Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 1er février 2010

Hommage. Daniel Bensaïd, l’intempestif

Daniel Bensaïd s’est battu toute sa vie contre la résignation, rêvant du parti révolutionnaire qui soit la médiation entre la lutte sociale, le pouvoir et la subversion de l’ordre-désordre du monde. C’est la trace de cet esprit critique qui, après sa mort, reste dans le cœur des gens de gauche.

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Daniel Bensaïd était un intellectuel d’une étonnante prolixité. Sur quatre décennies, son nom figure dans une cinquantaine de livres, écrits seul ou en collaboration. Il était un philosophe érudit, naguère auditeur attentif de Raymond Aron, dévoreur de Marx, lecteur de tout ce qui, dans le domaine de la pensée, se fixe pour objectif de comprendre le monde dans son historicité. Porté vers le trotskisme, il a conservé jusqu’au bout sa fidélité pour cette étonnante famille communiste, citant Léon Trotski sans adulation et Ernest Mandel : qu’il admirait : sans bigoterie.

Homme de parti

Il était homme de parti, au sens fort du terme, prenant parti dans tous les combats de la Terre et rêvant « du » parti, révolutionnaire bien entendu, dont il continuait de penser qu’il restait la médiation nécessaire entre la lutte sociale, le pouvoir et la subversion de l’ordre-désordre du monde. Bolchevik, indéracinable...

Sa culture était large, sa plume pouvait être flamboyante, charmeuse ou caustique, attirante ou cassante. Sa propension personnelle le portait plutôt vers la pensée tragique, les parcours atypiques, et notamment ceux de Walter Benjamin et d’Antonio Gramsci (1). Attaché intellectuellement à combattre tout ce qui tire la pensée de Marx vers le mécanisme, le déterminisme, l’unilatéralisme, il était attiré par les interprétations innovantes, les pensées fluides et non répétitives. Mais ce pessimiste de l’intelligence était obsédé par la propension au renoncement, qu’il vomissait. « Honte à ceux qui cessèrent d’être communistes en cessant d’être staliniens et qui ne furent communistes qu’aussi longtemps qu’ils furent staliniens » , écrit-il dans son ultime texte, rédigé pour le colloque « Puissances du communisme », tenu après sa mort.

Discontinuité des temps

De ce fait, il y a un double versant dans cette pensée tumultueuse et complexe. Bensaïd était un penseur attaché à la discontinuité des temps, auquel il consacra un gros et superbe essai, il y a quelque quinze ans (2). L’histoire est celle que les hommes font, avec ses bifurcations, ses ruptures, ses fêlures issues de la lutte, avec ses possibles qui hésitent entre virtualité et réalité, avec ses expérimentations, hors de toute vision simpliste d’un progrès ou d’une régression. Cette indétermination, explique-t-il, est la chance de la politique, de l’innovation, dès l’instant où elle sait se transmuer en stratégie. Tout n’est pas possible, rien n’est impossible... Au nom de la vie, Bensaïd a donc toujours voulu raccorder Marx avec la modernité vraie de l’expérimentation, lisant avec avidité tout ce qui pouvait nourrir cette innovation tâtonnante. Mais la crainte douloureuse du renoncement le portait en même temps vers une forme de polémique qui le conduisait à pourfendre ceux dans lesquels il percevait le risque dudit abandon (le marxisme analytique, Negri, Holloway en bloc...). Sans qu’il en ait conscience, cet homme chaleureux qui rappelait son aversion congénitale pour la « bigoterie bureaucratique » (3) s’enfermait parfois dans la posture ambiguë de celui qui, tout à la fois, met en garde justement contre les dérives et se pose en redresseur de tort, voire en pourfendeur d’hérésie. Mais c’est ainsi que fonctionnait Daniel Bensaïd. Il n’aimait rien tant que la vie et il savait que la mort n’est rien d’autre que la fin de la lutte pour elle.

R.M. 

1. Marx l’intempestif. Grandeurs et misères d’une aventure critique (XIXe-XXe siècles) , éd. Fayard, 1995.

2 La Discordance des temps . Essais sur les crises, les classes, l’histoire, éd. de la Passion, 1995.

3. Une lente impatience , éd. Stock, 2005.

4. Des vidéos du colloque sont accessibles sur le site de la revue Contretemps www.contretemps.eu

« Puissances du communisme », dans la revue Contretemps, n° 4, De quoi communisme est-il le nom ? , éd. Syllepse, 12 euros.

« Keynes, et après ? », dans Post-capitalisme. Imaginer l’après , ouvrage coordonné par Clémentine Autain,

éd. Au Diable Vauvert, 20 euros.

Paru dans Regards n°69, février-mars 2010.

Daniel Bensaïd se battit toute sa vie pour que le refus de la résignation demeure un pivot de la pensée et de l’action. Il voulait faire du colloque récent de la Société Louise Michel, « Puissance du communisme », un prolongement critique de la conférence de Londres, organisée en mai 2009 par Alain Badiou et Slavoj Zizek sur « L’idée du communisme ». Le hasard, toujours diablement ironique, fait que les actes de la conférence de Londres paraissent au moment même où Daniel nous fait son ultime irrévérence.

Il n’aurait pas aimé tout ce qui est écrit dans ce livre, sauf la tendance générale à ne pas accepter cet « air du temps » des années 1980-1990, qui avait pour seul objectif d’étouffer toute espérance en « naturalisant » l’empire du capital. Le livre publié par les éditions Lignes est austère, ne nous le cachons pas. C ?est une pensée de philosophes prenant au sérieux le communisme, comme la philosophie. Chaque texte se lit, lentement, et se relit au prisme de tous les autres. Le résumer n’a pas de sens : allez expliquer, en peu de mots, ce qui rattache et oppose Badiou et Negri, Zizek et Rancière, Hardt et Nancy ! La seule chose que l’on sait est que, à quelques stimulantes exceptions près, le mot a la cote et, davantage que le mot, l’idée, avec ce qu’elle véhicule de valeurs, d’histoire, de vie, au côté d’autres mots et d’autres idées, non moins intrigantes, comme « commun », « politique » ou « démocratie ». Au fur et à mesure que l’on lit, on a envie de dire : « So what’ » On fait quoi de tout cela, quelles pratiques, quelles luttes, quels champs de recherche, quels projets collectifs’ Comment « prendre parti », sinon forger de toutes pièces un « parti » ? Daniel Bensaïd se serait une fois de plus irrité contre certains qui, à ses yeux sans doute, jettent un peu trop le bébé Lénine avec l’eau du bain. Globalement, il aurait une fois de plus absolument raison et complètement tort.

On se passera donc de ce qu’il aurait dit. Mais on ne l’oubliera pas en lisant tout ce beau monde, qui dit avec ses mots que l’on n’en a pas fini avec l’esprit de révolte et la passion de la mise en commun. R.M. 

Alain Badiou, Slavoj Zizek, L’idée du communisme , éd. Lignes, 22 euros.

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