Accueil > Idées | Par Rémi Douat | 1er octobre 2004

Interview des lecteurs : Magyd Cherfi

Chaque mois, ces pages seront consacrées à la rencontre entre des lecteurs et ceux qui font l’actualité politique, militante ou culturelle. Un échange interactif, souhaité par l’association des Amis de Regards, manière d’inventer un nouveau type d’interview. Premier invité : Magyd Cherfi, ancien Zebda mais toujours motivé. La discussion à bâtons rompus porte tour à tour sur la construction des identités, la politique et la musique.

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La rencontre commence par la lecture d’un extrait de Livret de famille qui sonne comme une interpellation dans la bouche de Katia :
« Et s’il n’y avait rien à gratter de ce passé supposé arabe, et si cet héritage dont tu parles n’était qu’une mystification, de la pure esbroufe. Moi je vais te dire, je regrette qu’on ne puisse plus dire nos ancêtres les Gaulois.
 : Arrête, t’es débile.
 : Non j’arrête pas, je vais te dire autre chose. Depuis qu’on a rendu coupables ces cons de Français, ils ne nous voient plus qu’enturbannés. Va leur dire maintenant qu’on est athées, agnostiques et même un peu cathos. Pour nous rassurer, c’est à peine s’ils veulent pas qu’on apprenne l’arabe à nouveau et qu’on remplisse des mosquées. Ils auraient l’impression de nous respecter... tu la vois l’embrouille ? »

Stéphane : La question de l’intégration amène beaucoup d’incompréhension. C’est une réaction que je trouve naturelle de regretter les valeurs qui ont permis l’intégration, comme par exemple ces références aux ancêtres gaulois. Elles ont permis à plusieurs générations de pouvoir intégrer la France. Aujourd’hui, plutôt que de réfléchir sur ce qui s’est passé, on se retrouve un peu sans identité, forcé de replonger quatre cents ans en arrière... Moi, c’est comme ça que je comprends ce passage de ton livre. C’est l’histoire de ces multiples ancêtres, parmi lesquels on trouve les Gaulois, qui font qu’aujourd’hui la France est telle qu’elle est. Avec ses couleurs.

Magyd Cherfi : Je connais deux regards différents sur cette question. Il y a ceux qui veulent être héritiers du siècle des Lumières des Arabes, le siècle des Omeyades, et ceux qui se situent dans l’histoire de la domination du peuple blanc, de l’esclavage à la colonisation. Quand j’ai écrit ce passage, je ne voulais pas donner un point de vue, une vérité. C’est une discussion ouverte, moitié imaginée, moitié vécue. Le but, c’est simplement de poser la question. Nous, enfants de l’immigration, de quoi sommes-nous héritiers ? Je ne donne pas de réponse.

Tous à la fois : C’est un peu de la provocation, non ?

Magyd Cherfi : Un peu mais pas vraiment. Dans mon cas, est-ce que je ne dois pas revendiquer une « Midi-Pyrénéité » ? Je suis né à Toulouse et suis constitué de Sud de la France. D’ailleurs avec Zebda, quand on franchissait la Loire pour une tournée, on se faisait repérer à notre accent. On entendait « chouette des Marseillais » ! On n’était même plus toulousain, encore moins arabe...

Nadine : Donc, tu revendiques une nouvelle identité, celle qui est la tienne au quotidien. Et pas seulement celle qui te rattache à tes parents... ?

Magyd Cherfi : Il existe un courant parmi les jeunes intellectuels arabes pour se revendiquer des Lumières arabes, qu’on se rattache à une culture arabe. Je pourrais faire la démarche artificielle de me rattacher à cette histoire riche et faste, celle où ils étaient maîtres de la science et de l’astronomie. Mais si je veux me regarder, au fond, ça ne tient pas, c’est étranger à moi. Il y a eu un tel brassage depuis... Moi, c’est Victor Hugo.

Katia : Tu as toujours pensé comme ça ?

Magyd Cherfi : Quand on est issu de l’immigration et qu’on veut affirmer une espèce de francité, on est considéré comme traître à « la cause ». Quand on se revendique français, on est traître à la religion, traître à l’arabité... Depuis peu, je dis publiquement que je suis athée. Je reçois des mails dans ce sens-là. Comme s’il ne fallait pas trop se dire français. Comme s’il ne fallait pas lâcher trop de leste... Au fond, c’est la peur de ne pas être vraiment chez nous.

Katia : Alors si t’es français, tu peux pas être arabe ?

Magyd Cherfi : C’est pas ça...

Katia : Parce que si c’est ça, les gens qui ne veulent pas rejeter leur arabité vont avoir du mal à s’intégrer...

Magyd Cherfi : Quand dans une salle de classe, par exemple, je demande à des gamins s’il y a des Français dans la salle, personne ne lève le doigt. Ils revendiquent la nationalité de leur parents voire de leur grands-parents. Au fond, ils sentent qu’ils ne sont pas chez eux. Ça me rappelle l’histoire de Sarkozy et du « préfet musulman ». A ce moment-là, on a fait un bond de quarante ans en arrière. On est encore en Algérie française aujourd’hui.

Alex : Oui, on ne peut pas dire un préfet tout court, c’est ça le problème. Dire un préfet musulman, c’est de l’intégration démagogique. Quelque part, le terme musulman a évoqué la couleur de la peau, c’est ça qui est terrible...

Fabien : Comment se construisent les identités ? Je trouve que les médias véhiculent l’idée que le métissage, c’est une derbouka sur une guitare électrique. Pourtant, il me semble que c’est quelque chose de plus profond. On oublie justement la notion de tissage. La différence apporte des choses qui se construisent petit à petit. Notre République doit appendre à faire vivre ce métissage. Je trouve que tu en parles beaucoup dans ton album solo, donc je te pose la question... Qu’est ce qu’on pourrait engager maintenant pour avancer sur le terrain d’une République métissée ?

Magyd Cherfi : Prenons l’exemple des mosquées. Moi qui suis plutôt anticlérical, je pense tout de même qu’il faut des mosquées. Ce sera la meilleure façon de faire des Français, musulmans ou pas. Pareil pour le théâtre ou le cinéma. Il doit prendre des couleurs. Ces vingt dernières années, les rôles de beurettes sont des rôles de putes ou de filles à problème, justement avec leur identité... Je ne parle même pas de l’Assemblée nationale !

Nadine : Même s’il y a peu de référence à la politique dans ton bouquin, on sent bien que c’est le cœur du problème. Les politiques ne sont peut-être pas à la hauteur ?

Magyd Cherfi : On peut même dire qu’ils travaillent à contre courant. Au fond, nous avons un personnel politique issu de la colonisation. Les politiques âgés de 50 et 70 ans ont été formatés par une France coloniale. Dans leur inconscient, ils vivent avec. Sincèrement, que pensent-ils ? « Ok, on n’a plus les colonies, mais au fond l’Algérie, le Sénégal... c’est à nous. On y a les bases, les soldats, une partie de l’économie... » Je rentre juste d’Algérie et je peux vous dire qu’elle est sous la botte de la France, ne serait-ce que par la pression économique.

Stéphane : Est-ce qu’il n’y a pas besoin de solder les comptes de l’histoire maintenant ? Même si l’expérience n’est pas très concluante au niveau de l’égalité des droits économiques, il y a eu en Afrique du Sud des travaux pendant quinze ans menés par la commission « Vérité et Réconciliation ». Elle a eu le mérite de mettre les deux camps face à face. Aujourd’hui, en France, nous avons des jeunes des quartiers qui ne se sentent pas français ou des gens qui votent Front national parce qu’ils sont en recherche d’une identité française. Pourtant nous avons 400 ans d’histoire en commun, est-ce qu’ils ne faut pas solder les comptes pour régler ça ?

Magyd Cherfi : Pour les solder, il faudrait qu’un enfant issu de l’immigration de 6 ou 7 ans ait le sentiment d’être chez lui. Même si au fond ils sont français et ils adhèrent à des valeurs républicaines, ils veulent les nier. Dans mes bouquins d’histoire, les Arabes étaient dessinés sous le bâton de Charles Martel. Moi, je mettais ma tête sous la table. C’est difficile d’être français après ça.

Nadine : Pour revenir à la politique, on a vécu une spécificité au moment des élections régionales avec certaines listes : un tissage entre le milieu politique et le mouvement social. Comment tu perçois ces débats ?

Magyd Cherfi : Je vais remonter jusqu’aux municipales. A Toulouse, on (les Motivé-e-s, NDLR) avait entamé un deal avec la gauche plurielle, essentiellement avec le PS, d’ailleurs. Une place gagnable sur la liste et on se joignait à eux. Au final, c’est le truc le plus con du monde qui est arrivé. Les petits notables du coin se sont accrochés à leur poste, point final. Et puis, au fond, mettre des beurs de façon trop visible sur une liste, c’était perdre des élections. Voilà pourquoi la liste « Motivé-e-s » a existé et voilà pourquoi le premier de la liste a été un beur. Ce n’était pas une obligation mais il fallait un symbole fort.

Nadine : Beur ou pas beur, à mon avis, ce n’est pas le seul élément. Il y a aussi le contenu du message.

Magyd Cherfi : Du point de vue politique, il faut travailler la citoyenneté. Comment on fait pour retrouver un lien avec les citoyens ? Comment faire pour que le politique soit inscrit dans le quotidien des gens ?

Célia : Alors il faut réformer les institutions et la manière dont elles fonctionnent. Ils s’accrochent tous à leur poste. Toujours les mêmes élus pendant trente ans ou quarante ans, ça ne peut pas faire bouger les choses... Il faut plus de pluralité...

Magyd Cherfi : Oui. En tout cas, le lien est cassé entre les gens et les politiques. On ne peut pas dire que les Motivé-e-s aient trouvé la solution. Nous-mêmes, on a été pris au piège... Les gens nous demandaient si avec nous ils allaient avoir du boulot ; si la ville serait plus accessible aux piétons ; s’ils auraient le droit d’entrer dans les boîtes de nuit. Des questions simples auxquelles, nous aussi, nous répondions par des discours pour expliquer que tout ne dépendait pas de nous, que les boîtes de nuit étaient privées, qu’il faudrait du temps, etc. Alors on est apparu comme les autres politiques et on s’est aussi détourné de nous. Les Motivé-e-s se sont plutôt cassé la gueule. Comment retrouver la confiance, la présence dans le quotidien ? Ce n’est pas évident.

Stéphane : On est à la fête de l’Huma, le parti communiste est là. Si tu as des revendications à lui faire entendre, lui qui a été le plus proche des couches populaires...

Magyd Cherfi : Si j’avais des idées, je le ferais savoir ! Même avant l’aventure Motivé-e-s, je me sentais très proche de la chose communiste en faisant du travail de quartier. On a chié dans la colle ! Après il y a eu Motivé-e-s... on a chié dans la colle aussi ! Le problème reste entier et on a tous le même. Sauf les altermondialistes, parce qu’ils ne sont pas entrés dans la dynamique de pouvoir. Par contre, si José Bové bascule dans un parti, il est mort dans les trois mois. Tout simplement parce que les gens vont lui demander quand est-ce qu’il compte enlever la pollution des centres villes ! Je pense que le problème, c’est la mort des utopies. C’est un des problèmes du parti communiste, l’utopie ne fait plus recette. Plus le PC utilise des grands mots ronflants, moins il est crédible : humanité, solidarité... C’est comme si la société réclamait de la relativité. D’où aussi l’effritement de l’extrême gauche. Plus elle évoque la révolution, moins ça fonctionne.

Célia : Moi, on me traite souvent d’utopiste. Mais s’il n’y en avait pas eu, on serait plus mal encore. En ce qui concerne les dynamiques de pouvoir, tant qu’on sera dans une forme pyramidale de délégation du pouvoir, on rencontrera le même problème. Il faut trouver des alternatives.

Ludovic : Il y a l’exemple de Porto Alegre. Je pense que les gens attendent un peu trop des partis ou des associations qu’ils s’engagent à leur place. Chacun doit s’engager individuellement et prendre en charge sa destinée. Il ne faut pas attendre que les Motivé-e-s fassent tout le boulot pour pouvoir entrer en boîte. Il faut se bouger aussi.

Magyd Cherfi : Je te mets en garde ! C’est difficile de demander à des exclus d’être dynamiques ou actifs, parce que c’est justement le propre de l’exclu de ne pas l’être. C’est comme ça qu’on s’est retrouvé face à une contradiction avec les Motivé-e-s : à l’origine, on allait chercher le vote « beur », justement pour exercer ce travail de citoyenneté. Au final, c’est le bourgeois du centre ville qui a fait le succès de la liste. Ça fait mal au dos quand même ! L’idée de métissage plaît au bobo. Mais la réalité est toujours plus compliquée que prévu.

Alex : Je change de sujet. Parlons musique ! Comment s’est passé la transition entre quinze ans de vie avec Zebda et l’album solo ? Est-ce que tu es dans la même démarche artistique et intellectuelle ?

Magyd Cherfi : Avec Zebda, j’ai été un parolier sur commande. Parce que j’ai grandi avec un groupe composé de militants et d’amis. Tout ce qu’on faisait et écrivait, c’était pour la cause : l’immigration, la Palestine, les femmes, l’homosexualité... C’était notre parti à nous avec notre comité central. J’ai été formaté depuis douze ou treize ans à écrire pour la cause. J’avais déjà la plume facile. Le changement essentiel dans le passage au solo, c’est d’être moi-même, et de ne pas forcément écrire pour la cause. Avec le recul, je constate que ce passage m’a fait peur. Maintenant, je m’aperçois que les textes sont restés combatifs.

Alex : on retrouve dans ton album solo cette diversité musicale qui marquait Zebda...

Magyd Cherfi : Le métissage restera une des lignes directrices. Il y a, comme on disait tout à l’heure, des métissages bidon. Ce n’est pas évident de le réussir mais ça reste un objectif. J’ai écrit une chanson sur un rythme de java, par exemple. Métisse, mais aussi gaie et faite avec plaisir. Parce que finalement la seule chose qui vaille, c’est la fraternité.

Propos recueillis par Rémi Douat, au stand de Fontenay-sous-Bois de la Fête de l’Humanité

Le livre :

Magyd Cherfi, Livret de famille , Actes sud, 72 p. 9 euros

Le disque :

Magyd Cherfi, Cité des Etoiles , Barclay

Article paru dans Regards n° 10, octobre 2004

Lecteurs :

Célia Rouxel, 30 ans, zapatiste, altermondialiste

Alex Rossi, 35 ans, chanteur et cofondateur du Ballu

Nadine Stoll, 47 ans, responsable PCF Haute-Garonne

Marina Barlet, 17 ans, écoute Zebda

Stéphane Coloneaux, 29 ans, animateur du réseau métissage du PCF

Ludovic Boulet, 35 ans, relations publiques

Katia Meimoun, 28 ans, fille de sa mère

Frédéric Robert, 27 ans, journaliste insouciant

Manon Ducroq-Antoine, 16 ans, lycéenne

Fabien Guillaud-Bataille, 29 ans, collaborateur du maire d’Ivry

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