Accueil > Société | Par Bernard Andrieu | 1er juillet 1995

Henri Laborit, l’éloge de l’homme imaginant

Plaidoyer pour une relecture de l’oeuvre d’Henri Laborit, récemment décédé, dont l’apport scientifique reste trop méconnu.

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Chacun se souvient des scènes de Mon oncle d’Amérique, réalisé par Alain Resnais, où l’existence des hommes est comparée à celle de rats en cage. Connu par ce film, Palme d’or à Cannes en 1980, Henri Laborit sut pourtant avancer une conception dynamique des relations entre l’homme et la société en décrivant ses effets sur le corps humain. Contrairement à bien d’autres neurobiologistes qui sont restés dans leur champ au point de se spécialiser, il fut d’abord chirurgien militaire dans la marine, avant de devenir un pharmacologue reconnu (prix Lasker 1957, l’équivalent du prix Nobel) puis oublié de l’histoire de la psychiatrie moderne, pour ensuite penser l’organisme humain selon les modèles de la cybernétique, et enfin définir les conditions d’une " biologie politique ". Philosophe de comportement, il n’oublia jamais de relier les découvertes des hormones en neurobiologie avec une réflexion plus intemporelle sur la place de l’homme dans la société. L’an dernier, il publiait, à l’âge de 80 ans, son 33e livre, le dernier, sans doute le plus important par sa synthèse : la Légende des comportements, c’est-à-dire étymologiquement ce qui doit être lu des comportements, plutôt que ce à quoi ils doivent être réduits. Sa description des usines cellulaires laisse peu de place pour la question de la liberté : le comportement social est toujours la conséquence déterminée des mécanismes biochimiques et enzymatiques. Même si l’imagination semble pour Henri Laborit la seule voie de création non nécessaire, la liberté se trouve limitée dans une telle description. Il est vrai que le dévoilement des causalités biochimiques peut laisser croire en une élimination de la liberté humaine. Surtout si le corps humain est observé seulement du point de vue de sa constitution cellulaire. Mais Henri Laborit étudie ces mécanismes selon le degré d’information disponible, ce qui définit la rétroaction du sujet. Car le codage des voies nerveuses, au cours des apprentissages, se confronte à un environnement technologique à incorporer. Aussi la pathologie serait le résultat de la mise en jeu d’un système dit de défense face aux événements de notre existence ; mais, à l’inverse du behaviorisme, qui réduit la pathologie à une réaction sans objet, la réaction " adaptative " définit une recherche pour défendre le territoire de son corps et des siens. Soit l’individu va prendre sur lui-même, en se rendant malade, son manque de réaction adaptative ; soit il trouvera un mode d’action susceptible de transformer l’obstacle à sa liberté en projet et engagement. En faisant de l’action et de sa réalisation gratifiante la norme sociale, l’inhibition ne pouvait être définie que relativement à une absence ou une impossibilité de réalisation. Ainsi l’impossibilité d’agir efficacement engendrerait nécessairement l’angoisse. Pour fuir cette inhibition et ses formes pathogènes que sont l’anxiété et l’angoisse, plusieurs solutions sont proposées par le corps social : drogues psychotropes, tranquillisants, antidépresseurs ou hypnotiques variés, ou, dans la dimension imaginaire, créativité. Henri Laborit a fait l’éloge de l’homme imaginant, car " l’homme a surtout la chance de pouvoir fuir dans l’imaginaire créateur d’un nouveau monde dans lequel il peut enfin vivre ". Pourtant, conscient du rôle utopique de l’imaginaire, il constate un écart entre la création et le degré d’acceptabilité de l’environnement social, ce qui accorde à la folie un statut privilégié de refuge et d’incompréhension.

Une issue par la connaissance

Lorsque l’imaginaire ne suffit pas pour combler cette angoisse, l’agressivité lui apparaît comme un comportement de prédation : là où l’animal est lié à la régulation de ses instincts lors de sa chasse des proies, l’homme, par le développement d’une économie capitaliste, aurait déplacé cette agressivité naturelle pour la constituer en une compétition sociale ; il dénonce la manière dont la civilisation industrielle aura établi et renforcé la compétition dans l’individualisme : entièrement dominé par la production et la possession des marchandises, l’individu cherche sa place dans la hiérarchie sociale, aveuglé par la domination des autres. Au contraire, selon une version humaniste du marxisme, Henri Laborit trouve, dans l’institutionnalisation de la notionde propriété, la recherche des moyens de maintenir la dominance. Plutôt pessimiste sous ce réalisme, il se propose de conclure " que les problèmes de production, de croissance, de pollution sont des problèmes d’agressivité compétitive camouflés sous un discours pseudo-humanitaire déculpabilisant permettant de maintenir la structure de dominance à l’intérieur des groupes et des ethnies ". A la différence du marxisme, Henri Laborit propose de transformer les rapports sociaux en transformant profondément les rapports entre les individus. D’où une issue par la connaissance plutôt que par l’action politique, la compréhension des mécanismes biologiques devrait libérer les individus de comportements trop automatisés par les modes de production. La biologie politique présenterait l’avantage non seulement de comprendre les réelles motivations des relations humaines, mais d’apporter des solutions à la dérive productiviste des armes et des marchandises. Ici, Henri Laborit est le plus novateur : il propose une lecture du contrat social en renouvelant l’humanisme traditionnel par une science de l’homme.

Petite bibliographie :

La Nouvelle Grille, 1974, Paris, coll.Folio Essais, Gallimard, 1985.

Biologie et structure, 1968, Paris, coll.Folio Essais, Gallimard, 1987.

Eloge de la fuite, 1976, Paris, coll.Folio Essais, Gallimard, 1985.

L’Homme et la ville, 1971, Paris, coll.Champs, Flammarion, 1977.

La Légende des comportements, Paris, Flammarion, 1994.

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