamentale, archétypale, si en effet elle est préhensible et éventuellement reproductible par le plus grand nombre. C’est à l’opposé de la recherche d’une interprétation singulière, de l’idée qu’un rôle serait la propriété d’un acteur inspiré qui serait le seul à pouvoir faire ça. L’exceptionnel peut générer de très belles choses, mais je m’efforce de ne rien faire d’exceptionnel, de ramener les choses à l’élémentaire, de trouver la permanence des formes. C’est très gratifiant de monter du Sophocle et d’avoir le sentiment de trouver la manière la plus simple et la plus claire de le faire, ça nous relie à Sophocle d’il y a trois mille ans. C’est ça la beauté, la permanence des fondements formels dont l’expérience peut être faite à l’infini, qu’on ne perd jamais : cela rejoint peut-être les archétypes de Jung. Cela n’a rien à voir avec une expérience mystique. L’intuition de la beauté pour moi est là, c’est cette évidence fondamentale qui nous relie les uns aux autres au présent et à travers le temps. Cela réagit peut-être à l’époque car je suis contre le mercenariat, le chacun-entrepreneur-de-soi-même, je ne cherche pas à gommer les différences mais je cherche à voir dans quelle mesure il y a un monde commun, je cherche à échapper aux notions d’exclusion, d’exception, de phénomène, d’élection. Ce n’est pas du commun au sens social : le minimum vital matériel : mais c’est toucher ce qu’il y a de surhumain en commun. Quelle est cette singularité profonde que nous partageons tous mais qui n’en est pas moins propre à chacun ?

Ce pourrait être une définition de la pensée...

G.M.  Oui. Le théâtre, c’est comment intensifier le temps présent. C’est une surexcitation du présent. L’expérience de la vie que propose l’événement théâtral est irremplaçable et inaliénable. Il faut être là. Il faut en faire un lieu commun, pas au sens du cliché, mais au sens d’un lieu et d’un temps commun.

Ce lieu commun est ici construit par deux éléments, la permanence et la gratuité. La gratuité est une façon de permettre que quelque chose de neuf se produise. Payer quelque chose induit que celle-ci sera déterminée, entachée, par ce qui est associé à l’argent qu’elle exige. Le travail, l’effort qu’il a fallu fournir pour avoir cet argent, relie ce que l’on achète au passé et ne permet pas que quelque chose de l’ordre d’un nouveau présent, d’une expérience neuve, se produise. Gratuité et permanence, à quoi s’ajoutent le choix de pièces connues et une même troupe.

Auriez-vous proposé ce projet-là dans un autre contexte social ?

G.M.  Oui, c’est très important. Ce sont des conditions de travail que je voulais réunir depuis longtemps et qui me paraissaient nécessaires : j’avais sollicité d’autres théâtres, sans rencontrer d’écoute sérieuse. A Bamako ou dans le XVIe arrondissement de Paris, cela aurait peut-être provoqué des réactions différentes mais seulement en surface. Au fond, je me serai approché de la même chose.

En contrepartie, le contexte influence-t-il la forme ? Les Justes au Théâtre de la Bastille et Antigone d’après Antigone de Sophocle cet été à Aubervilliers n’étaient, pour moi, pas du tout les mêmes objets et ne s’adressaient pas à nous de la même manière.

G.M.  A aucun moment je ne me suis soucié de la spécificité du public. Et je fais la même chose dans les ateliers de pratique tous les matins. Il n’y a pas de traitement adapté, aucune différence d’exigences. Je ne me défends pas d’être influencé par le contexte mais je ne m’y intéresse pas. C’est du théâtre with situ , pas in situ .

Recueilli par D.S.

1. De janvier à décembre 2009, six pièces canoniques du théâtre européen ont été montrées : Lorenzaccio, Tartuffe, Bérénice, Antigone, Hamlet, Woyzzeck, portant respectivement les titres Lorenzaccio d’après Lorenzaccio de Musset, Tartuffe d’après Tartuffe de Molière, etc.

en savoir plus : www.leslaboratoire.org

Paru dans Regards n°68, janvier 2010

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