Accueil > Monde | Par | 1er mai 2004

IRAK, CRISE MULTIPLE

A l’heure où les Etats-Unis acceptent un plan de l’ONU, l’Irak s’enlise : otages occidentaux, civils tués, la guerre continue. Le règlement de la crise irakienne exige la prise en compte de la situation globale dans la région dont l’enjeu crucial reste le conflit israélo-palestinien. Analyse d’Isabelle Avran, journaliste et vice-présidente de l’Association France Palestine Solidarité.

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Comment expliquer que George W. Bush, alors même qu’il envisage l’envoi de 20 000 soldats supplémentaires, accepte un plan de l’ONU pour gérer la crise irakienne ?

Isabelle Avran : Il s’agit de la prise en compte de l’échec d’un an de guerre et d’occupation en Irak. Celles-ci sont quotidiennement meurtrières pour le peuple irakien, et les forces de la coalition viennent de faire 6 000 morts à Fallouja. Mais l’occupation, qui méprise les aspirations nationales d’un peuple qui s’est cependant réjoui de la chute de la dictature, n’est pas aussi facilement gérable que l’imaginaient les stratèges du Pentagone.

Aussi George W. Bush a-t-il affirmé dans sa conférence de presse du 13 avril à la fois maintenir le cap d’une occupation qui s’inscrit dans une stratégie régionale, mais également en appeler à l’ONU, non pour reconnaître sa légitimité mais pour mutualiser les coûts et les risques inhérents à l’occupation militaire.

La crise est en effet multiple. Humaine, d’abord. Mais également politique et militaire, ce qui explique pour une grande part la convergence, fût-elle provisoire, des rébellions d’une partie des leaders chi’ites, tels que Moqtada Sadr, et de ceux de la population sunnite. Par ailleurs, le Conseil de gouvernement mis en place est inopérant, privé de pouvoir et dépourvu de crédibilité. L’échec diplomatique, enfin, est lui aussi patent. La coalition est ébranlée. Le changement de direction en Espagne, puis le retrait des troupes espagnoles, est déterminant. Il montre la capacité des peuples à porter des changements d’orientation : le peuple espagnol a refusé dans le même mouvement le terrorisme et la guerre. C’est d’ailleurs l’un des éléments d’espoir de cette situation bloquée.

Au même moment, Bush donne un feu vert à la politique de Sharon au Proche-Orient. Que peut-on dire de cette concomitance ?

Isabelle Avran : Ce n’est évidemment pas un hasard. Bush et Sharon, tous deux de droite extrême, ont vu converger leur discours et leurs intérêts stratégiques : la guerre « préventive » contre le « terrorisme » est censée légitimer leurs occupations coloniales. Israël autant que les Etats-Unis avaient besoin de délégitimer le droit international et ses institutions, et de redessiner les cartes d’un Moyen-Orient sans pouvoir fort.

Le feu vert donné récemment à Ariel Sharon par Washington est très grave. Au-delà de la politique d’éradication de toute forme d’autorité nationale palestinienne, d’assassinats ciblés illégaux aux lourdes conséquences avalisés de longue date par Washington, Bush, pour la première fois, accepte un projet israélien sur l’avenir de la Palestine qui nie totalement tout le droit international. Le plan Sharon est présenté comme un plan de retrait unilatéral de Gaza ; ce n’est pas le cas. Il s’agit d’un plan de retrait partiel de la bande de Gaza, des civils et non des militaires, assorti d’un contrôle israélien des frontières et de l’accès à la mer, mais qui s’accompagne d’un feu vert à la colonisation de la Cisjordanie. Pour la première fois, les Etats-Unis avalisent officiellement l’extension des colonies, le maintien des principaux blocs de ces implantations, dont Jérusalem, le changement de « frontières » au bénéfice d’Israël par rapport à la ligne verte de 1967, le refus de tout droit au retour palestinien. Il cautionne le projet israélien d’annexion de la Palestine en ne laissant aux Palestiniens que des enclaves sans viabilité nationale, ni politique ni économique. Ces convergences sont plus compréhensibles encore au regard des projets de Bush de Grand Moyen-Orient.

En quoi consistent les visées américaines dans la région ?

Isabelle Avran : Le projet de George W. Bush est d’abord le fruit d’une redéfinition stratégique de la diplomatie de « l’hyper-puissance » américaine. C’est aussi un projet de restructuration de la région, privée de tout pouvoir fort, au profit des intérêts stratégiques et économiques des Etats-Unis. Après 1989 et la chute du mur de Berlin, deux questions se posent pour les Américains : celle du rapport au droit et celle du multilatéralisme. Avec l’arrivée de Bush au pouvoir et après les attentats de 2001, cette seconde guerre du Golfe tranche sur les deux questions. L’hégémonie sera unilatérale et se passera du droit international. C’est dans ce cadre que s’inscrit le projet de Grand Moyen-Orient. Pourquoi cette zone ? C’est un carrefour stratégique, et il possède des richesses, notamment le pétrole. L’enjeu pour les Etats-Unis n’est pas seulement ou d’abord de s’octroyer un accès direct au pétrole, mais davantage d’en contrôler l’accès, les prix, ainsi que la politique de l’OPEP, déjà enjeu de la première guerre du Golfe.

D’autre part, avec la disparition de l’ennemi communiste, il fallait un nouvel ennemi global. Les néo-consérvateurs du Pentagone font du péril vert, de l’islamisme politique, ce nouvel ennemi.

L’Europe est-elle en mesure de réagir ?

Isabelle Avran : Les divisions, comme durant toute la préparation de l’invasion de l’Irak, continuent de faire obstacle-alibi à une politique commune. Le Royaume-Uni soutient sans faille les Etats-Unis. La France, qui défend officiellement une vision multilatérale du monde, se positionne contre le projet de Grand Moyen-Orient. Pourtant peu soucieuse du respect de la démocratie ou des droits humains par ses alliés, du Maghreb à l’Afrique ou à la Russie, elle prône le respect de la diversité, du droit des peuples à s’autodéterminer et du droit international. Il faut lire aussi, dans son refus, le projet de zone de libre échange euro-méditerranéen, à l’horizon 2010. Berlin a fini par suivre Paris. Mais la crise politique régionale fait piétiner le projet, même si l’UE essaie, sans succès, de déconnecter l’économie du politique.

Par ailleurs, la France craint que les Etats-Unis tentent de faire de l’Irak le centre des préoccupations sur le Moyen-Orient, au détriment de la centralité du conflit israélo-palestinien ; en tout état de cause, la crise actuelle appelle un règlement global fondé sur le droit, géré par des institutions internationales, ce qui suppose d’en démocratiser les instances décisionnelles. L’Europe se grandirait de faire pression efficacement sur le Etats qui violent aujourd’hui impunément le droit international, et de défendre une conférence internationale pour la paix au Proche-Orient et au Moyen-Orient.

Entretien réalisé par Rémi Douat

Transfert de souveraineté le 30 juin

Le transfert de souveraineté aux Irakiens doit se dérouler le 30 juin prochain. Selon un communiqué de l’administrateur civil américain, Paul Bremer, ce transfert devrait s’effectuer sous les autorités conjointes de la coalition, de l’envoyé spécial de l’ONU Lakhdar Brahimi et du Conseil du gouvernement. Ils devront désigner un gouvernement intérimaire avant les élections en janvier 2005. Les Nations unies sont chargées de conduire un processus de consultation préélectorale.

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