Accueil > Politique | Par Aline Pénitot | 1er novembre 2011

Jacques Généreux : « Il faut reprendre le contrôle de la finance »

Nous, on peut ! C’est le titre choisi par Jacques Généreux pour son précis
d’économie politique à l’usage du simple citoyen. Prof à Sciences Po
et secrétaire national du Parti de gauche, il affirme qu’il est possible de
gouverner face aux crises, aux banques et à la pression financière.

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Regards.fr : En 2008, vous avez quitté le
Parti socialiste pour vous
engager dans la construction
du Parti de gauche avec
Marc Dolez et Jean-Luc Mélenchon.
Quel bilan tirez-vous de ces trois
années passées dans cette nouvelle organisation
politique ?

Jacques Généreux : Lors du congrès du PS de 2008, toutes les
conditions sont réunies pour que la gauche de
rupture avec le capitalisme fasse un excellent
résultat. Or elle fait le plus mauvais score de son
histoire. Avec Marc Dolez et Jean-Luc Mélenchon,
nous étions convaincus que les combats
que nous menions au sein de ce parti étaient
voués à l’échec et nous avons quitté le PS. Nous
avions gagné la campagne du « non » au traité
constitutionnel et une force politique manquait
singulièrement pour incarner cet élan politique.
Au départ, nous ne souhaitions pas donner
naissance à un nouveau parti mais réussir le
rassemblement de l’ensemble des forces de la
gauche de gauche. La LCR était en train de se
transformer en NPA, le PCF souhaitait garder sa
forme « parti », nous n’avions donc pas d’autre
choix que de créer le Parti de gauche. Dans le
même temps, l’idée de constituer le Front de
gauche s’est imposée. Nous avons obtenu des
scores significatifs aux élections européennes et
régionales. S’en est suivi la candidature unitaire
de Jean Luc Mélenchon pour 2012. Après trois
années, le NPA mis à part, un rassemblement
inédit existe avec le PCF, la Gauche unitaire, les
Alternatifs, la Fédération pour une alternative
sociale et écologique, des personnes venues
des Verts, du mouvement social et syndical. Je
ne pensais pas que les choses iraient aussi vite.

Regards.fr : La crise actuelle est-elle une crise du
capitalisme comme les autres ou a t-elle
des origines nouvelles ?

Jacques Généreux : Toutes les crises du capitalisme ont deux
sources : la surexploitation du travail et/ou les
jeux spéculatifs. Nous subissons le résultat de
30 ans de mondialisation de l’économie caractérisés
par la diminution de la rémunération du
travail, la régression du pouvoir d’achat des travailleurs,
la captation des profits par les revenus
du capital, l’accumulation du patrimoine. Le capitalisme
s’est enfermé dans un mode de croissance
insoutenable. Comme la croissance est
vitale au capitalisme, la méthode utilisée est, selon
les pays, le recours à l’endettement privé ou
public selon les pays. Les États-Unis ont beaucoup
joué sur le surendettement des ménages,
d’où la crise des subprimes ; d’autres pays ont augmenté leurs dépenses publiques.

L’élément de nouveauté est l’accentuation de la
libéralisation de la finance ; au lieu de tirer les
leçons des crises précédentes, des produits
financiers les plus toxiques sont aujourd’hui
autorisés.

Regards.fr : Livre après livre, vous insistez sur le fait
que ce n’est pas au politique de prendre
le pouvoir sur l’économie, mais aux
peuples de reprendre le pouvoir sur leur
gouvernement…

Jacques Généreux : Je mets au jour l’un des mythes fondamentaux
qui a été véhiculé par les néolibéraux, mais aussi
par une partie du mouvement altermondialiste :
dans cette économie mondialisée, les gouvernements
nationaux ne seraient plus armés
pour contrôler l’économie. Ce diagnostic est
faux. En réalité, les États ont toujours gouverné
l’économie. Ce ne sont pas les Martiens qui ont
libéré les innovations financières, qui ont laissé
les banques de dépôt faire de la spéculation et
retiré aux banques centrales leur pouvoir de soutenir
la finance publique. Les territoires se sont
retrouvés en compétition, une compétition bien
utile aux néolibéraux pour briser les résistances
sociales et syndicales.

Un État comme la France ne peut pas contrôler
les mouvements de capitaux à ses frontières, ni
les taux de change ; il est menotté par les traités
européens. Mais les gouvernements se sont
passés à eux-mêmes des menottes en plastique,
elles peuvent donc être cassées à tout moment.

L’enjeu n’est pas que le politique reprenne le
pouvoir sur l’économie mais de remettre le politique
sous le contrôle des citoyens. Il faut casser
ce système oligarchique qui fait qu’une minorité
d’individus arrive à mobiliser à son seul avantage
l’ensemble de la puissance publique. L’enjeu est
une révolution démocratique.

Regards.fr : Comment feriez-vous concrètement
pour remettre le pouvoir aux citoyens et
renverser cette oligarchie de banquiers
et de financiers ?

Jacques Généreux : Dès l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle majorité
de gauche résolue à rompre avec ce système,
il faudra reprendre le contrôle de la finance. Il
faut réinstaurer le contrôle des mouvements de
capitaux à nos frontières et interdire les produits
financiers purement spéculatifs. Les capitaux
peuvent circuler librement s’ils ont une utilité
économique et sociale. Les transactions financières
autorisées doivent être fortement taxées.
Ensuite, il faut renationaliser le financement de
nos biens publics. Lorsqu’un État emprunte
pour financer les biens publics, il doit avoir recours
à son marché national ou au marché européen
pour un pays de la zone euro. Il faut également
rétablir un portefeuille minimal obligatoire
de titres publics dans les comptes des grandes
institutions financières, voire des grandes entreprises.
Il s’agit de garantir le placement de la
dette publique auprès d’institutions et de sécuriser
les bilans des institutions et des grandes
entreprises. Dans le même temps, le pouvoir est redonné à la Banque centrale pour concourir
efficacement au financement des titres publics.
Il s’agit de créer de la monnaie en contrepartie
de cette dette publique et ce, dans des limites
fixées par la loi.

Voici une panoplie de mesures de base qu’auraient
pu mettre en place Georges Papandréou
en arrivant au pouvoir en Grèce. S’il n’avait pas
été lobotomisé par l’idéologie néolibérale, il
aurait pu fermer le marché financier, suspendre
tout règlement de la dette, et annoncer à ses
créanciers qu’ils ouvraient des négociations
avec ceux qui acceptaient de le refinancer s’il en
avait besoin. Contrairement à tout ce qui est dit,
un État ne tombe jamais en faillite ! De plus, il a
une armée pour imposer ses décisions. L’Union
européenne n’a pas non plus pris les décisions
nécessaires pour stopper ladite crise de la zone
euro. Elle avait deux options : jouer la solidarité
entre les dettes européennes ou demander, par
traité, à la Banque centrale d’intervenir. La dramatisation
de la crise grecque sert à créer un
climat de peur et à imposer des politiques de
rigueur dans tous les pays. On nous répète à
longueur de temps que les gouvernements se
réunissent pour rassurer les marchés financiers,
on pensait que les gouvernements devaient
s’occuper de leur population et de leur pays !

Regards.fr : Mais si de telles mesures sont mises en
place. Quelles conséquences ? Capitaux,
entreprises, diplômés : qu’ils s’en aillent
tous ?

Jacques Généreux : C’est la grande peur des représailles qu’on agite
en permanence : si vous taxez les plus riches,
ils vont fuir avec leur argent. D’abord, il faudrait
qu’ils partent avant l’arrivée au pouvoir d’un vrai
gouvernement de gauche. Parce qu’il ne faut
que quelques minutes pour instaurer les décrets
nécessaires à l’interdiction des placements
spéculatifs et taxer très fortement les transactions
financières. Les capitaux pourront circuler s’ils contribuent au bon financement
de l’économie réelle. En très peu de temps,
il est possible de lever des légions d’inspecteurs
pour contrôler ces transactions. En plus,
ces capitaux accumulés ne servent à rien car
ils ne sont plus investis dans l’industrie. Aux
États-Unis, ce que les actionnaires pompent
en dividende est supérieur aux apports de
capitaux dans l’économie réelle. Si on fermait
la bourse, les entreprises seraient plus riches.
Quant aux managers, s’ils partent parce qu’ils
gagnent de 400 000 euros par an et bien bon
débarras. La France est un pays qui regorge
de diplômés et d’entrepreneurs ravis de vivre
leur passion pour des salaires décents. L’interdiction
de la spéculation nocive est aussi une
façon de renverser les pouvoirs à l’intérieur
des entreprises et les vrais entrepreneurs
peuvent y être sensibles.

Pour les délocalisations, il s’agit souvent d’un
processus long, nous avons donc largement
le temps de mettre en place des instruments
d’intervention publique pour les éviter. Nous
pouvons rétablir les autorisations administratives
de licenciement. Pour délocaliser,
il faut déplacer du capital, la forte taxation
peut être décourageante. Je pense que cela
ne serait même pas nécessaire, parce que la
France est un pays attractif pour les investisseurs
 : une main-d’oeuvre qualifiée et efficace,
une administration sérieuse, des infrastructures
de communication et de transport efficaces,
des très bons systèmes éducatif et de
santé.

Il faut aussi regarder le projet politique du
Front de gauche dans son ensemble. Je crois
en une nouvelle politique de progrès humain,
de reconversion de notre économie, de notre
industrie,etc. Par ailleurs,la planification écologique
peut engendrer un développement
fabuleux d’activités, d’emplois, une croissance
écologiquement soutenable qui fera
bien plus que compenser d’éventuelles pertes
d’activités traditionnelles et polluantes.

Regards.fr : Faut-il maintenant sortir de l’euro ?

Jacques Généreux : Tout ce que je raconte ne semble pas possible
dans le cadre européen et bon nombre de personnes
sérieuses prônent une sortie de l’euro.
Il y a d’autres voies que le nationaliste, souvent
néo-faciste, ou l’abdication devant le néolibéralisme.
Nous souhaitons rester dans le cadre
européen au sein duquel il y a eu des apports
importants en terme d’environnement, de sécurité,
de développement économique, de progrès
social, de biens publics. Nous sommes
internationalistes et donc pour le renforcement
de la coopération des peuples. Il y a une voie
pour faire changer les choses dans l’Union européenne
 : la subversion en interne. On reste
dedans et on désobéit de manière fort aimable
et diplomatique : nous prévenons les autres
gouvernements que conformément au mandat
du peuple français, nous n’allons pas respecter
un certain nombre de traités et de directives
européennes. Est-ce qu’on risque des
mesures de rétorsion ? Non, il existe de nombreuses
conditions pour entrer dans l’Union
européenne, mais aucune pour en être exclu.
Si un seul pays décide de reprendre en partie
le contrôle de sa banque centrale, s’il interdit
certains produits financiers et s’il reprend le
contrôle partiel des mouvements de capitaux,
bref, s’il se met à l’abri de la spéculation, ça
change tout pour la France et pour l’Europe.
Les pays voisins verront que sans sortir de
l’euro, sans faire de drame, on peut faire autrement
pour régler la crise. Les Grecs, les Portugais,
les Irlandais n’accepteront plus l’austérité
et ils chasseront les gouvernements actuels. À
partir de ce moment-là, c’est une révolution par
le vote qui débouchera sur une vraie renégociation
des traités européens et des directives.

Regards.fr : Sauf que la gauche de gauche ne décolle
pas, elle ne cristallise pas encore les
résistances dans les mouvements sociaux
et la jeunesse indignée…

Jacques Généreux : Toutes les formes de militantisme n’ont pas
vocation à se fondre dans la forme « parti ». Il
s’agit maintenant de faire comprendre que le
Front de gauche constitue un débouché politique
crédible aux mouvements sociaux.

Dans les périodes de crise, il y a un piège démocratique
qui peut se refermer. Les classes
populaires ont toutes les raisons de ne plus
faire confiance à cette gauche qui les a trahies.
La droite est décrédibilisée. L’abstention et le
vote réactionnaire grandissent. La pire des situations
serait que la gauche gagne mais sans
volonté de rupture avec la finance et l’Europe
libérale : une alternance politique mais sans
alternative. Le pays s’enfoncerait dans de nouvelles
formes d’inégalités qui conduiraient à
des révoltes violentes. Si les électeurs français
savaient ce qu’est l’offre alternative du Front
de gauche, il y aurait un résultat massif. Nous
sommes engagés dans une course de vitesse.

Ses derniers ouvrages

Pourquoi la droite est-elle
dangereuse ?

éd. Seuil, 2007,
138 p., 11 €.

La Dissociété

éd. Seuil, 2008,
445 p., 22 €.

La Grande Régression

éd. Seuil,
2010, 288 p., 18 €.

Nous, on peut !

préface de Jean-Luc
Mélenchon,
éd. Seuil, 2011,
144 p, 11 € .

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