Accueil > Monde | Par Karine Gantin | 1er mars 2004

Ingérable ingérence (2) : Scénarios pour une sortie de crise

Alors que le transfert du pouvoir aux Irakiens est prévu pour fin juin, les Etats-Unis tentent de convaincre l’ONU de s’impliquer sur le terrain. Analyses croisées des stratégies à l’œuvre avec Subhi Toma, Toni Negri et Bernard Dréano (1).

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La position française, marquée au départ par un engagement moral contre la guerre, peut évoluer : la France se contentera-t-elle désormais de se fixer pour unique objectif une réconciliation avec les Etats-Unis, comme le laisse supposer la récente actualité diplomatique ? Pour Subhi Toma, « Jacques Chirac avait pris parti de façon courageuse, entraînant derrière lui une gauche française forcée à l’alignement au nom du pacifisme et de l’anti-impérialisme. Aujourd’hui, poursuit-il, si la France ne saisit pas l’opportunité créée par sa position initiale pour travailler à des propositions concrètes, on peut s’attendre à dix ans encore de guerre dans divers pays après le conflit en Irak : Iran, Pakistan, Syrie... La liste est ouverte. » Bien sûr, l’Irak est une pièce maîtresse dans l’échiquier géostratégique américain : l’installation de forces militaires en Irak permet notamment à Washington de faire la jonction géographique entre les diverses bases américaines d’Afrique et d’Asie placées sous le même commandement. Elle permet aussi d’encercler la Chine et de contrôler les forces émergentes en Europe par le biais de l’approvisionnement en pétrole. Mais, rappelle le fondateur de la Coordination internationale contre l’embargo, « la stratégie impériale de Washington sera encouragée si rien n’est entrepris dès maintenant par le reste du monde » . Selon Toni Negri, cependant, George W. Bush, arrivé au pouvoir par une sorte de « coup d’Etat » , est aujourd’hui contraint de composer à nouveau avec les autres barons de « l’aristocratie de l’Empire » , Etats occidentaux et grandes puissances telles que la Chine ou la Russie. Car « l’administration américaine n’a pas les moyens de financer son opération militaire en Irak, où elle s’enlise » . Quant à la position initiale de Jacques Chirac, que Toni Negri qualifie de positive quoique gaulliste avant tout, elle est pour lui également intenable : « il faut arrêter de parler des Etats en tant que puissances souveraines. La France, par exemple, est rattrapée par les intérêts économiques des entreprises sur son territoire, et composera donc forcément à terme avec les Etats-Unis pour une solution consensuelle en Irak, conforme aux intérêts économiques dominants. »

Guère optimiste, Subhi Toma rappelle cependant qu’une sortie de crise devra s’appuyer sur un engagement de la communauté internationale, qui n’aura lieu que si elle-même est activement menée par des pays et ensembles régionaux qui ont clairement affiché une position anti-guerre : l’Europe, notamment la France et l’Allemagne, la Chine, la Russie. Sans cet engagement international, « on s’achemine vers la guerre civile et la propagation vraisemblable du conflit aux pays voisins » . L’implication de la communauté internationale devra se réaliser, selon le militant de la paix irakien, sur trois fronts à la fois : travailler avec tous les groupes et partis irakiens sans exclusive (ils seraient environ 150 aujourd’hui), bref les rassembler en une vaste conférence nationale ; mettre sur pied une conférence diplomatique régionale afin d’impliquer officiellement l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Koweït et la Turquie dans la recherche de solutions au conflit, et afin d’obtenir de ces différents pays voisins de l’Irak l’engagement de ne pas envenimer la crise existante ; enfin, à partir des résultats de ces deux conférences nationale et régionale, établir un calendrier électoral sous l’égide des Nations unies et avec l’aide des pays n’ayant pas participé à l’agression, ce qui exclut les Etats-Unis. « Il est certes difficile d’imaginer la puissance américaine accepter de s’effacer ainsi, mais après tout, pourquoi pas » , conclut-il. Le contexte électoral américain, les difficultés rencontrées en Irak par l’administration Bush peuvent aider à une telle hypothèse, qui dépend aussi par ailleurs de la force d’engagement de pays comme la France et l’Allemagne en faveur d’une telle résolution du conflit.

Il reste plusieurs acteurs en lice susceptibles d’influencer le dossier irakien : outre la France et l’Europe, les différents forums altermondialistes régionaux et mondiaux, la Russie, ou encore la Chine, peuvent jouer un rôle déterminant. « De l’implication effective de tous ces acteurs dépendra la position de Kofi Annan, insiste Subhi Toma. Car le chemin actuellement proposé par les Américains, lui, n’aboutira à aucune solution. La promesse de transfert du pouvoir en juin aux Irakiens est en effet une escroquerie politique, envers le peuple irakien et envers l’opinion publique américaine. Car il ne s’agit nullement du retrait des troupes d’occupation américaine mais de la désignation d’une poignée de personnes acquises aux positions des Etats-Unis. » Parallèlement prévue : la construction de sept bases militaires américaines afin de contrôler les puits de pétrole. Au lieu de défaire la crise, une telle politique pourrait accroître les résistances, selon Subi Toma : « les attentats contre le clergé chiite ou dans la partie kurde majoritaire du pays, dont il est difficile à l’heure actuelle de déterminer les auteurs, « montreront » que le pays n’est pas prêt au transfert de pouvoir. Et c’est Kofi Annan qui assumera la responsabilité de dire que « le transfert de pouvoir à un gouvernement élu n’est pas possible ». Ainsi, dans le contexte électoral à venir, les apparences seront sauves pour les Etats-Unis. C’est pourquoi la France, la Russie, l’Union européenne, la Chine doivent demander formellement que les Nations unies imposent, sur la triple base énoncée précédemment, un plan de transfert précis. »
« Chacun déplore le manque de volonté unitaire et d’audace européenne, mais beaucoup s’en accommodent » , analyse Bernard Dréano dans la revue Ecorev d’octobre 2003. « Cette attitude est perceptible jusque dans les mouvements qui se sont dressés contre la guerre américaine en Irak. On pouvait y discerner à la fois une volonté d’engagement vers une plus grande responsabilité européenne et une volonté de désengagement vers une neutralité frileuse. Cette dernière attitude peut d’ailleurs favoriser objectivement l’hégémonie américaine peut-être plus encore que l’atlantisme déclaré. »

Pour le président du Cedetim, la mobilisation anti-guerre en Irak souffre ainsi, malgré son importance objective, de n’avoir pas encore produit d’avancée en termes de paix et de sécurité. Pourtant, ce handicap peut être levé si « les mouvements de paix européens ne se contentent pas de critiquer les Etats-Unis mais réfléchissent aussi leur propre histoire récente, les expériences, très significatives dans quelques pays, de mobilisations contre les guerres de purification ethnique en ex-Yougoslavie et de lutte pour une paix juste et durable au Proche-Orient, les difficultés rencontrées pour faire face à certains conflits internes (Irlande, Pays Basque, et à une moindre échelle évidemment la Corse...) ou voisins (Algérie, Tchétchénie, Afrique occidentale, par exemple...) » . Ainsi, Bernard Dréano suggère que « se dessine une manière d’agir en Europe, par coagulation successive et progressive de forces autour de thématiques et d’actions communes ; de construire l’Europe « par en bas », en travaillant à formuler progressivement des éléments constitutifs d’une plate-forme de mobilisation et de proposition, ensemble qui devrait inspirer : voire subvertir : les processus européens « par en haut » aujourd’hui englués dans la paralysie et les faux-semblants intergouvernementaux. »

Mais, prévient Bernard Dréano, pour travailler ainsi les conflits au cœur, il faudra d’abord faire l’impasse sur une morale anti-impérialiste sans nuance : « ceux qui dans cette affaire « mettent dans le même sac » Chirac et Bush parce qu’ils défendent tous deux le capitalisme, ou veulent ignorer la position d’un Poutine parce que c’est un massacreur de Tchétchènes, ou d’un Hu Jintao, parce que c’est un oppresseur de Tibétains et d’Ouïgours, manquent de sens politique. Ceux qui veulent ignorer les aspirations démocratiques et parfois philo-américaines d’intellectuels ou de masses populaires, y compris à Kaboul ou à Téhéran, manquent de sens historique. Les uns et les autres, en se contentant de slogans généraux, contribuent à stériliser le mouvement, à l’empêcher de développer les alternatives à l’ordre impérial que sa dynamique est pourtant à même de produire... Leurs analyses schématiques peuvent même conduire des militants de bonne foi aux pires aberrations comme ceux qui croyaient voir en Saddam une survivance de la résistance « nationaliste arabe » à l’Occident. » (Cedetim, document interne).

C’est également des mobilisations populaires en cours que Toni Negri sent venir un vent positif : « parce qu’elles se situent d’emblée au-delà des formes éculées de l’Etat-nation, elles sont seules à même de fournir des propositions et formes de lutte adéquates. »

Pendant ce temps, la politique américaine, par sa brutalité, a paradoxalement favorisé l’émergence d’éléments positifs en Irak même, raconte Subi Toma : « je ne parle pas tant de la lutte armée, qui en est un aspect extrême, mais d’abord des manifestations quotidiennes, grèves, sit-in, pétitions... La politique d’occupation américaine en Irak est en train de créer un consensus national mobilisateur (2). Malgré les promesses de l’occupant et l’espoir initial de certains, le bilan de l’occupation , c’est le démantèlement de toute une nation livrée aux milices armées et à un obscurantisme intégriste nouveau. L’occupation, c’est aussi 50 000 Irakiens, soupçonnés de résistance armée ou d’appartenance aux réseaux de Saddam Hussein, qu’on a arrêtés et emprisonnés dans des camps militaires, parfois torturés ou tués. C’est enfin la privatisation totale du pays et bien sûr de ses puits de pétrole, l’organisation d’une gigantesque braderie dans une nation exsangue, déjà affamée par l’embargo de ces dernières années. Comment expliquer alors aux Irakiens que la guerre avait pour but d’améliorer leurs conditions de vie ? Le réflexe premier de tout citoyen de l’Irak, aujourd’hui, c’est la résistance. »

 [1] [2]* Subhi Toma, Irakien, est fondateur de la Coordination internationalecontre l’embargo, Toni Negri, philosophe italien, est l’auteur, avec Michael Hardt, en 2000 de Empire , nouvelle édition chez 10/18, le 15 mars en librairie, Bernard Dréano est président du Cedetim (Centre d’études des initiatives de solidarité internationale, http://www.cedetim.org )

Regards n°3, Mars 2004

Notes

[11. Les propos de Toni Negri et de Subhi Toma ont été recueillis dans le cadre d’entretiens accordés à Regards . Les propos de Bernard Dréano sont principalement issus d’un article publié dans la revue Ecorev en octobre 2003 et d’un document de travail interne au Cedetim.

[22. Pour de plus amples informations sur les résistances développées par la société civile irakienne, se référer notamment au site www.solidarite-irak.fr.fm

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