Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er juillet 1999

Hemingway, la vie comme chef-d’oeuvre

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L’année 1999 marque le centenaire de la naissance d’Ernest Hemingway. Cette commémoration, le 21 juillet, suscite des réactions diverses. Le monde littéraire polémique encore en confondant l’homme et l’écrivain, tandis que d’autres exploitent économiquement le mythe, partout dans le monde. A Paris, à La Havane et à Key West. Coïncidence ? L’appartement où vécut Hemingway, dans les années 20, rue du Cardinal Lemoine, est à vendre. A Key West, en Californie, où il vécut dans les années 30, on organise la journée du look Hemingway. Le barman du Ritz n’en finit pas de raconter l’histoire de sa libération de la cave, après le débarquement. Et à Cuba, "Papa" rapporte toujours des devises. Hemingway aurait 100 ans le 21 juillet prochain. Celui qui aimait se faire appeler "Papa" est mort le 2 juillet 1961. Usé, déprimé, les neurones détruits par l’alcool et les électrochocs, il s’est levé à l’aube comme à l’accoutumée, mais au lieu de se mettre à écrire, il s’est porté l’estocade à coup de fusil dans la bouche. Quarante ans après, son cadavre bouge encore.

Temps de l’action...

Gallimard publie un recueil de nouvelles et de correspondances et un essai de Jérôme Charyn (1). Et on annonce un ouvrage inédit, intitulé True at First ligtht, récit inédit d’un safari en Afrique, édité par son fils, Patrick, aux Etats-Unis, cet été. La traduction (Une vérité immédiate) sortira à la rentrée prochaine, toujours chez Gallimard.

Fin avril, à la bibliothèque Kennedy de Boston, une quarantaine d’écrivains, dont quatre prix Nobel, ont lancé quelques piques à celui qui les avait devancés en 1954, pour le Vieil Homme et la mer. "Hemingway n’a jamais vraiment compris l’Afrique" déclarait Nadine Gordimer (prix Nobel 1991). "Certaines choses sont intolérables dans ses écrits, déclarait Derek Walcot (prix Nobel 1992) comme le racisme et l’antisémitisme"... tout en le plaçant sur le même plan que Shakespeare ou Dante. Quant aux romancières Annie Proulx et Francine Prose, elles s’en sont prises au misogyne en évoquant "la pauvreté affligeante de ses personnages féminins". Il y a du vrai mais elles n’ont sans doute pas lu le Jardin d’Eden... roman publié post mortem, où on découvre un Hemingway romantique, d’une sensibilité quasi féminine.

Ne retenir que le fanfaron, chantre de la virilité, amateur de chasse, de pêche et de tauromachie, est une hérésie. C’est oublier que l’auteur de Pour qui sonne le glas s’est engagé auprès des Républicains espagnols. Et surtout que ses personnages ne représentent pas l’archétype du hard-boiled (dur à cuire) repris par les auteurs de polars. Comme chez Dashiell Hammet et Raymond Chandler, qui se sont engouffrés dans la brèche de l’écriture coup de poing (avant lui, Henry James dominait la littérature américaine), ses héros ont des faiblesses. Ils trompent la mort pour mieux l’apprivoiser.

En fait, Hemingway est un dandy au sens où il a voulu faire de sa vie un chef-d’oeuvre. Il a brûlé son existence toute en s’échinant à écrire le mieux possible : "Je veux être connu comme écrivain et non comme un homme qui est allé à plusieurs guerres et non plus comme boxeur de bar, pas plus que comme tireur, pas plus que comme turfiste, pas plus que comme buveur. J’aimerais être simplement un écrivain et être jugé comme tel." L’écrivain Hemingway a été dépassé par l’homme "Papa", sa propre création : "Une vie d’action est beaucoup plus facile pour moi que l’écriture. J’ai de plus grandes dispositions pour l’action que pour l’écriture. Dans l’action, je ne me fais plus de souci. Même quand elle tourne plutôt mal, on éprouve une sorte d’exultation parce qu’il n’y a rien qu’on ait pu faire d’autres que ce qu’on est en train de faire et qu’on n’a aucune responsabilité. Mais écrire est quelque chose qu’on ne peut jamais faire aussi bien que cela pourrait être fait."

... et temps de l’écriture

Que n’a-t-on pas dit et écrit, sous prétexte de dégonfler la baudruche ! Durant sa vie, davantage encore qu’après sa mort. "Quel livre ce serait que la véritable histoire d’Hemingway, non pas ce qu’il a écrit mais la confession du véritable Ernest Hemingway !" écrivait Gertrude Stein, qui l’accueillit peu après son arrivée à Paris. C’est elle qui surnomma le groupe de jeunes écrivains américains immigrés la "génération perdue".

Aujourd’hui le mythe Hemingway est exploité par les établissements où il allait se saôuler dans le triangle d’or de Montparnasse (le Select, le Dôme, la Coupole), avec son ami Scott Fitzgerald. La Closerie des lilas et le bar Hemingway du Ritz organisent des soirées d’hommage. A Cuba, papa est considéré comme patrimoine national, au mê

Mais Hemingwayland continue hors de la capitale, du côté de San Francisco de Paula, petite ville qui abrite la Finca Vigia, où vécut Hemingway une vingtaine d’années. Il est possible de visiter sa maison (contre dollars sonnants et trébuchants) et de longer sa piscine. Puis à Cojimar, le petit port d’où il partait pêcher au gros à bord du Pilar. Le capitaine du bateau, Gregorio Fuentes, porte fièrement ses 102 ans. C’est lui qui inspira le personnage de Santiago, le pêcheur du Vieil homme et la mer. On peut le rencontrer au restaurant la Terraza, où un portrait de l’incontournable auteur trône face au bar. A éviter, la prétendue Marina Hemingway : il n’y a jamais mis les pieds...

... au-delà des clichés

Mais que reste-t-il de l’écrivain ? Une oeuvre puissante et prolifique, marquée par l’obsession de la mort, et dont la thématique tourne autour de la perte de l’innocence, le désespoir et les illusions perdues. Et puis surtout un grand styliste : "Ce qu’il faut, c’est écrire une phrase vraie, disait-il. Je voudrais dépouiller le langage pour le mettre à nu jusqu’à l’os." Cela donne des romans et surtout des nouvelles, sans fioritures ni trucs d’écrivains. "C’était facile d’écrire si on utilisait des trucs. Tout le monde s’en servait. Joyce en avait inventé des centaines de nouveaux. Le fait qu’ils étaient nouveaux n’empêchait pas d’être des trucs, pas meilleurs que les autres. Il deviendraient tous des clichés." L’un des siens est sans doute le rythme des phrases basé sur des répétitions (qui semble nous dire : mettez-vous bien ça dans le crâne).

"Tout le monde est sur le ring, écrit-il. On ne survit que si on rend les coups. Je me battrai jusqu’au dernier jour et, ce jour-là, je me battrait contre moi-même, pour accepter la mort, comme quelque chose de beau. La même beauté qu’on voit dimanche après dimanche dans les arènes."

Hemingway,

Nouvelles complètes, Quarto Gallimard, 1219 p, 160F.

Jérôme Charyn,

Hemingway, portrait de l’artiste blessé, Découvertes Gallimard, 130 p, 73 F.

Gérard de Cortanze et Jean-Bernard Naudin,

Hemingway à Cuba, album photos, Le Chêne, 167 p, 150F.

A. E. Hotchner,

Papa Hemingway, rééditions Calmann-Levy, 396 p, 140F.

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