Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 1er juillet 2009

Inde, ce géant encore fragile (2). Olivier Guillard : « Un petit pied dans le XXIe siècle »

Sur la scène internationale, la deuxième démographie mondiale n’entend pas se contenter indéfiniment du statut de puissance émergente dont elle reste affublée. Eclairage.

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L’Inde peut-elle aujourd’hui prétendre rivaliser avec les puissances du Conseil de sécurité de l’ONU sur la scène politique internationale ?

Olivier Guillard. L’Inde est aujourd’hui un pays leader à l’échelle régionale, en Asie du Sud, où elle est un acteur dominant. Mais ses ambitions sont bien plus fortes. Sur place, on entend souvent les Indiens égrener les arguments qui légitiment leurs ambitions : deuxième démographie du monde : 1 habitant de la planète sur 5,5 est Indien :, possession de l’arme nucléaire, croissance soutenue, immense marché et une classe moyenne qui ne cesse de s’étoffer. Forte de tout cela, l’Inde espère trouver sa place dans la prochaine architecture du Conseil de sécurité de l’ONU et aimerait être associée plus systématiquement aux grandes discussions et décisions internationales. Elle est frustrée de ne pas être prise plus au sérieux par des pays qu’elle voit en alter ego mais qui persistent à ne la considérer que comme une puissance émergente. Les lignes bougent cependant, mais doucement : d’un côté, il est vrai que, en termes de soft power et de puissance économique, elle reste loin derrière la Chine. Mais, de l’autre, son émergence est réelle et beaucoup comptent de plus en plus sur elle pour, à moyen terme, contrebalancer la présence et l’importance de la Chine sur la scène régionale.

L’Inde importe les trois quarts de son énergie. Cette nécessité conditionne-t-elle sa politique extérieure ?

O.G. Après la Chine et le Japon, l’Inde est le troisième pays le plus gourmand d’Asie. Et il y a bien une diplomatie énergétique de l’Inde. Sur ces enjeux, comme souvent, le pays est parti avec un peu de retard par rapport à ses voisins, notamment au niveau des hydrocarbures dont les plus grosses compagnies sont chinoises, japonaises, voire même sud-coréennes. Mais l’Inde a pris conscience du fait que l’environnement est très concurrentiel dans ce domaine et le sera plus encore dans une vingtaine d’année. Depuis deux ou trois ans, elle se montre plus agressive, en tentant « d’indianiser » ce que font les Chinois : capter des marchés et nouer de bonnes relations avec les gouvernements étrangers concernés en leur octroyant des prêts à taux intéressants, en prenant en charge la construction d’infrastructures, etc. Tout cela compte, mais conditionne bien moins la politique extérieure indienne que son désir d’intégrer le rang supérieur des nations. Et, en l’occurrence, c’est le rapprochement avec les Etats-Unis, perçu comme indispensable à la satisfaction de cette ambition qui a le plus caractérisé cette politique depuis trois ou quatre ans (1).

On sait que la question de « la lutte contre le terrorisme » dans laquelle l’Inde tient à prendre toute sa place, a pesé dans ce rapprochement. D’autant que, au niveau régional, le climat est délétère... Comment ont été gérés les attentats de Bombay qui, en novembre dernier, ont laissé craindre la résurgence d’une crise avec le Pakistan ?

O.G. L’Inde a surtout eu du mal à gérer le déroulé des événements de ces attentats. Elle a été désemparée face à cette menace à laquelle, on l’oublie souvent, le pays est régulièrement exposé depuis trente ans par divers groupes séparatistes agissant sur le territoire. L’après-attentat a, lui, été plutôt bien appréhendé. L’Inde a su entendre les conseils et analyses des autres membres de la communauté internationale qui ont aussitôt fait valoir que ces attentats n’étaient pas le fruit d’une commande de l’Etat pakistanais mais plutôt le fait d’un groupe autonome. On peut se féliciter que le Parti du Congrès soit une organisation prônant plutôt le dialogue avec les voisins. Car il est certain que si les nationalistes avaient été au pouvoir au moment des attentats, le risque de crise avec le Pakistan aurait été beaucoup plus fort.

Précisément, ce Parti du Congrés vient de remporter les élections, et Manmohan Sing d’être reconduit dans sa fonction de Premier ministre. On évoque la possibilité qu’il soit remplacé avant le terme de son mandat de cinq ans par Rahul Gandhi, quadragénaire héritier de la dynastie. Ce changement de génération aurait-il une incidence sur la politique extérieure de l’Inde ?

O.G. De fait, la quatrième génération politique des Gandhi est en marche. Et si le premier ministre actuel, qui est malade, doit être remplacé avant la fin de son mandat, ce qui n’est pas acquis, ce sera par Rahul Gandhi. A mon avis, ce serait un peu trop tôt. Il sera à maturité au moment du scrutin de 2014. Il aura acquis de l’expérience politique, eu le temps de conforter sa place dans le paysage politique et les Indiens auront appris à le connaître. Pour l’instant, il a surtout un nom, ce qui n’est peut-être pas suffisant. Mais il est évident qu’il incarne d’ores et déjà une Inde plus moderne. D’autant plus qu’il est jeune, beau, médiatique... L’Inde a aujourd’hui un petit pied dans le XXIe siècle. Cette présence sera plus affirmée avec un quadragénaire à la tête de l’Etat. Rahul Gandhi est de son temps. Et la scène politique indienne est très largement sclérosée par des responsables de 70-80 ans. En Inde, un homme politique de 60 ans est un junior ! Or, cela colle mal avec l’image d’ultraperformance que souhaite se voir octroyer le pays sur la scène internationale. Cela ne renvoie pas au monde une vision très dynamique du pays. Rahul Gandhi, qui s’inscrit pleinement dans les ambitions internationales décrites plus haut, pourrait contribuer à modifier cela.

Propos recueillis par E.R.

Paru dans Regards , n°63, été 2009

REPERES

 ? Le 16 mai, les électeurs indiens ont renforcé l’United progressive alliance (UPA) au sein de l’Assemblée nationale : 272 sièges sur 543. Son pilier, le Parti du Congrès, celui de la « dynastie » Nehru-Gandhi, est classé plutôt au centre-gauche. Le Premier ministre sortant, Manmohan Sing, 76 ans, a été reconduit à la tête du gouvernement.

 ? Indépendante depuis 1947, l’Inde ne fait pas partie du groupe des cinq pays dotés de l’arme nucléaire ayant fait exploser un engin avant le 1er janvier 1967 (Chine, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne et Russie). Mais comme Israël et le Pakistan, elle n’a pas signé le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de mars 1970 et a pu se doter d’un arsenal nucléaire.

 ? Ces dernières années, l’Inde a connu un taux de croissance important : 9 % en 2006 et 9,4 % en 2007. La baisse de 2008 (7,3 %) devrait se confirmer en 2009.

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