Accueil > Monde | Par Rémi Douat | 1er avril 2004

Inde : Coca K.O.

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**Une usine Coca-Cola en Inde, accusée de pollution et d’assèchement des réserves

d’eau, a vacillé devant la mobilisation de quelque mille familles de paysans asphyxiés par le marchand de bulles.**

par Rémi Douat

Parfois, tout semble trop simple. Le méchant Coca impérialiste contre les bons paysans indiens. Villageois contraints de consommer une eau souillée d’un côté, multinationale irresponsable et polluante de l’autre. Ce pain béni pour altermondialiste fut d’ailleurs révélé au monde lors du Forum social de Bombay en janvier dernier. Trop simple, donc ? On voudrait bien complexifier tout cela, mais vraiment, le vendeur de bulles ne nous aide pas : occupation illégale de terres cultivables, souillure des nappes phréatiques, empoisonnement de la population locale, intimidation devant les mobilisations... Une poignée de familles de paysans pèse décidemment moins lourd qu’une canette de Coke. Et depuis que ces paysans de peu en ont pris conscience, la vie des industriels est devenue un cauchemar, au point que la marque annonçait mi-mars dans un communiqué la possible fermeture de l’usine. Le texte brandit la menace économique et s’inquiète des « attaques et menaces répétées » ainsi que de « l’absence de protection de l’Etat ». Devant l’ampleur de l’enjeu financier, rien n’est encore joué et il ne peut s’agir que d’une étape de plus du rapport de forces. Toutefois, quelle qu’en soit l’issue, ce conflit risque de faire date. Le pot de fer se fissure devant la ténacité des villageois organisés face au pillage institutionnalisé de l’eau, ce bien commun de l’humanité.

En 2001, Coca-Cola débarque à Plachimada dans l’Etat du Kerala, au sud de l’Inde. Pourquoi l’Inde ? La possibilité de sous-payer les salariés ? Celle d’avoir un accès quasi illimité et gratuit à l’eau ? Tout cela est très attirant, mais c’est surtout la quasi-absence de réglementation environnementale qui a séduit. La marque arrive précédée du mythe de la prospérité et de l’emploi pour tous. Mais très vite, les 1500 familles déchantent. Les mirages annoncés éclatent comme bulles de soda. Quasiment aucun des 350 emplois créés par l’unité d’embouteillage de la célèbre boisson n’a profité aux locaux, essentiellement des Intouchables, caste la plus démunie, dont l’unique ressource est issue de l’agriculture. La vie aurait pu continuer, comme ça, à l’ombre du géant. Mais quelques mois plus tard, les villageois commencent à souffrir de cette eau qu’ils ne reconnaissent plus : raréfaction, goût désagréable, démangeaisons, brûlures de peau, problèmes respiratoires. Et pour cause. Les analyses effectuées plus tard, notamment par la chaîne britannique BBC, révèlent une présence anormale de métaux toxiques parmi lesquels du plomb et du cadmium, issus des rejets de l’usine. La population est alors obligée de parcourir plusieurs kilomètres tous les jours pour s’approvisionner en eau potable. La quantité de liquide extraite est considérable : 300 000 litres par jour selon Coca, 1,5 million selon Greenpeace. Plus grave encore, les habitants des villages qui jouxtent l’usine perdent avec l’assèchement des sols leur boulot de journalier dans les fermes environnantes. Certains champs n’auraient produit que 5 % du rendement habituel. Alors progressivement, une véritable migration s’organise, et pour ceux qui restent, la situation se fait invivable.

Le 9 juin 2002, la coupe est pleine. Les paysans, qui entre temps ont été rejoints et soutenus par des ONG, organisent une manifestation devant l’usine. La réponse de la police est sans équivoque : charges, dispersion, arrestations. Le message est clair, c’est la protection des intérêts économiques qui doit primer. 240 interpellations, plusieurs personnes molestées et 140 ouvertures d’enquêtes pour les principaux « agitateurs ». Galvanisée par la répression, l’été qui suit est celui d’une plus large contestation encore, portée par des figures de la gauche indienne et des grands noms du militantisme telle que la médiatique Vandana Shiva, capable d’un lobbying des plus intenses. La lutte des paysans de Plachimada prend alors une dimension internationale et symbolique qui dépasse le seul enjeu local. La pression est telle que le gouvernement local décide le 7 avril 2003 de ne pas renouveler l’autorisation d’exploitation de l’usine, alléguant l’épuisement des nappes souterraines. Le 21 février 2004, la décision est adoptée à son tour par l’administration centrale, qui demande au fabricant de stopper le pompage jusqu’à la mousson. Demi-victoire seulement pour les paysans. Car ce qui est mis en cause, c’est la quantité d’eau extraite par la compagnie et non le principe même de bien commun menacé par une activité privée.

Le comité de lutte anti-Coca-Cola, de son côté, décline les manquements à la loi dont serait coupable leur adversaire et pour lesquels est attendue réparation. Dans cette utilisation gratuite d’une ressource naturelle rare, la marque a, selon eux, violé les « droits humains les plus élémentaires » et provoqué de sérieux problèmes de santé. Enfin, l’installation de l’usine s’était faite au mépris d’une loi, le « Kerala land utilisation Act » qui interdit l’octroi de terres pour une utilisation autre qu’agricole.

Aujourd’hui, c’est le statu quo. Dans le cadre de la politique de développement économique entreprise par l’Inde, tourner le dos à une telle multinationale est difficilement envisageable. En témoigne l’action ambiguè et parfois contradictoire de l’administration centrale. De leur côté, les grands partis politiques ont soutenu l’usine au motif de préserver des emplois. Quant au principal intéressé, il poursuit sa communication comme un automate. Ainsi, on apprend que Coca-Cola aide à « reconstituer le niveau d’eau » et participe « à l’éducation de la communauté sur la conservation des ressources naturelles ». Enfin, la marque rappelle l’étendue de son programme de... santé. R.D

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