Accueil > Idées | Par Rémi Douat | 1er novembre 2005

Jacques Rancière : « Rendre à la démocratie son scandale »

La démocratie est une idée subversive, quand elle correspond vraiment au « gouvernement du peuple », écrit le philosophe Jacques Rancière. Le mépris initial de la démocratie, le gouvernement des incapables en Grèce antique, perdure bel et bien. Pour le philosophe à la plume acérée, une intelligentsia dominante et dirigeante voue à la démocratie une véritable haine. Entretien.

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Vous faites état d’une dépréciation de la démocratie. Depuis quand est-ce le cas ? Jacques Rancière. Le phénomène apparaît plus clairement depuis une quinzaine d’années avec l’évanouissement de la bipolarité monde socialiste/monde capitaliste. L’ancienne situation créait un consensus sur la démocratie. Elle était définie comme forme d’Etat et de société liée aux libertés individuelles. Le concept de peuple est devenu problématique dès lors que la démocratie a été déclarée triomphante sur l’espace planétaire. Dans La Haine de la démocratie je tente de voir comment l’opinion intellectuelle dominante a pu virer massivement, depuis le consensus libéral des années 1980/1990, jusqu’à des déclarations de rejet de la démocratie. Bien sûr cette opinion ne rejette pas la démocratie comme forme politique, c’est un tabou total, mais elle incite les gouvernements à suivre la voie de la « raison » et du « progrès » en se moquant de l’opinion publique. Au même moment, on a vu se développer l’idée selon laquelle la démocratie serait une forme de société, identifiant démocratie à consommation de masse. On nous a alors décrit la République et le bien commun menacés par la poussée continuelle des individus démocratiques, soucieux uniquement de leurs intérêts, abîmés par la consommation, aveuglés par la télévision, enivrés par Internet...

Votre propos a trouvé une illustration éclatante dans la méfiance exprimée par des élites à l’égard de la consultation populaire sur l’Europe. Pensez-vous toutefois qu’un désir de politique a émergé du récent référendum ? J.R. Il y a politique quand quelque chose déraille. La machine consensuelle passe son temps à rencontrer de nouveaux grains de sable. Elle voudrait construire un peuple sans conflit qui soit simplement réductible à une population dénombrable et objectivable. C’est un vœu pieux. Même s’il y a une tentative d’évanouissement de la politique comme objet conflictuel, les instances étatiques et économiques qui le souhaitent n’y parviennent pas. Concernant le référendum, le débat a commencé à prendre corps quand les gens ont lu le texte et réfléchi sur le type d’espace que proposait le traité constitutionnel européen. Le texte est un objet en trompe-l’œil qui semble d’abord enregistrer le dépassement des Etats-nations dans une grande fédération. Toutefois, c’est tout à fait autre chose. Il s’agit en fait de la constitution d’un « non-lieu », de centres de décision qui ne sont pas vraiment des Etats et qui de ce fait ne sont pas vraiment comptables devant un peuple. C’est une construction, entre pouvoir économique et pouvoir étatique, d’espaces de décision pour les communautés mais qui en même temps échappent au contrôle populaire. C’était un véritable enjeu politique. Dans cette période, on a entendu de manière très audible que le peuple n’était pas à sa place et ne faisait pas ce qu’il devait faire. Ce référendum n’était pas destiné à être l’objet d’un débat politique, il relevait plus de l’exigence d’un aval, l’enregistrement officiel d’un consentement. La question a été posée dans le cadre de l’idéologie consensuelle exprimant l’inutilité du débat parce qu’il y aurait « des évolutions nécessaires et souhaitables », auxquelles il faudrait s’adapter. Pourtant, ces évidences assenées se sont heurtées, parfois sous des formes un peu obscures ou détournées, à un désir de politique.

Comment agir contre le mépris de la démocratie ? J.R. Le premier enjeu est dans la définition même du concept. Il y a du désarroi autour de la définition des termes. Nous en avons vu un bon exemple durant la campagne du second tour de la dernière présidentielle en 2002. On se souvient de cette foule considérable, mobilisée « pour la démocratie » derrière ce slogan « il vaut mieux une république bananière qu’une France hitlérienne ». Cela traduisait une aspiration démocratique mais aussi une incapacité à poser la question de la signification de ce terme. La dépréciation de la démocratie est basée sur une confusion. Elle a été abusivement assimilée à une forme de gouvernement et de société. Cette confusion, elle remonte aux origines de la démocratie, sert d’argument aux politiques étatiques et à l’opinion intellectuelle pour dénoncer « la catastrophe démocratique » comme triomphe de la société individualiste sur les institutions communes. Il faut tenter de redonner un sens à la démocratie dans sa radicalité. La démocratie est un terme inventé par ses ennemis pour désigner le gouvernement du peuple, c’est-à-dire le gouvernement des incompétents. Cette définition est négative. Il faut la positiver et penser la démocratie comme excès, lui rendre son scandale pour la sortir du mépris. Ce qui rend la politique pensable, c’est l’excès démocratique. Derrière ces gouvernements supposés de telle ou telle compétence (savante, économique, médicale...) il y a un gouvernement de ceux qui ne sont pas plus destinés à gouverner qu’à être gouvernés. Je pense qu’il faut rétablir cette radicalité de la politique. Se battre simplement pour le maintien du statu quo n’est pas très exaltant. Se battre pour la démocratie comme vague configuration économico-étatique n’est pas non plus de nature à nous dynamiser réellement.

On dit la Ve République fatiguée. Est-ce un moteur de dépolitisation ? Est-ce pertinent d’en envisager une sixième ? J.R. C’est un opérateur de dépolitisation qui en plus se retourne contre ceux qui l’on manié. L’élection de 2002 le montre bien. Les forces des extrêmes, censées être marginalisées et inefficientes, sont venues paralyser le système. D’autre part, la Constitution de la Ve République, en instituant le système majoritaire, en donnant de plus en plus de poids au président ou encore en constituant une union entre un président et sa majorité, a tari le véritable débat politique au bénéfice des enjeux de prise de pouvoir. Lorsqu’on arrive au point où une Constitution se retourne contre ses propres objectifs, on peut bien sûr dire qu’il en faut une autre. Mais cela relève de la logique étatique. La logique politique est tout autre et demande de prendre la mesure de la remise en question. L’intérêt n’est pas d’avoir une VIe République dans laquelle on changerait un peu les rapports institutionnels. Ils ont leur importance mais c’est l’interrogation sur le sens même de la démocratie qui est crucial. J’ai rappelé dans mon livre les réquisits que nous serions en droit d’attendre : mandats électoraux courts, non renouvelables, non cumulables, réduction au minimum des dépenses de campagne, monopole des représentants du peuple sur l’élaboration des lois... Je ne m’attends guère à ce qu’une sixième Constitution nous apporte ça.

Propos recueillis par R.D.

Jacques Rancière est philosophe, auteur notamment des ouvrages : Aux bords du politique , 1998, La Mésentente : politique et philosophie , 1995. Dernier livre paru : La Haine de la démocratie , éd. La Fabrique, 13 euros.

Paru dans Regards n°23, novembre 2005

La Haine de la démocratie - Extraits

« La nouvelle haine de la démocratie n’est donc, en un sens, qu’une des formes de la confusion qui affecte le terme. Elle double la confusion consensuelle en faisant du mot « démocratie » un opérateur idéologique qui dépolitise les questions de la vie publique pour en faire des « phénomènes de société », tout en déniant les formes de domination qui structurent la société. Elle masque la domination des oligarchies étatiques en identifiant la démocratie à une forme de société, et celle des oligarchies économiques en assimilant leur empire aux seuls appétits des "individus démocratiques". Elle peut ainsi attribuer sans rire les phénomènes d’accentuation de l’inégalité au triomphe funeste et irréversible de l’"égalité des conditions" et offrir à l’entreprise oligarchique son point d’honneur idéologique : il faut lutter contre la démocratie, parce que la démocratie, c’est le totalitarisme. »

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