Accueil > Monde | Par | 1er décembre 2004

Istanbul, l’Europe dans l’air

Le 17 décembre, le Conseil européen se prononce sur l’engagement ou non de négociations en vue de l’élargissement de l’Union à la Turquie. Où en est la société turque ? En plein regain d’effervescence démocratique... Reportage.

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Le 14 septembre, un millier de femmes, venues protester contre la proposition de loi sur la criminalisation de l’adultère, marchent sur l’artère principale d’Ankara. L’atmosphère est tendue. Talonnées par des centaines de policiers, elles sont attendues au bout par plusieurs rangées de matraques. « Finalement, ils ne nous ont ni dispersées, ni bloquées », se souvient Mujde Bilgutay, membre de l’influente ONG Femmes pour le droit des femmes (WWHR). « Il y a quelques années, poursuit-elle, les coups auraient volé, mais une telle gestion ne sied plus au climat de réformes et de démocratisation actuel. » Une évolution dont témoigne l’éclosion depuis quelques années d’une multitude d’organismes dans la société civile et l’émergence dans l’espace public de débats plus ou moins tabous jusque-là. Qu’il s’agisse d’écologistes, de consommateurs, de Kurdes revendiquant leurs droits culturels, du renouveau de succès des mouvements islamiques (bête noire traditionnelle de l’armée) ou de l’expression syndicale qui retrouve confiance, tous participent à une transformation inédite : la reconstruction d’une identité nationale par la société civile. Au cœur de la vie urbaine, on perçoit ce bouillonnement.

« Notre message passe mieux auprès des autorités », confirme Mujde en contemplant la place Taksim par la fenêtre de son bureau, haut lieu de la nuit istanbuliote, baptisée place de la Laïcité depuis qu’en 1997, des dirigeants islamistes avaient tenté d’y édifier une mosquée. « Les codes civil et pénal, reprend la militante, dont la philosophie et le langage ont changé, consacrent désormais l’égalité entre hommes et femmes. » Qui sait qu’en Turquie, le droit à l’avortement date de 1983 ? « Reste à faire évoluer les comportements et à remanier cinq articles problématiques en particulier celui sur le crime d’honneur », continue-t-elle. Le meurtre d’une femme n’est en effet considéré comme un homicide aggravé que s’il est reconnu comme crime « traditionnel ». Or, cette appellation ne vaut que si la famille se déclare commanditaire de l’exécution. Une démarche qui n’a cours que dans les régions du sud-est, au Kurdistan. « Or, sans être « traditionnels », relève Mujde, des crimes d’honneur sont commis partout ailleurs sans qu’ils soient considérés comme des homicides aggravés... » Et de critiquer subitement « ce gouvernement (1) [qui] n’a rien de progressiste, l’adhésion de la Turquie est sa seule préoccupation ». Sans y être favorable, Mujde entend toutefois profiter de cette perspective pour obtenir le maximum de droits possible. « Dans nos campagnes, nous ne mentionnons pas l’Europe, tient-elle à préciser. Nous voulons montrer que nous luttons seulement pour nous-mêmes. »

En ce 15 novembre, on fête l’aïd, c’est donc jour férié. La place Taksim est inondée par une foule indolente, encline à la consommation, aux bavardages et à la séduction. Quelques-unes des adolescentes portant le foulard s’adonnent, têtes renversées sur l’épaule de leurs amoureux, à une douce rêverie. Chiche-kebabs, barbe à papa et pommes d’amour se vendent bien. Il ne manquait plus que le va-et-vient des autobus affublés de deux fanions, comme c’est l’usage, pour donner à ce lieu un rien de fête foraine... Une tache subsiste à ce tableau, que peu s’attardent à observer : l’allure martiale d’une trentaine de policiers, postés en lisière de la vaste place, dépêchés pour surveiller le rassemblement de quelques sympathisants du parti social-démocrate.

Un journaliste arménien

A quelques encablures de là se trouve Agos, lancé en 1996, seul journal arménien turcophone jamais créé. Avant de rencontrer son fondateur, Hrant Dink, le visiteur concitoyen sera rassuré en apercevant dans le vestibule un portrait original d’Atatürk (2)... « Il fallait nous défendre, se justifie d’emblée le journaliste, homme grand et de tempérament nerveux. Il fallait tordre le cou aux a priori négatifs sur les Arméniens, longtemps présentés comme fomentateurs des rébellions kurdes par la propagande officielle. Raison pour laquelle, d’ailleurs, la fonction publique nous est interdite. » Pour autant, « les choses évoluent, le climat aussi, l’existence d’Agos en témoigne, reconnaît-il. Les récentes réformes nous autorisent à posséder des biens immobiliers et le débat sur le génocide commence à émerger, des publications apparaissent... » Cette plus grande latitude n’en provoque pas moins des conflits. Agos est allé deux fois en procès et les rassemblements hostiles devant la rédaction sont fréquents. Récemment, Hrant Dink exprimait dans un quotidien de gauche sa joie à propos de l’évolution en cours : « J’avais utilisé une chanson populaire dédiée à Mustafa Kemal en remplaçant « bienvenue, bienvenue » par « bon voyage, bon voyage vers l’Europe ! » Un quotidien nationaliste m’a interpellé ainsi : « le traître Arménien, il se moque d’Atatürk en travestissant le sens des vers de cette chanson ! » » Le journaliste en sourit encore... « Le regard changera avec la démocratisation, veut-il espérer, avant de conclure : Au fond, l’adhésion ou non de la Turquie à l’Union européenne importe moins que l’actuel intérêt qu’elles se portent. Qu’il dure le plus longtemps possible, car il procure des émotions et permet des changements. »

L’activisme de la minorité kurde (plus du tiers de la population totale) n’est pas lui non plus en reste. Interdit à plusieurs reprises, le DEHAP, parti qui se revendique de l’identité kurde, semble de plus en plus toléré par le reste de la classe politique. Absent du Parlement, car n’ayant pas atteint le seuil des 10 % des suffrages, il détient néanmoins de nombreuses mairies. « Depuis quelques mois, s’enthousiasme l’écrivain Yigit Bener, des émissions en langue kurde font leur apparition à la télévision publique. C’est un précédent ! Symboliquement, c’est énorme, car jusqu’à maintenant, l’existence même de cette langue était niée. Ça ne satisfait pas tous leurs besoins pour autant, mais la porte est ouverte ! »

Une société civile dynamique

Une telle remise en question de l’Etat turc moderne, de son omnipotence, du principe d’Etat-nation voulant homogénéiser la société, est inédite. La surveillance étroite par l’Union européenne du processus des réformes et de l’attitude du pouvoir vis-à-vis de la société civile explique-t-elle, à elle seule, le dynamisme créatif de cette dernière et sa volonté de reconstruire l’identité nationale ? A l’évidence, le mouvement de fond vient de plus loin. « Dans les années 80, explique l’écrivain Yigit Bener, la pression des marchés mondiaux fait que la Turquie cesse de vivre en autarcie, la télévision arrive dans les campagnes, la société change son regard sur le monde... Une société aussi complexe, plurielle ne pouvait supporter davantage le carcan autoritaire, paternaliste, bureaucratique du kémalisme des origines prôné par les militaires ou une branche de la démocratie civile. »

Selon le sociologue Ferhat Kentel, les mouvements islamiques ont été le catalyseur du désir de transformation actuel, les plus grands partenaires de négociation de cet Etat modernisateur. Bon nombre d’analystes français comme turcs partagent aujourd’hui cette opinion. « Longtemps, étaie le scientifique, ils se sont heurtés au système avant de revenir, dans les années 80, mais en s’adaptant peu à peu à la société moderne turque : ils se sont démocratisés, ont appris à débattre, osant l’introspection, tout en remettant en question la tradition étatique. En témoigne la multiplication, ces dernières années, des journaux, publications, chaînes de télévision et de radios religieuses, à tendances et sensibilités diverses ! Cette dynamique de dialogue, de négociation a inspiré d’autres groupes qui en ont fait autant. Aujourd’hui, avec [le Premier ministre] Recep Tayyip Erdogan, ils transforment la perception par l’Etat des questions chypriote, européenne... Ils ont apporté une richesse énorme ; repenser le kémalisme, c’est leur contribution. »

La fibre démocratique d’Erdogan n’en reste pas moins controversée. Que cache son européanisme ? Dans quelle mesure est-il sincère ? Les soupçons s’exacerbent alors même que l’AKP est de plus en plus critiqué par sa base et par les formations islamiques qui ne voient en lui qu’un parti institutionnalisé, inféodé au FMI, à la Banque mondiale et à l’Europe.

Emprisonné quatre ans, car dénoncé comme « kémaliste putschiste », Ali Sirmen, journaliste au Républicain, n’en estime pas moins « justifiés » tous les coups d’Etat de l’armée. Pour ce sexagénaire bedonnant d’allure bourgeoise mais sans suffisance, eurosceptique et ultralaïc notoire, « les mouvements islamiques n’ont fait aucune autocritique ». Et d’évoquer en guise d’illustration « l’immolation par le feu de 38 Alévis et athées par des musulmans en juillet 1993 »... Il regrette d’ailleurs que « l’armée ne puisse intervenir contre l’AKP », lequel serait « soutenu », selon lui, « par les Américains ». Il poursuit : « Le seul but d’Erdogan, c’est d’amoindrir le pouvoir de l’armée pour avoir les coudées franches et islamiser l’Etat. Moi aussi, je souhaite la diminution du rôle de l’armée mais pour d’autres raisons : le militarisme n’a pas sa place dans une démocratie. »

Période charnière

A l’évidence, le pays vit une période charnière. Mais l’élan démocratique actuel n’en demeure pas moins fragile. Que se passerait-il si les dirigeants européens refusaient le 17 décembre d’entamer les négociations ? Si certains craignent le retour des valeurs autoritaires, d’autres estiment la société assez mûre pour les conjurer. « Beaucoup redoutent la diminution du rôle de l’armée, affirme Yigit Bener, car ils ont peur de ce que représente l’obscurantisme religieux, l’extrême gauche ou l’extrême droite nationaliste. Mais est-ce que la meilleure façon de s’en prémunir est de détruire la démocratie et de se réfugier derrière l’armée ? » interroge-t-il. « Seules les valeurs de la société peuvent garantir la démocratie, l’Etat de droit. Aussi faut-il profiter de l’ouverture actuelle pour élargir au maximum l’espace des libertés. »

Chakri Belaïd

1. Le gouvernement actuel est issu de la victoire aux législatives de l’AKP, héritier du Refah, un parti islamiste, mais qui refuse le qualificatif d’islamiste.

2. Surnom de Mustafa Kemal, [voir encadré] sous les ordres duquel des Arméniens ont été massacrés en 1921.

Le kémalisme

A partir de 1923, Mustafa Kemal se consacre à l’édification de la Turquie nouvelle, éliminant les formes périmées d’un gouvernement et d’un islam jugé rétrograde. Il veut réaliser l’unité de la nation autour de sa personnalité et d’idées marquées par la modernisation et l’orientation occidentaliste du pays : la Turquie est alors décrétée république nationaliste et laïque. L’Etat, dont l’armée constitue le pilier principal, est fort et contrôle l’économie. Il se veut progressiste par la généralisation de l’éducation et la promotion des femmes mais aussi populiste par le rejet des hiérarchies sociales héritées du passé et l’exacerbation du mythe d’un peuple turc unifié homogène. Avec le temps, le « kémalisme » n’a plus représenté qu’un vague symbole, couvrant souvent des réalités bien différentes. Un recours pour l’armée lorsque ses chefs ont estimé, en 1971 et 1980, que la voie suivie par les dirigeants politiques menaçait l’œuvre du « Chef éternel »...

Chakri Belaïd

Mini chrono

29 octobre 1923 : Avènement de la République turque. Mustafa Kemal est aussitôt élu président.

30 avril 1924 : Adoption de la Constitution instituant un régime parlementaire à chambre unique, élue pour quatre ans au suffrage direct.

1934 : Les femmes obtiennent le droit de vote.

1946-1950 : Instauration du multipartisme.

18 février 1952 : La Turquie entre dans l’OTAN.

18 mai 1954 : La Turquie ratifie la Convention européenne des droits de l’Homme et des libertés fondamentales.

27 mai 1960 : Coup d’Etat militaire contre le pouvoir civil accusé de trahir le kémalisme et de vouloir diminuer la place centrale de l’armée.

12 mars 1971 : Pronunciamiento militaire qui instaure un gouvernement fort.

12 septembre 1980 : Coup d’Etat militaire.

14 avril 1987 : La Turquie devient officiellement candidate à l’entrée dans la Communauté européenne.

24 décembre 1995 : Victoire des islamistes RP (Refah) aux élections législatives, parti dissous le 16 janvier 1998 pour non-respect du principe de laïcité.

9 février 2000 : Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) annonce officiellement l’abandon de la lutte armée. Un dialogue s’esquisse afin de trouver une « solution pacifique » au problème kurde.

3 novembre 2002 : L’AKP,héritier du parti RP et dirigé par Recep Tayyip Erdogan, remporte les élections législatives.

12 décembre 2002 : L’UE repousse sa décision sur l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie à décembre 2004.

15 et 20 novembre 2003 : De sanglants attentats frappent la communauté juive et les intérêts britanniques en Turquie.

Eren Keskin est avocate à Istanbul. Elle a été mise en prison pendant six mois, en 1995, pour sa lutte en faveur des droits humains, notamment de la cause kurde.

Eren Keskin, la pasionaria kurde

« Parce que ça me plaît... », glisse-t-elle laconique et souriante, étonnée par la question. On n’en saura pas davantage. C’est qu’on est déconcerté par ce souci de coquetterie et d’élégance. Où sont l’agitation nerveuse de la femme persécutée, les blessures de la femme détenue... ? Rien ne transparaît d’autre qu’une gravité sereine, un regard fuyant de pudeur et l’intelligence naturellement...

Avocate pugnace, défenseur des droits de l’Homme et militante passionnée de la cause kurde depuis près de vingt ans, Eren Keskin ne compte plus les procès pour « propagande séparatiste » intentés contre elle, les menaces de mort et de viol par téléphone, les agressions ou tentatives de meurtre commanditées, selon elle, par l’Etat et des associations kémalistes, telle la fusillade dont sa voiture est la cible en 1994.

A la suite d’une intervention d’Amnesty International auprès des autorités, les harcèlements ont sensiblement diminué, bien qu’ils aient pris la forme de vexations régulières comme la suspension de sa licence d’avocat l’an dernier. A-t-elle songé un jour à décrocher ? Pas le moins du monde : « On s’habitue à la peur et puis, c’est dans ce domaine que je m’exprime le mieux, que je suis la plus efficace. » Elle persiste aujourd’hui à la tête de l’antenne istanbuliote de l’Association des droits humains (IHD).

Née à Sivas en Anatolie, bastion notoire de la révolte kurde, Eren grandit à Istanbul dans l’ignorance de ses origines jusqu’à 14 ans : « Tous les Kurdes avaient peur de déclarer leur identité ! » Alors lycéenne, elle est arrêtée avec des sympathisants de gauche militant contre le fascisme. Anecdote qui a valeur de premier fait d’armes. La suite est une montée en puissance de son activisme.

Empêchée, en 1995, d’aller témoigner du « désespoir kurde » devant le Parlement européen, elle publie alors un article où apparaît « Kurdistan », le mot de trop qui lui vaudra sa première incarcération. Elle a 32 ans. En prison, elle retrouve quelques-unes de ses clientes kurdes qui lui confient les tortures, les viols subis. Une fois libérée, au bout de six mois grâce aux pressions internationales, elle ne cessera de les dénoncer, écopant d’une tripotée de procès pour « incitation à la haine ». Ce qui mobilise le plus sa verve reste toutefois la cause de son peuple. « Je suis pour l’existence de deux Etats, la Turquie et le Kurdistan », déclare-t-elle. « Ce vœu n’est peut-être plus exprimé par la majorité des Kurdes de Turquie, qui se contenteraient bien de la reconnaissance de leur identité culturelle, mais au fond de leur coeur tous aimeraient voir naître leur pays. » Comme attendu, elle comptera parmi la quinzaine d’avocats qui, en 1999, défend en justice Abdullah Öcalan, dirigeant du PKK. Un procès à haut risque : travaillés par une presse hystérique, des Turcs se livrent alors à toutes sortes d’exactions « On nous [les avocats] attaquait même dans la rue » sur les murs desquels, se souvient Eren, « on voyait des affiches clamer ironiquement : « Comme je suis heureuse d’être kurde » ! »

Construite sur la négation de l’existence des Kurdes, la République turque n’évoluera pas notablement sur ce point, estime la militante : « Les améliorations récentes sont dérisoires : d’un côté on lance un programme télévisé en langue kurde pour séduire l’Union européenne, de l’autre on arrête les étudiants qui militent pour des cours facultatifs de kurde. Si le geste est symboliquement fort, il pèse bien peu face à la souffrance endurée par les Kurdes à ce jour... ! » Le portable fait depuis peu l’objet d’une attention particulière... Il sonne, elle s’excuse... On l’attend pour une manifestation contre l’occupation américaine en Irak. Avant de se lever, l’avocate tient à conclure : « Il faut changer le statu quo dans ce pays. Le problème, c’est que l’armée gouverne. Son pouvoir politique et économique reste trop important. Je crois qu’elle ne veut pas que la Turquie rentre dans l’Europe.

Chakri Belaïd

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