Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er juillet 2008

Intermittents : Travailler si je veux, quand je veux ?

Alors que patronat et syndicats peinent à trouver un accord dans les négociations sur la réforme du marché du travail, Regards ressort de ses archives un article de Marion Rousset sur la situation particulière des intermittents.

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Une récente enquête permet de mieux connaître la situation spécifique de l’intermittence dans le spectacle et au-delà. Comment la vivre sans la subir ? Peut-on conjuguer mobilité et liberté ?

« L’intermittence présente deux visages, l’un libertaire, l’autre ultralibéral. Le régime de l’intermittence balaye tout l’espace entre « je travaille quand je veux, où je veux, comme je veux » et « je travaille quand je peux, où ils veulent, comme ils veulent ». » Ce commentaire est tiré d’une enquête unique réalisée auprès d’un échantillon de 833 intermittents du spectacle. Il résume bien l’ambivalence de pratiques de travail et de modes de vie faits de subordination et de liberté. Cette expertise est le fruit d’une collaboration entre des universitaires et des membres de la Coordination qui rassemble intermittents et précaires. Car le secteur du spectacle ne se pense pas comme une exception. Ses revendications débordent largement du cadre qui lui est assigné. De fait, l’intermittence concerne de plus en plus de travailleurs précaires. Instabilité et polyvalence, employeurs multiples et rémunérations variables, travail invisible et perméabilité entre vie professionnelle et vie privée caractérisent ce mode d’organisation à double tranchant. Un monteur interviewé souligne le « stress récurrent dû à la précarité, surtout quand on sent qu’elle n’est plus accompagnée par des structures sociales » . Dans la plupart des cas, journalistes pigistes et chercheurs sans statut, par exemple, les risques ne sont pas du tout mutualisés. Or, quand la protection sociale et le pouvoir de négociation qui l’accompagne font défaut, la contrainte prend à coup sûr le pas sur l’autonomie. On peut lire dans L’Interluttant (http://www.cip-idf.org) qu « il ne s’agit pas tant de défendre un statut, que de revendiquer la possibilité de fabriquer du sensible et du savoir selon nos propres temporalités, d’avoir le choix de nos modalités d’existence et de coopération » . Marion Rousset

« CHOMAGE-EMPLOI, LES FRONTIERES SE BROUILLENT »

Est-il utopique de croire à un temps de travail choisi et protégé en même temps ? Entretien avec Antonella Corsani* et Maurizio Lazzarato* , auteurs de Intermittents et précaires.

Plusieurs rapports ministériels existent déjà sur les intermittents. Votre enquête émane d’une collaboration entre la Coordination intermittents et précaires et des chercheurs. C’est la première de ce type ?

Antonella Corsani. Cette enquête propose un point de vue unique sur l’intermittence comme discontinuité de l’emploi. Ce qui en fait un objet spécifique, c’est qu’elle n’est pas née d’une initiative propre des universitaires. Elle est partie de l’expérience propre des intermittents du spectacle qui ont fait de l’expertise par les concernés leur terrain de lutte. Cette démarche, ils l’ont adoptée au lendemain même de l’occupation de la Grande Halle de la Villette, en juillet 2003. Elle s’est concrétisée initialement par l’écriture de deux documents fondamentaux : « Nous avons lu le protocole » , « Nous avons une proposition à vous faire » et par la réalisation d’un film sur le Nouveau Modèle qu’ils ont élaboré. Au lieu de partir des concepts d’emploi et de chômage, nous avons essayé de saisir ce qu’est l’intermittence, d’analyser les pratiques d’emploi, et les pratiques de travail. L’enquête démontre la limite du cadre binaire emploi-chômage dans lequel les différentes expertises enferment l’intermittence. Notre défi a été d’assumer cette complexité en analysant comment les frontières se brouillent.

Cette collaboration avec les intermittents vous a-t-elle été reprochée ?

Maurizio Lazzarato. Cette démarche de coproduction n’est pas partagée dans les milieux scientifiques. D’habitude les chercheurs font une enquête sur quelque chose. Là, les intermittents ont voulu partir de leurs propres pratiques pour réaliser une auto-analyse. Comme dans toute expérimentation, il y a eu des frictions, des arrêts et des avancées. On a connu des expériences similaires dans le domaine médical, notamment autour du sida avec Act Up.

Quelles critiques peut-on faire aux précédents rapports ?

A.C. Ils transposent au secteur du spectacle une grille standard, utilisée pour analyser l’industrie. La complexité de certaines formes de mise au travail : dans le spectacle, la presse, la recherche, etc. :, la nature des produits, les modes de valorisation économique et sociale de ces activités, ne permettent pas d’appliquer les mêmes critères. On peut compter le nombre de voitures produites, alors que le fruit de ces activités n’est pas quantifiable suivant les critères comptables issus de l’économie industrielle.

M.L. Ces rapports reposent sur des présupposés. En premier, l’idée que l’intermittence est une exception. Les Coordinations affirment exactement le contraire depuis 1992. Selon elles, la discontinuité n’est pas spécifique au spectacle, c’est un mode d’organisation qui s’étend à différents secteurs. Pour faire face à la précarité, elles préconisent d’élargir le statut des intermittents à toutes les formes de flexibilité, tandis que syndicats et experts défendaient le retour à un régime standard d’emploi stable. Par ailleurs, tout le monde disait que les compagnies et les spectacles étaient trop nombreux, donc médiocres. A tel point que Denis Gautier-Sauvagnac, l’ex-président de l’Unedic, a prétendu que le problème n’était pas le déficit mais le nombre d’intermittents.

Quel a été l’impact des réformes ?

A.C. Le protocole de 2003 ne pouvait réduire le déficit qu’au prix de l’exclusion d’une grande partie des intermittents du droit aux Assedic. Cette réforme peut se lire dans un cadre plus global de refonte radicale des systèmes de protection sociale. Le patronat et le gouvernement s’orientent vers un abandon du principe de mutualisation pour aller à terme vers la privatisation du système de protection sociale. Auparavant, les fortes inégalités de salaire qui caractérisent le secteur du spectacle étaient en partie compensées par un système mutualiste d’indemnisation chômage. Le protocole de 2003 vise au contraire à protéger ceux qui sont employés de façon plus régulière à des salaires plus élevés. L’une des pointes les plus avancées du système social français a été déstabilisée, alors même que le régime général d’assurance chômage et les retraites étaient modifiés.

M.L. Pour garantir de meilleures conditions d’emploi aux autres, il a été décidé de mettre dehors un certain nombre d’intermittents. Cette première restructuration n’a pas profité à ceux qui restent. On constate, d’une part, une pression à la baisse sur les salaires. D’autre part, pour réduire le recours aux intermittents, France 2 et France 3 ont flexibilisé les permanents. Grâce à leur statut, les intermittents avaient inventé des formes de production nouvelles, des pratiques artistiques différentes. Aujourd’hui, ils doivent respecter certains critères pour continuer à être indemnisés : être très spécialisé, ne pas avoir différentes activités, être fonctionnel à l’industrie culturelle qui est en train de se mettre en place. Ceux qui ne sont pas normés ont plus de mal à garder leur statut. Au fond, la restructuration vise à normaliser l’intermittence, et notamment le troisième secteur : ni entreprise, ni institution : qui représente une économie qui n’est pas tout à fait marchande.

A.C. On croit souvent que nous sommes opposés à l’emploi permanent, à plein temps, à vie. La question ne se pose pas dans ces termes-là. D’autant que le plein emploi est un mythe : il n’a jamais existé pour tous. La période d’après-guerre, jusqu’aux années 1970, a connu le plein-emploi d’une certaine catégorie de la population : l’homme blanc de nationalité française. Etaient exclus de cette norme les immigrés et les femmes. Aujourd’hui, les Etats-Unis connaissent le plein-emploi, mais il est précaire. L’instabilité est une contrainte généralisée qui n’a pas réduit la pauvreté, au contraire, elle justifie le développement de la figure du travailleur pauvre. En Angleterre, en Italie ou en Allemagne, on a vu apparaître une nouvelle figure, celle du travailleur indépendant de « deuxième génération » , qui n’a rien à voir avec la figure classique du notaire, du médecin ou de l’agriculteur. Les nouveaux venus occupent des emplois discontinus, avec des employeurs multiples et des rémunérations variables. Cette forme d’intermittence est en train de se généraliser.

Comment les syndicats réagissent-ils face à cette évolution ?

A.C. Le CDI est un acquis historique du mouvement syndical. Du coup, il est normal que les syndicats le défendent. Mais il faut aussi tenir compte aujourd’hui d’une mutation de la nature du travail. On ne produit plus les mêmes choses, on ne les fabrique plus de la même manière. Cette forme de contrat et les droits qui y sont associés restent-ils pertinents face à ces transformations ? L’entreprise change elle aussi. En se libérant de l’outil matériel de production, elle se débarrasse du collectif de travail dans sa stabilité. Est-il possible de résister en invoquant le CDI ? Pour protéger les salariés de cette flexibilité imposée, à l’extérieur ou à l’intérieur de l’entreprise, il faut inventer de nouveaux droits à même de protéger les salariés de la flexibilité imposée et qui leur permettent de se réapproprier la maîtrise de leur temps de vie.

M.L. Nous avons démontré l’existence d’une catégorie taboue pour les syndicats. Il existe chez les intermittents de nombreux salariés-employeurs. Ces gens montent leur compagnie ou leur petite boîte de production dont ils sont aussi employés. La CFDT, par exemple, considère comme de petits patrons ces nouveaux prolétaires qui sont obligés d’inventer leur propre emploi et d’en assumer tous les risques. Les syndicats ont du mal à penser des droits adaptés à des formes de travail qui ne s’apparentent pas au salariat classique.

Vous démontrez dans votre ouvrage l’ambivalence du statut d’intermittent, fait à la fois de contrainte et de liberté...

A.C. Cette ambiguïté est toujours présente. Il existe une mobilité contrainte et une autre choisie. Penser de nouveaux droits sociaux, c’est permettre de faire basculer cette tension contradictoire du côté de la mobilité choisie, sans exclure la permanence. Le Nouveau Modèle d’indemnisation chômage élaboré par les intermittents présente l’intérêt de garantir la continuité des revenus et des droits sociaux en situation de discontinuité de l’emploi, avec des employeurs multiples et des rémunérations variables. Il préfigure aussi la possibilité de choisir et de modifier sa trajectoire. Il ne s’agit pas de dire « Tous intermittents » mais d’imaginer des armes qui permettent à tous de pouvoir choisir tout comme de pouvoir négocier les conditions de travail.

Que veulent les intermittents ?

A.C. L’intermittence est constituée de réalités très hétérogènes : l’industrie culturelle côtoie des activités « artisanales » . Ceux qui travaillent avec un seul employeur, de manière continue, souhaitent parfois être permanents. D’autres disent vouloir être permanents mais à la condition de garder la même maîtrise de leur temps, la même liberté d’action que permettait l’intermittence, la possibilité de travailler sur des projets variés, avec des personnes différentes. Il y a aussi ceux que la réforme a tellement précarisés qu’ils projettent de se reconvertir. Néanmoins, 35 à 40 % déclaraient lors de l’enquête souhaiter rester intermittents et n’avaient jamais envisagé de reconversion.

Ce qui traverse l’intermittence, n’est-ce pas un rapport au temps particulier ?

A.C. Nous avons distingué le temps de l’emploi par rapport aux autres temporalités qui sont multiples. Certaines sont strictement associées à l’emploi mais invisibles et non rémunérées, comme les répétitions d’un spectacle. D’autres sont consacrées à des activités telles l’entretien de compétence ou la mise en place de nouveaux projets. D’autres encore sont dédiées à des activités exercées à titre bénévole : ce sont des moments d’expérimentation impossibles dans des formes de travail plus normées. Il y a aussi les plages vouées à l’enseignement qui sont aujourd’hui fortement attaquées. Elles permettaient une diffusion des pratiques artistiques amateurs et chez un public jeune, notamment étudiant.

M.L. La réforme va réduire toutes ces temporalités. Il y aura le temps de l’emploi et celui de la recherche d’emploi, selon la logique de l’employabilité. Les intermittents ne pourront plus expérimenter. Nous allons vers une normalisation.

Propos recueillis par Marion Rousset

Paru dans Regards n°53, été 2008

Christine, comédienne, membre de la Coordination intermittents et précaires : « Vais-je réussir à réunir les 507 heures »

Depuis le protocole de 2003, les conditions de travail des intermittents se sont dégradées et les contrôles se sont renforcés. Témoignage.

« Je suis obligée d’accepter des boulots que je n’ai pas envie de faire, à des tarifs que je n’aurais pas acceptés auparavant. Je fais pas mal de figuration, par exemple. Je suis plus préoccupée de savoir si je vais réussir à réunir 507 heures. Du coup, j ?ai beaucoup moins de temps pour monter des projets intéressants. Quand on cherche un moyen de diffusion, un mode de production, les mois passent et l’on se retrouve sans droits. En plus, je dois travailler davantage de jours pour être indemnisée car les employeurs préfèrent aujourd’hui offrir des cachets journaliers de 8 heures plutôt que de 12 heures. Autre problème, les ateliers que j ?anime dans des collèges, comme beaucoup d’autres comédiens, ne sont plus considérés comme de la mise en scène mais comme de la formation. Ils relèvent donc du régime général, si bien que le nombre d’heures autorisé est limité à 55. Les Assedic traquent les intermittents pour vérifier l’origine de leurs cachets. Pour avoir droit à l’assurance chômage, il faut aussi avoir été involontairement privé de son emploi. Donc elles traquent aussi les’salariés-employeurs’, comme les metteurs en scène qui ont créé leur propre structure. Si le siège social de l’employeur est à leur domicile, cela déclenche automatiquement un contrôle. » Propos recueillis par M.R

* Antonella Corsani est maître de conférences en économie à l’université Paris-I. Elle travaille sur le capitalisme cognitif, la politique des savoirs, le revenu garanti.

* Maurizio Lazzarato , sociologue indépendant et philosophe, poursuit des recherches sur le travail immatériel, l’éclatement du salariat, l’ontologie du travail, le capitalisme cognitif.

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