Accueil > Monde | Par Délia Blanco | 1er janvier 2000

Ile à la dérive

Il reste peu de cette fière république noire, première du Nouveau Monde à se libérer de l’esclavage et du colonialisme dès 1804. Pauvreté, violence, intolérance, la population est abandonnée à la survie et l’espoir l’a quittée.

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Depuis trois ans, Haïti s’enfonce de plus en plus dans une confusion telle que la presse internationale en parle rarement. Le président René Préval, successeur d’Aristide, tient le pays dans une tension permanente et une décomposition galopante dans le secteur populaire. L’insécurité gagne toute la société. Dans les campagnes les comptes se règlent entre les divers secteurs religieux, l’intolérance s’installe entre protestants et catholiques, mais aussi entre vaudouisants et non-vaudouisants.

Vestiges du coup d’Etat militaire de Cédras, 1991

A Port-au-Prince, des personnalités sont assassinées presque chaque semaine, victimes des groupes paramilitaires qui souvent sont constitués par les soldats limogés de l’ancienne armée nationale. Haïti devient de plus en plus une nation tiraillée par la violence du clanisme et les intérêts des secteurs du cartel de la drogue qui y intervient depuis le coup d’Etat de Cédras, en 1991. Il reste bien peu de cette fière république du Nouveau Monde, première république noire à se libérer du joug de l’esclavage et du colonialisme dès 1804.L’intervention américaine destinée à "soutenir le retour de la démocratie" n’a été utile que pour le retour d’Aristide et pour mettre fin à la dictature de Cédras qui était bien décidée à prendre racine : on compte pendant ses trois ans de pouvoir 25 000 morts et disparus.

Face à cela, l’intervention américaine prenait un sens précis sur le moment, tout en violant les principes de non-ingérence. Le peuple haïtien parcourt une route difficile depuis le départ de Duvalier, en 1986, et le coup d’Etat militaire de Cédras en 1991 a signifié un recul dévastateur pour le processus démocratique engagé par le premier gouvernement d’Aristide. Lorsqu’on traverse Haïti du nord au sud, de l’est à l’ouest, loin de Port-au-Prince, la première vision, c’est un peuple de paysans qui vont et viennent sur les routes, à la recherche de nourriture, de travail, de solutions pour leur survie immédiate. Lorsqu’on arrive à Port-au-Prince, nous ne sommes pas en Haïti : dans la capitale, le combat politique se fait pour le pouvoir, dans les campagnes, on se bat pour survivre, cette image est de plus en plus évidente.La population survit, 75 % ne sait ni lire ni écrire, de ce fait, la majorité des Haïtiens ne peut participer à la vie politique, économique et sociale. Le taux de chômage est aujourd’hui de 70 % et le revenu per capita est de 300 US $ par an, c’est-à-dire 1800 F.

De "Titid" à Aristide deuxième version

A travers ces données on saisit la situation ; la démocratie dans ce pays ne peut s’enraciner sans des changement concrets dans la vie des Haïtiens : alphabétisation, éducation, droit au logement et à la santé. Or, les villes se "bidonvillisent", Port-au-Prince devient un bidonville même au coeur de la ville, Le Cap haïtien subit le même phénomène. Les exclus gonflent de plus en plus le tissu social, on compte actuellement plus de 200 000 jeunes qui vivent dans la rue.

C’est dans ce contexte d’insécurité et de misère que se met en place le calendrier des prochaines élections législatives et municipales et nous sommes à quelques jours des nouvelles candidatures. La personnalité politique d’Aristide pèse largement sur la société haïtienne, cependant nous ne sommes plus face à "Titid", mais à un chef politique qui a déjà usé de son pouvoir populaire et populiste et qui aujourd’hui représente toujours le candidat des masses populaires, c’est-à-dire de la majorité des Haïtiens (50 % de la population vit dans le secteur rural). Aristide continue d’influencer largement et d’intervenir de manière très organique sur la vie et le destin politique d’Haïti. Il compte avec la Fondation Aristide pour la démocratie, des Forums pour promouvoir le dialogue et des espaces rencontres, et des programmes de Radio comme Tout Moun se Moun (Tout homme est un être humain) et une émission pour les enfants de rue, Radio Timoun (Radio pour les petits). La Fondation a un instrument d’alphabétisation en français et en créole, dont le but est d’accueillir et d’atteindre des enfants sans logis. En un mot, Aristide deuxième version est le candidat le plus structuré en termes politiques et dispose d’une fortune personnelle qui lui viendrait de son mariage avec une milliardaire de la diaspora haïtienne des Etats-Unis et de l’argent détourné à l’Etat dans la période "sauver la démocratie". De plus, son arme essentielle est l’actuel président René Préval, prévu pour garantir la transition entre deux élections présidentielles, puisque la constitution haïtienne ne permettait pas la réélection d’Aristide en 1995.

Aristide a beaucoup perdu de sa popularité, des gens qui se réclament du parti La Famille Lavalas (pro-Aristide) mènent systématiquement des actions violentes, aux cris de "Vive Aristide," contre certains secteurs politiques anti-aristidiens. Ce climat installe un scepticisme sur la tenue réelle des élections prévues pour mars 2000. Elles verront s’affronter les groupes politiques traditionnels, le coordonnateur du mouvement paysan de Chavannes Jean-Baptiste, ex-allié de l’ancien président, Leslie Manigat, dirigeant du

Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP), Paul Evans, ancien proche d’Aristide, ancien maire de Port-au-Prince, qui avait su organiser une résistance pendant la dictature de Cédras, et qui aujourd’hui représente l’espace de concertation. Il faudra également compter sur celui qui fut le candidat des USA juste après le départ de Duvalier, Marc Bazin. Seront aussi présents les candidats de l’Eglise protestantes de la FPH (Fédération protestante d’Haïti) et les groupes traditionnels duvaliéristes du MPSN (Mouvement patriotique du sauvetage national). En un mot, le panorama politique haïtien est exactement le même en 1999 qu’en 1989 et en 1991, seuls changements, la disparition de l’armée officielle, dont certains des cadres ont créé des groupes d’intervention paramilitaires, et la "sécularisation" de Jean-Bertrand Aristide, seul candidat à posséder un véritable système de campagne.

1989-1999, le même panorama politique

Aucun mouvement n’a surgi de cette transition démocratique, aucun dirigeant qui propose de nouvelles solutions pour le pays, dont l’idée de reconstruire le tissu social des couches populaires. Les bailleurs de fonds internationaux, Union européenne, Canada, USA veulent des garanties de respect du droit, dans une société qui se "banditise" de plus en plus.

Le problème frontalier avec la République Dominicaine prend une signification nationale d’urgence ; l’Etat haïtien n’offre pas à sa population rurale les conditions d’emploi nécessaires. Le flux migratoire vers le pays voisin devient un véritable problème politique : 500 000 migrants haïtiens clandestins ont traversé la frontière depuis 1991, qui se sont ajoutés aux 500 000 Haïtiens qui résident clandestinement à Saint Domingue ou ils sont considérés comme apatrides. Ni les conditions d’illégalité, ni les constantes déportations n’ont pu empêcher ces migrants d’occuper des espaces d’activité de survie. Les autorités haïtiennes n’ont pas encore trouvé la définition d’une politique migratoire articulée avec l’Etat voisin, ce qui permet aux courants ultra-nationalistes dominicains de déployer des mouvements xénophobes d’exclusion. La démocratie en Haïti devra tenir compte de l’intégration de chaque côté de la frontière d’un million d’Haïtiens clandestins et apatrides, chiffre qui risque d’augmenter et de créer une véritable crise politique entre les deux Etats.

Démocratie et prise en compte des exclus

L’avenir de la démocratie en Haïti dépend de la prise en compte prioritaire de tous les exclus. Seul un candidat qui construira son projet de société sous ce prisme pourra engager des solutions pour Haïti. Signalons que les élections prévues pour mars 2000 arrangeraient tous les candidats sauf Aristide et Préval, qui préfèrent arriver directement à l’élection présidentielle, puisque le secteur aristidien est devenu très impopulaire actuellement. Il paraît évident qu’en déclarant dissoute l’Assemblée nationale et en favorisant un gouvernement par décret, Aristide compte revenir au pouvoir en 2001. Reporter les législatives et les municipales lui permet d’éviter une censure de son mouvement et regagner une popularité sur deux ans.

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