Accueil > Politique | Par Marion Rousset | 1er décembre 2004

Interview des lecteurs : Marie-George Buffet

Regards poursuit le cycle de rencontres entre ses lecteurs et ceux qui font l’actualité politique, militante et culturelle. Après José Bové, rendez-vous avec Marie-George Buffet. En débat : la constitution européenne, les divisions de la gauche et ses perspectives, les faiblesses et les ambitions du PCF.

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Julien Boucher : Comment vivez-vous l’acceptation du capitalisme par la gauche dite gouvernementale ?

Marie-George Buffet : Certaines formations comme le parti socialiste, partisanes d’un réformisme de gauche, ne remettent pas en cause fondamentalement les logiques capitalistes. Elles pensent possible de réformer à la marge tout en restant dans ces logiques. Ainsi, une partie du PS est favorable au projet de Constitution européenne, particulièrement marqué par le sceau libéral, qu’elle dit pouvoir améliorer de l’intérieur. C’est un problème. Mais au-delà du constat, ne nions pas que beaucoup d’individus se posent la question de savoir s’il est crédible, dans la société d’aujourd’hui, de prétendre dépasser la logique capitaliste. Compte tenu de la mondialisation, de l’Europe, de l’état des forces du mouvement social, une autre société est-elle possible ? Est-il encore envisageable de dépasser le capitalisme ? Toutes ces questions sont en débat dans le parti. Mais je pense que nous avons raison de maintenir cette option : l’idée du communisme est plus actuelle aujourd’hui qu’elle ne l’a été durant les dernières décennies. Alors que la pauvreté augmente et que les inégalités se creusent, jamais la société n’a renfermé autant de potentialités au niveau technologique et scientifique. Jamais les hommes et les femmes n’ont été aussi nombreux à avoir accès à la connaissance. Si tout était mis en partage, il devrait être possible de dépasser une société basée sur la domination, la division, l’exploitation. Nous sommes minoritaires aujourd’hui à croire à la possibilité de changer de société. C’est pourtant la solution d’avenir. Je n’ai pas le sentiment d’être archaïque mais moderne en affirmant cela.

Pierre Garelli : Dès lors, pourquoi le mouvement social n’arrive-t-il pas à remporter la mise sur des combats comme les retraites et la Sécurité sociale ? Comment lui permettre de prendre de l’ampleur ?

Marie-George Buffet : La droite parle de réforme, de justice et de cohésion sociales. Mais elle dit aussi qu’il faut être raisonnable. Voilà son discours : « Vous voulez sauver vos retraites ? Alors acceptez de travailler un peu plus. Vous voulez sauver la Sécu ? Alors acceptez de vous soigner un peu moins. Vous voulez lutter contre les licenciements ? Alors donnons plus de souplesse au patronat. » Petit à petit, on distille dans la conscience collective l’idée qu’il faut accepter des compromis et des reculs pour préserver l’essentiel. On inculque une pédagogie du renoncement. Si encore la droite avait été la seule à tenir ce discours-là, la gauche aurait pu représenter le camp de l’espoir. Mais quand un premier ministre socialiste explique qu’on ne peut pas demander à la politique de régler les problèmes de Lu, Danone ou Michelin, quand la gauche privatise plus que la droite ne l’avait fait précédemment, il devient alors difficile d’envisager d’autres possibles. Aujourd’hui, le mouvement social souffre de cela. Il souffre aussi de l’éparpillement et de la division. Les forces progressistes françaises n’ont pas réussi à se rassembler autour d’une cause comme la lutte contre l’antisémitisme et le racisme début novembre. Quand je suis devenue ministre, en 1997, j’ai lancé des rencontres avec les jeunes. Ils ne revendiquaient rien. Ils ne me parlaient pas d’emploi ni de droit. Leur désespérance était telle qu’ils ne croyaient même plus que la politique ou l’autorité que je représentais pouvait changer quoi que ce soit. Pour remobiliser, il faut travailler sur des contenus alternatifs. La tâche essentielle d’une organisation comme la nôtre, c’est de donner à voir d’autres possibles pour susciter l’envie de se battre.

Pierre Garelli : Si je me suis mobilisé, c’était pour résister au capitalisme. Mais, à l’époque, nous avions un projet. Existe-t-il aujourd’hui une alternative crédible ?

Marie-George Buffet : J’ai adhéré en 1969 par révolte contre la vie que je connaissais, contre la guerre au Vietnam etc. Mais pour moi, la voie était claire. La France devait suivre l’exemple des pays socialistes. Puis ces pays se sont écroulés comme un château de cartes. Pas simplement à cause d’une pression impérialiste mais parce qu’en eux-mêmes, ils n’ont pas réussi à faire des hommes et des femmes les acteurs du changement. Du même coup, notre idéal s’est effondré. Le parti communiste n’a pas été capable de rendre lisible un projet communiste aujourd’hui. Oui, il y a un problème d’alternative, mais elle ne sortira pas d’un chapeau. La question essentielle aujourd’hui est de savoir si le parti communiste est en mesure, avec d’autres, de créer une dynamique permettant à des organisations et des associations de se rassembler autour d’un projet de société et d’un programme à mettre en œuvre en cas de prise de pouvoir dans les institutions. Comment la société pourrait-elle se dessiner autrement ? Il faut bien sûr s’intéresser à la santé, l’école et l’emploi. Mais aussi s’interroger sur la façon de redistribuer l’argent et sur l’invasion démocratique des citoyens dans tous les lieux de pouvoir, que ce soit l’entreprise, la mairie, le gouvernement, l’Europe ou l’Organisation mondiale du commerce. La gauche doit dégager un projet populaire : pas simpliste : qui réponde à toutes les grandes aspirations qui traversent notre peuple.

Jean-Pierre Dubois : Vous appelez à voter « non » au projet de Constitution européenne. Quelle différence entre votre « non » et celui de Fabius ?

Marie-George Buffet : Nos divergences portent sur l’autre Europe à construire. Mon « non » est bâti autour du fait que, dans le projet de Constitution, il n’y a pas d’avancée réelle concernant les institutions et la place des citoyens dans les pouvoirs. La charte des droits fondamentaux est très minimaliste. Rien au sujet des femmes, hormis un vague rappel à l’égalité. De plus, cette charte n’est pas contraignante : les Polonaises et les Irlandaises, membres de l’Union européenne, peuvent toujours attendre pour avoir droit à la maîtrise complète de leur corps. Seule contrainte : la construction européenne a pour but un marché qui doit être basé sur une libre concurrence non faussée. Les services d’intérêt général sont évoqués mais ils sont soumis à la concurrence. Un espace européen de recherche est ouvert mais elle doit favoriser la compétitivité. Je défends une autre Europe, dotée d’une charte des droits fondamentaux exigeante, et d’une clause de non-régression sociale. Une Europe qui serve l’intérêt général. Sur l’énergie, l’eau, les transports, la communication, nous avons besoin de services publics à l’échelle européenne. Je n’ai pas le même point de vue que Laurent Fabius sur ce que doit être la politique économique et sociale de l’Union mais aussi sur la conception démocratique et humaine des choix européens. L’Europe de demain doit-elle être une deuxième superpuissance aux côtés des Etats-Unis, ou bien jouer un rôle nouveau d’accompagnement d’une ONU revivifiée, de prévention des conflits, de coopération et de co-développement ?

Jean-Pierre Dubois : Rien n’est fait pour qu’on s’intéresse à la Constitution. Est-ce un jeu du gouvernement pour en gommer les aspects négatifs ?

Marie-George Buffet : Le gouvernement n’a pas intérêt à débattre sur le fond du projet. Tous les articles peuvent être mis en relation avec sa politique : privatisation d’EDF-GDF, introduction en bourse d’Areva, etc. La droite souhaite piéger les gens, c’est pourquoi il faut à gauche mener le débat, se rassembler sur le fond. Il ne faut pas en rester à des arguments d’autorité. Dominique Strauss-Kahn, qui présente le libéralisme comme la seule solution crédible, a ainsi déclaré que si le « non » l’emportait, la gauche serait battue en 2007. Pourquoi donc ? De notre côté, nous devons maintenant faire le lien entre le contenu de la Constitution et la vie quotidienne des gens, de la coupure d’électricité aux problèmes d’habitat en passant par la santé, les femmes, etc.

Claire Rousselot : A Champigny, Nanterre et Saint-Denis, les maires qui ont démissionné ont été remplacés par des hommes. Quelle est la place des femmes au sein du PCF ?

Marie-George Buffet : A l’intérieur du parti communiste, nous avons beaucoup progressé mais nous avons encore un combat d’idées à mener pour que les mentalités évoluent. Cela dit, je suis convaincue que la lutte pour les droits des femmes doit à chaque étape être actée par la loi. C’est pourquoi nous voulons renforcer l’aspect contraignant concernant la parité dans nos statuts. Au cours de notre histoire, nous nous sommes trompés deux fois. Au lieu d’écouter l’aspiration des femmes et des couples à maîtriser leur fécondité, nous avons considéré que la contraception relevait d’une politique malthusienne visant à empêcher les familles ouvrières d’avoir des enfants. Nous y étions donc opposés. Ensuite, nous nous sommes mal positionnés par rapport aux associations féministes car nous pensions que la dictature du prolétariat réglerait le problème de l’inégalité entre les sexes qui était liée, selon nous, à l’exploitation capitaliste. C’était une erreur. Le féminisme est une composante des luttes émancipatrices. D’autant que la domination de l’homme sur la femme existait avant le capitalisme. Le combat des femmes ne peut donc pas se résumer à un combat anti-capitaliste. A un moment donné, nos choix stratégiques nous ont coupés de la réalité. Toutefois, je voudrais quand même saluer des initiatives peu connues dans l’histoire du parti. Entre 1925 et 1930, le PC sort régulièrement un journal qui s’appelle L’ouvrière. A la même époque, en 1925 et 1935, il présente des candidatures féminines alors que les femmes n’étaient alors ni électrices ni éligibles. Le combat est aujourd’hui loin d’être terminé. En France, dans la vie politique, la place des femmes n’est pas reconnue, elle est tolérée.

Sophie : Quelle est votre expérience personnelle au sein du PCF à ce sujet ?

Marie-George Buffet : Le Parti a toujours eu des dirigeantes. Mais je crois qu’en tant que femmes, nous avons à faire deux fois plus les preuves de nos compétences. Dans les institutions, on nous imagine souvent plus habiles pour les affaires sociales que pour le budget, l’économie ou l’urbanisme. Et souvent, même au sein du parti communiste, nous sommes considérées comme plus douées pour l’organisation que pour l’idéologie. Mais il y a aujourd’hui dans la direction du Parti communiste français des femmes engagées aux plus hautes responsabilités et qui font la preuve, chaque jour, que ces idées sont une insulte et une erreur coûteuse.

Sophie : L’idée circule de réformer le statut du secrétaire général en augmentant le nombre de ses mandats. Qu’en pensez-vous ?

Marie-George Buffet : Je me suis battue contre le cumul des mandats et pour une limitation de leur durée. La politique est un monde passionnant mais difficile. Au bout de plusieurs années de responsabilités, il est important de s’engager différemment pour son épanouissement personnel mais aussi pour éviter d’être gagné par une usure qui empêche d’apporter au collectif autant qu’avant. Il faut respirer, se renouveler, découvrir d’autres sphères et passer le relais à d’autres. Nos statuts sont en train d’être revisités. Le débat ne fait que commencer...

Grégory Geminel : Le parti a manqué plusieurs virages : les jeunes dans les années 68, les femmes au début des années 70, les beurs dans les années 80. Comment éviter que le PCF rate la rencontre avec les jeunes générations enclines à fuir le politique ?

Marie-George Buffet : Si nous redonnons l’image d’un parti qui ne va pas toujours dans le sens du courant dominant, qui a le courage d’un positionnement progressiste, alors les jeunes auront à nouveau envie de se mêler de politique. Après les régionales, je me souviens d’un reproche : « Nous sommes descendus dans la rue contre Le Pen, nous avons dit ce que nous attendions de la démocratie et de la politique, puis nous avons eu l’impression que ses représentants reprenaient leur train-train. Alors nous sommes rentrés chez nous. » Est-on identifié comme le parti qui ne lâchera pas sur le droit de vote des étrangers ? Est-on perçu comme une force qui dérange l’ordre établi ?

Grégory Geminel : Ne faut-il pas imaginer d’autres formes d’action politique comme la désobéissance civile ?

Marie-George Buffet : Je ne suis pas une femme de coups médiatiques. La politique a trop souffert d’opérations sans lendemains qui ont contribué à donner d’elle une image réductrice, limitée à son rapport aux médias, jusqu’à faire oublier qu’elle peut être porteuse de sens. Mais face à la violence du capitalisme débridé, je défends le droit à la révolte. Nos maires qui ont été traînés devant les tribunaux, ont eu raison de promulguer des arrêtés interdisant les coupures d’eau et d’électricité comme les expulsions. Il faut se montrer capable de refuser l’ordre établi quand celui-ci trahit la République et ses valeurs.

Claire Rousselot : Quelle politique en direction des jeunes le PCF entend-il défendre ?

Marie-George Buffet : L’avenir ne doit pas être le seul angle d’attaque des politiques de la jeunesse. Le présent, leur quotidien doit aussi être au cœur de la réflexion et des réponses apportées. C’est un point qui me tient à cœur. Par ailleurs, nous voudrions renforcer le droit des jeunes à l’autonomie quelle que soit l’origine sociale de leur famille. La bourse est une réponse mais ce ne doit pas être la seule. Nous souhaiterions, par exemple, créer une nouvelle allocation pour faciliter l’accès au logement. Nous vivons dans une société qui bafoue ses jeunes. Au journal de 20 heures, ils sont évoqués soit à travers le prisme de la délinquance et des conduites déviantes, soit sous les traits du jeune gagneur en costume trois-pièces. Regardons la réalité de ce que portent les jeunes dans leur diversité.

Pierre Garelli : Concernant la prise de pouvoir par le peuple, la réponse habituelle consiste à dire : le peuple, c’est nous. Pourquoi avoir décidé dès maintenant d’une candidature communiste pour 2007 ?

Marie-George Buffet : Nous souhaitons une intervention citoyenne importante pour élaborer des contenus avec toutes les forces de gauche. Nous voulons créer des « forums-programmes » qui seraient initiés à partir de janvier. Des délégués élus pourraient y exposer en juin les programmes et projets qu’une gauche, de nouveau majoritaire demain, devra porter dans les institutions. Ensuite il faudra dégager des candidatures pour les élections. Nous pensons qu’une candidature communiste en 2007 est nécessaire.

Sophie : La vôtre, par exemple ?

Marie-George Buffet : Je n’en sais rien. J’ignore dans quel état sera la gauche en 2007. Mieux vaut donc essayer de bouger sur le fond avant de lancer des candidatures. Après, les communistes choisiront...

Propos recueillis par Marion Rousset

Interview réalisée au siège du parti communiste

Paru dans Regards n° 12, décembre 2004

Lecteurs :

Sophie, 29 ans, juriste, chargée de développement

Jean-Pierre Dubois, 44 ans, téléconseiller à la RATP

Julien Boucher, 26 ans, militant associatif

Pierre Garelli, 56 ans, animateur PCF à Saint-Denis

Claire Rousselot, 31 ans, chargée de mission

Grégory Geminel, 27 ans, agent administratif

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