Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 23 décembre 2008

Histoire et politique, liaisons ambiguës

Martin Luther King, Guy Môquet, Clémenceau, Jaurès, Blum, Ferry... Le discours de Sarkozy est irrigué de références historiques. Manipulation du sentiment national ? Pendant ce temps, la gauche semble en panne de récits et de projets. Les relations entre l’histoire et la politique passées au crible par Pascal Blanchard, Eric Coquerel, Laurence de Cock et Roger Martelli.

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En quelques années, on a vu naître deux associations : Liberté pour l’histoire et le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire. Pouvez-vous revenir sur la fronde de ces historiens qui craignent une instrumentalisation politique de l’histoire ?

Laurence de Cock. Je préfère parler de ligne de fracture plutôt que de fronde. Elle remonte à 2005, alors qu’est promulguée la loi du 23 février avec son fameux article 4 qui impose l’enseignement des aspects positifs de la présence française outre-mer. Les historiens rejettent cet article antidémocratique qui impose une version orientée de l’histoire. Le débat s’élargit ensuite aux lois mémorielles en général : les lois Gayssot et Taubira, ou encore celle sur la reconnaissance du génocide arménien. Un groupe ultra-dominant d’historiens, rassemblé dans Liberté pour l’histoire, amalgame toutes ces lois et voit dans l’intervention du Parlement une menace pour la recherche. Par ailleurs, Gérard Noiriel, Michèle Riot-Sarcey et Nicolas Offenstadt créent le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) qui a notamment pour vocation de décrypter les différentes instrumentalisations politiques de l’histoire et préfère singulariser chacune de lois pour en mesurer les enjeux.

Pascal Blanchard. L’article sur les aspects « positifs » de la colonisation a eu un impact immédiat sur les directeurs et coordonnateurs de manuels scolaires. Ceux qui vont sortir intègreront tous cette notion, ils sont d’une certaine manière « piégés ». Cette loi a produit de l’idéologie, elle a permis de légitimer une sorte de mur

de l’Atlantique contre le travail historique en mouvement et la demande sociale émergente. Dès lors qu’on ne maîtrise plus la machine parlementaire, la meilleure solution n’est-elle pas de mettre fin à toutes les lois dites « mémorielles » ? Même si ces lois ne sont qu’un des éléments de la guerre des mémoires menée par l’Etat qui passe aussi par la création de mémoriaux et de fondations ou le contenu des programmes. Un Parlement capable de voter deux textes aussi contradictoires que la Loi Taubira et l’article 4 de février 2005 peut voter n’importe quoi en ce qui concerne le passé.

Eric Coquerel. Il y a toujours eu un rapport entre le politique et l’histoire. Pendant presque tout le XXe siècle, la Commune de Paris n’apparaît pas dans les manuels scolaires. C’est bien le résultat d’une vision idéologique. Mais moins l’Etat donne une parole de loi, mieux la liberté de la recherche se porte. Quand un Etat devient totalitaire, la possibilité de porter un certain regard sur le passé est remise en question. Sous Staline, on effaçait les photos des responsables communistes présents à ses côtés, qui avaient été éliminés parce qu’ils étaient en désaccord.

Roger Martelli. L’histoire est une part de la conscience publique. Tout engagement dans la société est une façon de s’inscrire dans un temps : un passé, un présent, un avenir : qui oblige à porter un regard historique. L’utilisation politique de l’histoire me paraît donc aller de soi. Mais dès cet instant, je conçois qu’il y ait besoin de garde-fous. Dans l’absolu, tout peut être dit selon le principe de liberté et, en même temps, il n’est pas possible d’appliquer absolument ce principe car il y a de l’indicible. Certaines choses, comme la négation de la Shoah, ne peuvent pas être dites publiquement, dès l’instant où elles remettent en cause des valeurs fondamentales. Pour délimiter le champ du dicible et de l’indicible, on peut s’en remettre à la libre concurrence, au laisser-faire, mais on court alors le risque que ce soit l’idéologie dominante qui tranche. Je n’aime pas la remise en cause de la loi en général. Dans l’affaire Vaneste, par exemple, un homme affirme en toute liberté l’infériorité de certains comportements sexuels. Il est relaxé après avoir été condamné en première instance. Voilà ce qui peut arriver si l’on se contente du principe général des droits de l’Homme et du citoyen sans l’expliciter par de la loi.

Pascal Blanchard. Certaines « lois mémorielles » donnent quand même une légitimité à des courants qui sont liés à une manipulation de l’histoire ou de la mémoire. Il faut voir tous les monuments en hommage à l’Algérie française inaugurés par les municipalités dans le Sud-Est de la France ! Des mémoriaux comme celui de Marseille, de Montpellier ou de Perpignan ont eu ou vont avoir une dotation financière pour subventionner des recherches privées alors que la recherche publique est laissée pour compte.

En quoi Nicolas Sarkozy, justement, fait-il un usage spécifique de l’histoire de France ?

Laurence de Cock. Lors de la campagne présidentielle, ses discours étaient imprégnés de références historiques, de Martin Luther King à Guy Môquet, jusqu’à Clémenceau, Jaurès, Blum, Ferry... Récurrentes ou insolites, comme la mention de Lévi-Strauss ou de la lutte des classes, ces références relèvent d’une logique instrumentale. Ce qui est nouveau, c’est d’abord le côté compulsif de Nicolas Sarkozy dans son rapport à l’histoire qui devient chez lui un outil politique intense. Ensuite, le passé est conçu comme un vaste supermarché dans lequel on sélectionne des produits qui marchent pour les mettre en avant. Cette démarche s’apparente à une mise en scène spectaculaire de l’histoire. Par exemple, la lecture de la lettre de Guy Môquet qui devait être lue par les enseignants s’accompagnait de tout un rituel. Enfin, le président mobilise un spectre de personnages qui s’étend de l’extrême gauche à l’extrême droite. Ce qui pose question pour un homme ouvertement de droite. En convoquant Jaurès et Blum, il s’inscrit dans une généalogie de grands hommes qui se termine par celui qui s’y réfère, le dernier du lignage. C’est aussi une façon de « déconflictualiser » l’histoire pour mettre en avant une vision très consensuelle de la politique. Or, le moteur du débat démocratique, c’est justement le conflit : entre la droite et la gauche, dans les luttes et les mobilisations sociales. Réécrire l’histoire de façon aseptisée et dépolitisée permet de projeter dans le présent l’idée que ce qui relève de la démocratie, c’est le consensus mou.

Eric Coquerel. L’utilisation que Sarkozy fait de l’histoire et de la mémoire relève du marketing. Il a compris que la gauche avait abandonné certaines choses qui restent très importantes en France, comme le besoin de souveraineté populaire, cette idée qu’il est encore possible d’avoir un Etat volontariste. Il joue également sur le sentiment national, alors que la Nation est liée à l’émergence de la gauche. Au fond, il prend les forces de l’adversaire pour les mettre au service d’une politique profondément libérale. Il s’appuie sur Max Gallo, ancien conseiller auprès de Chevènement qui estimait que la République devait endosser, par-delà la gauche et la droite, l’histoire de Brasillach et de la Commune. Le président enrobe son projet libéral dans un discours qui paradoxalement répond à de grandes inquiétudes.

Pascal Blanchard. Le marketing est fondamental dans sa politique. Aujourd’hui, les commémorations sont confiées à des agences de communication. Parler d’histoire, c’est ce qui mobilise le plus de gens et ce qui coûte le moins cher. Nicolas Sarkozy prétend qu’il n’y a pas de guerres de mémoire. Ainsi, son discours de Dakar est à la fois le plus repentant et le plus Tintin au Congo. Car ce n’est pas l’histoire qui l’intéresse, mais la symbolique du passé dans le présent et ses effets idéologiques.

Roger Martelli. Chaque fois qu’on parle de Sarkozy, c’est toujours le côté brouillon qui apparaît. Mais derrière, il y a de la cohérence. Son tempérament compulsif donne une impression de confusion, mais il possède en fait une vision extrêmement structurée de l’histoire. Je ne connais que la IIIe République qui ait ainsi convoqué la totalité de l’histoire nationale, depuis Clovis jusqu’à la monarchie française, pour lui donner un sens. Le but était de montrer que toute cette histoire nationale convergeait vers les valeurs de la République. Sarkozy cherche à mettre fin à cette période. Parmi les personnages historiques, il choisit les « meilleurs », d’où qu’ils viennent et quelles que soient leurs opinions de départ, de gauche ou de droite, issus du peuple ou non. Cette vision élitiste et dépolitisée est cohérente avec sa conception de la société : une société concurrentielle reposant sur le libre déploiement de l’initiative personnelle, où la régulation se fait par les compétences. C’est cohérent avec un projet politique et cela marque une rupture avec tout un rapport républicain à l’histoire.

Eric Coquerel. Je vois plutôt une relation entre la fin du XIXe siècle et aujourd’hui. Tout d’un coup, la IIIe République s’est figée du côté des possédants, tout comme Sarkozy qui rompt avec le pacte social et républicain d’après-guerre.

Pascal Blanchard. Il y a plus de pragmatisme que d’idéologie chez Nicolas Sarkozy. Il utilise l’histoire comme un instrument et non pas comme une fin. Poussé par les industriels français, et par plusieurs milliards d’investissements possibles, mais aussi pour signer un traité entre les deux pays, il serait capable d’aller rencontrer Bouteflika pour lui présenter les « excuses de la France » comme vient de le faire Berlusconi avec la Libye à la fin du mois d’août. Le personnage peut faire l’inverse à l’étranger de ce qu’il profère en France si cela sert ses intérêts immédiats.

Laurence de Cock. Nicolas Sarkozy a quand même un projet politique. Son écriture de l’histoire a des effets concrets. Ainsi, les nouveaux programmes de l’école primaire proposent une histoire déshydratée qui ne repose plus que sur le phénomène de mémorisation et sur des jalons biographiques. Sans parler du choix d’Hortefeux d’aller faire le sommet de l’intégration à Vichy, qui n’est pas innocent ! Le président veut saboter la conscience critique et son acquisition, en particulier dans la jeunesse. Or, cette conscience critique est la matrice de la conscience politique. Pour y parvenir, il ne choisit pas que les meilleurs, mais surtout les victimes. S’il peut réhabiliter les fusillés ou les mutins, c’est en tant que victimes. Du coup, il les dépossède de leur pouvoir d’agir, comme s’ils n’avaient pas fait le choix de désobéir. C’est d’autant plus intéressant pour lui qu’avec un discours qui victimise à outrance, il apparaît comme le sauveur.

Si Sarkozy peut capter l’héritage de la gauche, n’est-ce pas que celle-ci est en panne de récits ?

Roger Martelli. La gauche est en panne de récits historiques comme elle est en panne de projets. Ce sont les deux faces d’une même carence. Un travail de reconstruction est donc nécessaire. Il me paraît devoir se mener à partir de deux préalables. Le premier est de ne jamais séparer le goût populaire du récit et la valorisation d’une conscience critique élargie : le citoyen peut aimer les grands récits, mais le recul critique est la seule manière, loin du spectaculaire et de l’éphémère, de faire coïncider la passion et l’esprit de liberté. Le second préalable est la recherche constante d’un équilibre. Quand la gauche parle d’histoire, elle devrait se méfier à la fois d’une soif de rupture qui la pousserait au reniement et à l’oubli, et d’un désir de fidélité qui la pousserait à la répétition stérile et donc à l’immobilité.

Olivier Besancenot semble être le seul aujourd’hui à gauche à raconter une histoire, au travers de figures comme Louise Michel et Che Guevara. Il inscrit aussi son action dans le récit des luttes sociales...

Roger Martelli. Je ne pense pas que la répétition du guévarisme soit une avancée !

Pascal Blanchard. En tant qu’individu, en tout cas, Olivier Besancenot tranche face à l’incapacité de la gauche à penser sa propre histoire. Il a participé à plusieurs débats sur l’histoire de l’immigration et de l’esclavage depuis deux ans au sein du collectif Devoir de mémoires. Dans le même temps, Christiane Taubira n’a guère été soutenue par ses collègues de gauche dans son combat pour la reconnaissance de l’esclavage. Certains lui ont demandé si c’était vraiment à la gauche de porter cette « vieille histoire ». Quant à Lionel Jospin, il avait la possibilité de créer un musée de l’immigration lorsqu’il était au gouvernement. Le rapport était fait, les historiens et le monde associatif étaient mobilisés, il manquait juste une décision politique. Il a prétendu alors que l’opinion n’était pas prête. Du coup, la droite s’est emparée des questions autour de l’esclavage et de l’immigration en créant la Cité de l’immigration dans l’ancien musée des Colonies de la Porte Dorée. Elle a étouffé totalement le faible discours de la gauche. Au PS, on ne saurait même pas qui inviter sur ces questions. C’est la grande glaciation de l’époque Mitterrand, ancien ministre des Colonies.

Laurence de Cock. Au moment de l’affaire de la lettre de Guy Môquet, le CVUH a reçu un coup de fil du PC qui voulait nous rencontrer. Le parti communiste, qui avait approuvé la décision de Sarkozy de faire lire cette lettre par les enseignants, était en réalité totalement désarçonné. Il voulait connaître nos arguments. Cette anecdote montre le désarroi d’un parti qui a du mal à penser certaines questions.

Pourquoi la gauche, soucieuse de bien gérer, ne fait-elle plus rêver ?

Eric Coquerel. La gauche subit toujours les conséquences de la chute du mur de Berlin. Avec l’échec de presque toutes les tentatives réellement transformatrices du XXe siècle, elle ne peut que se poser la question de la démocratie. Mais devant la victoire de l’idéologie libérale, et face à la crise, la gauche n’a même pas posé les jalons d’un vrai projet alternatif à vocation majoritaire qui puisse emporter une adhésion pour renverser le système. Pendant la campagne, Ségolène Royal a essayé de répliquer aux problématiques lancées par Sarkozy, en proposant par exemple que les Français aient tous un drapeau chez eux, mais sans y injecter aucun fond.

Pascal Blanchard. Les années Mitterrand n’ont pas permis de poser la question de l’héritage de Vichy, la gauche a bloqué le débat sur la guerre d’Algérie et il a fallu attendre Christiane Taubira, qui s’est battue seule, pour entendre parler de l’esclavage... Et on ne parle même pas d’un lieu d’histoire sur la colonisation. Le PS n’est pas seulement silencieux, il a freiné toute cette réflexion depuis une vingtaine d’années. Le plus inquiétant, c’est qu’on se dirige vers une situation pire encore. Jamais la gauche majoritaire n’est intervenue de manière pertinente dans les débats posés par Sarkozy qui a opéré une prise en main totale du récit historique. Tout se passe comme s’ils avaient définitivement abandonné ce champ.

Laurence de Cock. Ils n’ont pas abandonné le champ du national, mais ils n’ont pas travaillé la manière de le rendre compatible avec une logique transnationale générée par la mondialisation. Du coup, ils investissent la question de l’identité nationale de façon conservatrice ! Où sont passés les intellectuels de gauche indépendants et capables de porter collectivement un discours critique ? Ils ont laissé le champ libre, sur le devant de la scène, à des personnes comme Bernard-Henri Lévy qui interviennent, en tant qu’experts, sur tout.

Pascal Blanchard. Il y a des intellectuels critiques comme Eric Fassin ou d’autres. Il suffit de voir le travail que nous faisons en ce moment. Mais les intellectuels de gauche portent aujourd’hui un discours à l’écart des partis qui se montrent incapables de digérer cette parole, d’en faire un objet politique. On peut même se demander s’ils n’en ont pas peur.

Bernard Pudal, dans Les Guerres de mémoires , parle de la difficulté du Parti communiste français de se réconcilier avec son passé. D’où le « silence des communistes », un « dessaisissements au profit des chercheurs de métier », dit-il...

Roger Martelli. Pour ma part, moi qui suis communiste, je redirai volontiers, à propos du communisme, ce que j’ai dit au sujet de la gauche en général. Je suis persuadé que le danger le plus grand pour le communisme politique est celui de la nostalgie. Pour être, aujourd’hui et demain, le communisme ne peut pas s’en tenir à ce qu’il a été. Mais, si l’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, il n’y a pas de futur pensable sans passé. Pour qu’une page soit tournée, il faut qu’elle soit lue. Il n’y a pas de novation possible dans l’amnésie.

Eric Coquerel. Deux scénarios sont possibles. Soit, comme c’est le cas avec les démocrates aux Etats-Unis, par exemple, la partie dominante de la gauche abandonne toute grande visée transformatrice. Soit, comme en Amérique latine ou avec Die Linke en Allemagne, ceux qui veulent transformer la société sont capables de comprendre ce qu’il s’est passé d’un point de vue historique, tant au niveau des erreurs que de l’héritage du mouvement socialiste, et de refonder une nouvelle force de gauche porteuse d’un projet.

Pascal Blanchard. L’usage politique de l’histoire et de la mémoire n’est pas qu’un débat français. Partout dans le monde : en Chine, en Inde, au Japon, en Pologne, en Espagne... : (1) l’histoire est un espace de pouvoir et un enjeu politique et sociétal. Silvio Berlusconi, par exemple, réintroduit en ce moment l’histoire du fascisme dans la conscience collective italienne et au même moment s’excuse pour le passé colonial en Libye. La question, c’est donc de savoir quelles histoires on raconte. La gauche aurait les moyens de ne pas laisser à la droite l’exclusivité de ce débat.

Propos recueillis par Marion Rousset

Paru dans Regards n°57 décembre 2008

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