Accueil > Environnement | Par Delia Blanco | 1er décembre 1996

Haïti et Saint-Domingue

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République de Saint-Domingue, République d’Haïti Marquées par les dictatures et par la domination américaine, Haïti et Saint-Domingue souhaitent aujourd’hui rapprocher les deux républiques dans un projet d’intégration économique et humaine.

L’île de la Caraïbe qui forme aujourd’hui la République d’Haïti et la République Dominicaine, entre les deux Amériques, constitue un des cas les plus dramatiques et les plus contradictoires de partage d’un territoire, d’une géographie et d’une culture dans les crises géopolitiques du 20e siècle. C’est la plus grande des îles de la région caribéenne après Cuba, la plus peuplée, avec près de 15 millions d’habitants (près de 8 millions pour la République Dominicaine et environ 7 millions pour Haïti). Les Haïtiens ont le choix entre trois noms indigènes, Ayiti (terre haute), Bohio (terre montagneuse), Quisqueya (grande terre). Ils préfèrent le premier, sur décision de Jean-Jacques Dessalines, général héros de l’indépendance. Les Dominicains, eux, retiendront leur appartenance à l’évangélisation par la confrérie des frères dominicains : petite nuance, mais significative.

Après de longs soulèvements, les Haïtiens conquièrent leur indépendance en 1804, l’autre partie de l’île restant sous l’administration de la Couronne Espagnole. En 1820, le président Jean-Pierre Boyer envahit la partie espagnole ; l’occupation durera vingt-quatre ans. En 1844, phénomène unique dans l’Histoire, les Dominicains prennent leur indépendance sur les Haïtiens le 27 février, qui sera désormais le jour de leur fête nationale. Cependant, les Dominicains ne se libéreront de l’Espagne qu’en 1865, à l’issue d’une guerre de trois ans.

De nombreux historiens, géographes et chercheurs, spécialistes de la question, et parmi eux Jean-Marie Théodat, professeur agrégé de géographie, soutiennent que la frontière historique ne prendra un caractère politique bien défini que pendant les deux dictatures les plus féroces de l’Amérique, celle de Rafael Leonidas Trujillo (1932-1961) pour la République Dominicaine, et celle de François Duvalier (1959-1971) pour Haïti. Entre 1930 et 1980, deux identités culturelles, religieuses et linguistiques, se forgent et souvent s’opposent jusqu’à la xénophobie.

Ces différences culturelles entre Haïtiens et Dominicains attirent l’attention d’anthropologues, de sociologues, et d’ethnologues. Si le vaudou et l’animisme font partie des mythes fondateurs de la nation haïtienne, symbolisée par le serment du Bois Caïman en 1791, et si la religion catholique, apostolique et romaine, identifie les Dominicains évangélisés de 1492 à 1562, une compréhension moderne de ces deux sociétés exige une analyse bien plus nuancée. En Haïti, les chrétiens représentent 60% de la population (43% de catholiques et 17% de protestants). Cependant, la partie rurale, soit 70% de la population, est " vaudouisante ", même si elle fréquente une église ou un temple. En République Dominicaine, 90% de la population serait catholique romaine, sous le poids d’une église traditionnelle, conservatrice et autoritaire. Là encore, les 37% de ruraux, ont des pratiques syncrétiques de vaudou et de santeria (1) dans le Sud et l’Est de la République. Depuis 1930, les Haïtiens venus couper la canne dans les plantations ont eu une grande influence sur les populations rurales dominicaines, leur transmettant le savoir et la pratique rituelle du vaudou ancestral.

Depuis les années 80, une nouvelle génération dominicaine d’origine noire et mulâtre revendique ses racines communes avec les Haïtiens pour mieux contester et rejeter la culture raciste et intolérante imposée parTrujillo, que Balaguer a voulu poursuivre. Pour preuve, la naissance dès 1980 d’associations comme le Centre culturel haïtiano-dominicain, le Centre d’études haïtiano-dominicaines de l’Institut de Technologie Intec et d’ONG comme Femmes dominicano-haïtiennes et Mouvement pour l’Identité : éléments nouveaux et indicateurs d’une culture haïtiano-dominicaine en devenir où les Dominicains et les Haïtiens veulent surmonter leurs malentendus historiques et politiques.

L’expérience parallèle d’une difficile transition démocratique

Cette poussée de la société civile de part et d’autre de la frontière est d’autant plus significative que, des deux côtés de l’île, les régimes politiques s’y sont toujours opposés, interdisant même les relations entre intellectuels, commerçants, chefs d’entreprise. Bien que les événements les plus dramatiques se soient déroulés il y a longtemps, ils continuent d’influencer l’image que Dominicains et Haïtiens se font les uns des autres. L’occupation haïtienne, entre 1822 et 1844, perpétue chez beaucoup de Dominicains l’idée d’une " possible occupation pacifique " du territoire. La présence de 560 000 immigrés haïtiens en République Dominicaine (sur 8 300 000 habitants), appelés dès 1960 pour couper la canne à sucre, renforce ce malentendu, les Haïtiens gardant en mémoire l’esclavage de leurs travailleurs agricoles. Les plus âgés oublient moins encore le massacre de 8 000 Haïtiens ordonné par le dictateur Trujillo en 1932.

Avec la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986, un certain rapprochement s’est imposé aux Haïtiens et aux Dominicains, dans l’expérience parallèle d’une difficile " transition démocratique". C’est alors que la société civile dominicaine a commencé à se solidariser avec un peuple haïtien en crise, sensible à sa soif de liberté. Pour les mouvements populaires dominicains, Aristide a représenté une chance pour Haïti. Les coups d’Etat répétés, entre 1987 et 1991, ont renforcé cette solidarité. En 1986, Balaguer revient au pouvoir et perpétue la fraude électorale jusqu’en 1994. Durant cette période, le peuple dominicain manifeste son détachement face aux partis politiques et à la politique politicienne, mais la situation de Haïti suscite en revanche son intérêt. Les Dominicains, qui gardent en mémoire l’invasion de 1963 par 22 000 marines, ont été indignés par l’intervention américaine en Haïti, en 1994, " justifiée " par la restauration de la légitimité démocratique mais contraire aux principes de non-intervention et de souveraineté.

Un nouveau langage apparaît dans l’état-major politique des deux républiques. En février 1992, pendant la réunion des Etats membres de la convention de Lomé, Aristide rencontre pour la première fois Balaguer et déclare publiquement à Santo Domingo que les deux Etats " sont les deux ailes d’un même oiseau". Les hommes d’affaires dominicains et le Chancelier de la République Dominicaine comparent en 1995 les deux républiques à " deux soeurs siamoises". Des délégations du secteur privé se rencontrent régulièrement dans les deux pays, au Cap haïtien, à Jimani, à Santiago ou à Port-au-Prince.

Des initiatives civiles de stratégie économique commune

Bien que les deux Etats n’aient pas encore formulé leur stratégie d’intégration économique commune, des initiatives civiles existent. Guy Alexandre, ambassadeur d’Haïti à Santo-Domingo, ne cesse de travailler au rapprochement depuis 1992, soutenu par le directeur haïtien de la Sogebank. L’intellectuel Bernardo Vega, homme d’affaires et ancien gouverneur de la Banque centrale dominicaine, a été chargé par le Conseil national des chefs d’entreprise d’étudier les possibilités de réunir des investissements issus des deux républiques dans les zones franches et dans les entreprises d’assemblage jumelées. Bernardo Vega propose aussi de mieux utiliser l’aide de l’Union européenne pour des projets communs qui comprennent par exemple des centres de recherche agricoles, les raccords de la route du Cap haïtien à La Isabela et à Puerto Plata, la protection de l’environnement par des systèmes d’irrigation partagés afin de parvenir au reboisement d’Haïti, et l’éradication des maladies dans les campagnes qui jouxtent la frontière. La réalisation de ces projets serait imminente. Ces efforts, soutenus notamment par Gérard Pierre Charles, Suzy Castor, pour Haïti, Marcio Veloz Maggiolo, Max Puig, par l’ensemble des associations non gouvernementales comme le CRESFED haïtien et le CEDEE dominicain, et par les animateurs de formation et d’éducation non formelle, font apprécier l’importance de la visite en mars, 1996, du Président haïtien élu, René Préval. Depuis, des missions ne cessent de traverser la frontière pour mettre sur pied des projets de tourisme, de transports et des conventions de formation universitaire et professionnelle.

Une politique sous le signe du partage et de la tolérance

Régulièrement, des initiatives scientifiques s’organisent dans les deux pays à propos des télécommunications, de la génétique, de la construction portuaire, du traitement de l’eau. Des artistes haïtiens viennent régulièrement en tournée, des peintres exposent. Ces échanges semblaient impossibles il y a seulement dix ans. Il est encore tôt pour dire si ces éléments produiront l’intégration économique et humaine satisfaisante attendue par ses promoteurs. Une commission composée d’experts et de responsables politiques des deux Etats tente de résoudre la situation des Haïtiens considérés encore aujourd’hui comme clandestins ou apatrides en République Dominicaine. La question n’est plus laissée à l’arbitraire dominicain. La fin de l’ère de l’autoritarisme balaguériste en République Dominicaine, avec Lionel Fernandez, président élu le 30 juin 1996, permet l’accession au pouvoir d’une nouvelle génération politique, ayant une nouvelle vision des rapports entre Haïtiens et Dominicains, faite de tolérance, de partage et d’intégration.

1. Santeria : pratique religieuse animiste fondée sur un syncrétisme entre dieux africains et saints catholiques.

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