Accueil > Société | Par Philippe Bruno | 1er juin 1996

Histoire d’un journal qui aimait la photo

Quand invention politique et création artistique se rencontrent, cela donne Regards, ce journal des années 30 qui restera le magazine illustré du Front populaire.

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Les années trente sont parmi les plus troubles de notre histoire contemporaine : la France va-t-elle plonger dans le chaos, ou va-t-elle avoir suffisamment de ressources pour se redresser ? Durant les dix années précédant la guerre, le pays navigue dans une instabilité politique, économique et sociale. C’est dans ce contexte qu’un magazine est créé en janvier 1932 : Regards. Son comité de rédaction, composé d’écrivains et journalistes, proches ou membres du Parti communiste français, annonce une ligne politique rigoureuse, à l’image de celle du PCF prônant le mot d’ordre « classe contre classe ». Regards a pour ambition d’être un illustré, mais pas un de ceux que l’on voit fleurir pour « distraire le peuple », Regards se veut l’illustré de la classe ouvrière. L’image photographique sera donc une de ses principales préoccupations. L’apparition de nouvelles techniques d’impression, de nouveaux appareils photographiques 24X36 permettent à la photographie d’occuper une place privilégiée dans les sociétés occidentales. Conscient de l’émergence de ce pouvoir, Regards expérimente, sans tarder, ses multiples possibilités. Des réflexions naissent sur l’utilisation de la photographie, sa mise en page, mais aussi sur la portée idéologique de ce médium. Le photomontage devient une pratique courante notamment pour la réalisation des premières pages de couverture. Il s’agit de chercher une image photographique idéale afin de combattre l’image « bourgeoise » présente dans la plupart des magazines illustrés de l’époque, et de définir la « photo de classe ». Pour cela, Regards participe à la création des Amateurs Photographes Ouvriers (APO), qui annoncent les prémices de la photographie de reportage en France. Dans un même temps, Regards publie de nombreux reportages soviétiques, mais l’arrivée de Chim, en 1933, freine la parution des produits de ce réalisme socialiste importé. L’illustré communiste accueille de nombreux reportages sur la France, ses villes, ses manifestations et cherche dans la nation ses vertus progressistes. La photographie humaniste est en train de naître. Tout en entamant une ouverture politique, la revue s’épanouit à l’approche du Front populaire. Les plus grands écrivains s’y expriment : Louis Aragon, André Malraux, Tristan Tzara, etc. Les photographes, eux aussi, sont au rendez-vous. Les photographies de Chim, Robert Capa, Willy Ronis, Henri Cartier-Bresson côtoient celles de André Kertesz, Brassaï, Pierre Boucher, Pierre Verger. On compte plus de cinquante photographes au total. En 1936, Regards tire à plus de 100 000 exemplaires alors que le Front populaire arrive au pouvoir. Déjà entourée de plusieurs écrivains et intellectuels de renom, la revue accueille une photographie française en pleine expansion. Regards lui donne pleine page. Du portrait de femmes indigènes aux photographies de familles en vacances sur les plages françaises ou d’amis au camping, de nus esthétisants aux reportages de guerre, des manifestations monstres aux prostituées dans la nuit, tous les genres sont représentés. Dans un numéro de décembre 1936, on peut voir, sur 24 pages, des photographies de Robert Capa, Chim, Pierre Verger ou encore Brassaï. Mais la richesse va au-delà des noms prestigieux. L’enthousiasme des grandes grèves, des manifestations de mai et juin 1936, se retrouve dans chacune des images du journal. Les envois spontanés de photographies de grévistes devant leurs usines montrent à quel point la photographie est en phase avec le mouvement populaire. L’apogée du Front populaire coïncide avec celui de la photographie. Regards développe ses relations avec l’agence photographique, Alliance Photo, dirigée par Maria Eisner, et devient ainsi un lieu d’accueil et d’expérimentation pour la Nouvelle photographie. En septembre 1939, Regards est interdit pour propagande communiste . Mais, durant ces sept années de parution, son tirage, sa pagination n’ont jamais cessé d’augmenter ainsi que sa qualité technique. Dès sa création, Regards a été conscient de l’impact de l’image sur les lecteurs et de son pouvoir politique. La photographie montre la vérité et témoigne de la réalité des années de crise, elle devient une arme idéale pour dénoncer les injustices de la société. Une esthétique nouvelle apparaît, un regard « humaniste » sur la société. Les congrès des écrivains pour la défense de la culture recherchent également ces valeurs humanistes opposées à l’élitisme bourgeois et aux idéaux fascisants, et qui s’attachent à reconnaître l’homme du peuple, son quotidien, son travail. Regards a cru en la photographie. Il l’a considérée comme un médium nouveau pour représenter le monde, se rapprochant ainsi des thèses soviétiques, mais, si la photographie soviétique se cristallise dans la propagande gouvernementale, Regards au contraire laisse s’exprimer toutes les photographies. Il s’intéresse aux potentialités de cet art nouveau, qu’il ne réduit pas à une fonction illustrative. Au contraire, Regards s’installe à la croisée des chemins d’une photographie diversifiée et créative, et offre son espace imprimé à ces nouvelles images. « L’illustré photographique » devient ainsi le reflet privilégié d’une époque troublée et enthousiaste.

Philippe Bruno

Auteur d’un mémoire de maîtrise d’arts plastiques intitulé : « Regards, un magazine illustré communiste, 1932-1939 », septembre 1993, Université de Paris-VIII Saint-Denis.

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  • Bonsoir,
    Pour informations nous connaissons l’identité du motocycliste qui se retourne et regarde le ciel menaçant. Cette photo prise par Gerda Taro est dans le N° du 14 juillet 1937 du journal REGARDS avec la légende : Agent de liaison,le motocycliste des milices espagnoles s’en va signaler l’arrivée des avions fascistes.
    Elle figure à la p.227 du livre " la valise mexicaine "
    Cordialement

    madrilés Le 16 mai 2012 à 22:05
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