Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er février 2010

James Thierrée, le succès

Raoul , de James Thierrée, appartient à cette famille de spectacles où le théâtre accueille des formes venues du cirque. Divertissement ou art ?

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Dès 7h30 du matin, paraît-il, des spectateurs faisaient la queue pour tenter d’avoir une place et, avant la première, certains avec de petites pancartes cherchaient à racheter des billets sur le trajet entre le métro et les portes du théâtre. Les deux semaines de représentations de Raoul au Théâtre de la Ville en décembre dernier auront ainsi donné son plein sens à l’expression « jouer à guichets fermés ». Raoul est le dernier spectacle de James Thierrée, dont aucun article n’omet de dire qu’il est le petit-fils de Charlie Chaplin, et dont le premier spectacle, La symphonie du hanneton, récompensé par quatre molières en 2006, avait commencé d’inscrire durablement le nom de son auteur dans l’ordre des phénomènes du théâtre actuel.

Une fois vu, le spectacle ne dément pas la passion suscitée : le soir de la première, une standing ovation de bon aloi a interrompu la dernière minute du spectacle, selon la loi du genre qui veut que plus la manifestation d’enthousiasme est emportée, moins elle est respectueuse de la fin réelle de l’objet qui l’émeut, de sorte qu’on ne sait jamais bien si l’applaudissement fête le spectacle ou la fin du spectacle. En vérité, cette ignorance de ce qui se passe réellement au plateau est significative de ce que sont les applaudissements : l’expression de la satisfaction du groupe à lui-même, à l’occasion d’un objet interchangeable. L’applaudissement est un texte que le public s’adresse à lui-même.

NOUVEAU CIRQUE

Revenons à Thierrée. Raoul, et avec lui les productions de la compagnie du Hanneton qu’il dirige (1), appartient à cette famille de spectacles qui correspondent à l’accueil par le théâtre de formes venues du cirque. Ce mouvement, inauguré par le Nouveau cirque dans les années 1970, dit aussi cirque contemporain, trouve aujourd’hui une forme de consécration, et peut-être de déplacement, avec des gens comme Tillerez, Bartabas ou Warren Zavatta (2). James Thierrée est le fils de Victoria Chaplin-Thierrée et Jean-Baptiste Thierrée, fondateurs du Cirque Bonjour, sous chapiteau, avec lesquels, dans la stricte tradition circassienne, il joue très tôt (dès l’âge de quatre ans), il part en tournée, et avec lesquels il apprend notamment l’acrobatie, la danse, le violon, le trapèze.

Le Nouveau cirque a été cette tentative de renouvellement des formes scéniques par l’introduction d’éléments ou de paradigmes du cirque adossée aux mouvements politiques et sociaux de la fin des années 1960 et des années 1970, qui s’est développé en marge du théâtre de répertoire pratiqué dans les salles conventionnelles. Nomadisme contre sédentarité institutionnelle, saltimbanque jongleur contre acteur de texte, rue rebelle contre culture bourgeoise. Le paradoxe de cette appropriation revient au déplacement des valeurs politiques qui a soutenu l’émergence de ce mouvement : le cirque, tel qu’il s’est inventé dans l’Europe du XVIIIe siècle, est un produit et un reflet des développements du capitalisme qu’il accompagne et la famille, qui est la structure des grands cirques qui sillonnent alors l’Europe et l’Amérique du Nord, dans des conditions de vie fort rudes, est un modèle de famille conservatrice, patriarcale et autoritaire. Dans les années 1970, l’univers cirque est alors au contraire investi d’un imaginaire gauchiste.

Il est résulté de ce Nouveau cirque des compagnies qui ont créé des formes hybrides, qui croisaient théâtre et cirque, c’est-à-dire dramaturgie et numéros, sens et épate (dramaturgie ne signifie pas nécessairement narration). On citera l’historique Cirque Plume, le très beau travail du jongleur Jérôme Thomas (3), les créations magnifiques de Johann Le Guillerm. Aux compagnies originelles de la première génération a succédé aujourd’hui un peuple de compagnies qui exploitent paradigmes et éléments du cirque pour des formes qui ont trouvé leur place dans l’institution et qui n’ont plus du tout la même frappe politique, que le théâtre de rue s’institutionnalise, ou que le théâtre en salle intègre régulièrement désormais trapèze, acrobatie, structure par numéros et autres vocabulaire ou syntaxe forains. Les spectacles de James Thierrée, venu du cirque proprement dit, trouvent ainsi un contexte théâtral institutionnel favorable, qui explique le déploiement de son travail non plus au cirque, mais au théâtre.

CIRQUE OU THÉÂTRE

Car dans cette famille de scènes hybrides, la question de la nature des formes me semble pourtant perdurer de façon cruciale, dans la mesure où les adresses respectives du cirque et du théâtre se tournent le dos : le cirque est là pour émerveiller et épater (4) là où la meilleure forme d’adresse théâtrale serait à chercher, plutôt, du côté d’un beau qui ne doit rien au merveilleux et d’un exploit qui se doit de ne pas se suffire de virtuosité technique. L’art, c’est ce qui s’arrache à la technique.

Raoul serait l’histoire d’une vie : un être reclus habitant une sorte d’île ou d’isolat sous-marin et perturbé dans sa solitude par son double, venu briser son cocon. Dans sa cabane faite de tubes d’orgues et de mâts métalliques, Raoul joue du violon, se bat avec des objets qui sont autant de prétextes à de petits numéros rigolos : cadre, théière, poubelle, phonographe. L’écart entre le corps et l’esprit est ici la figure privilégiée du comique et de la virtuosité physique, selon des ressorts classiques : les jambes de Raoul sont soudainement celles d’un cheval indocile, sa propre main l’interpelle comme si elle était celle de l’autre, l’orgue-maison tremble à l’unisson de son hôte. Le spectacle alterne ainsi les figures d’une gentille folie où le corps se prend pour un autre ou se confond avec les objets alentour. Le tout étant une succession de prouesses et d’astuces joyeuses. Et témoignant d’une générosité certaine, que confirme de façon très jolie l’ultime pas de danse au moment du salut, ou comment James Thierrée est assurément un être de scène, quelqu’un dont la vocation est de donner à voir et de servir le spectacle.

La place de Thierrée sur une scène n’est pas à mettre en doute, en revanche, c’est la place que le théâtre lui fait qui est plus délicate à penser, car on peut s’interroger sur l’ampleur d’un tel succès. Cette écriture scénique dessine certes des linéaments de propos, mais ne serait-ce pas là plutôt le pré-texte dont l’argument demeure une succession de numéros qui, aussi brillants fussent-ils peut-être, n’en sont pas moins pris dans un type d’adresse qui plafonne ? Le rythme même du spectacle, qui enchaîne de façon soutenue les séquences, est proprement un rythme de chapiteau, qui laisse moins de place au spectateur pour penser avec l’image que pour suivre les détails des prouesses.

Il serait méchant de faire observer que les spectacles de Thierrée sont toujours programmés à Paris au moment des fêtes de Noël. Néanmoins, on a quand même envie d’être un peu réactif devant tant de grabuge en ce que cela signifie. Fêter le travail de Thierrée est parfaitement justifié, le fêter à ce point, c’est énoncer un discours sur ce que se doit d’être le théâtre, et un discours problématique : le théâtre n’est pas l’art du merveilleux ni l’art de l’acrobatie, et pour le dire de façon abrupte, il y a un rapport à la violence, qu’il importe que le théâtre assume, qui se nomme peut-être aussi dramaturgie, à laquelle la fête-à-Thierrée donne congé pour des réjouissances agréables mais sans force. (On tempérera donc ici l’enthousiasme de notre collègue du Figaro : « Il y a tout Rimbaud, Caroll, Descartes, Pascal et Freud, (...) dans ce Raoul. » (5))

La question à laquelle cela revient est peut-être celle de ce qui nous aide à vivre, à laquelle il y aurait deux réponses, programmatiques, l’option de l’autruche, que l’on appellera divertissement, et l’option du pire, qu’on appellera art. Le propos de ce texte n’est pas de dire que le divertissement n’a pas sa place, au contraire : a fortiori lorsqu’il est de haut vol comme ici : mais de poser qu’il ne l’a qu’à partir du moment où l’art a la sienne. Or l’engouement pour le travail de James Thierrée emporte avec lui un discours sur le théâtre qui maximise l’un au détriment de l’autre.

D.S.

1. Revoir Au revoir parapluie (2007), Raoul (2009).

2. Voir par exemple le portrait de W. Zavatta dans Libération , jeudi 24 décembre 2009.

On ne peut donc pas dire, comme sur France Inter, que Thierrée est « atypique » et qu’il « invente un nouveau genre » (voir le site de l’émission « Esprit critique »).

3. Lire Regards n° 1, janvier 2004.

4. Le monde forain compte aussi tout un travail sur le monstrueux, que Thierrée exploite relativement peu.

5. Ariane Bavelier, « James Thierrée au pays des chimères », Le Figaro , 11 septembre.

À VOIR

La compagnie a créé à ce jour quatre spectacles, La Symphonie du Hanneton (1998), La Veillée des Abysses (2003), Au revoir parapluie (2007).

Raoul est en tournée dans toute la France. Prochaine date : 18 mai 2010, Espace des arts de Chalon-sur-Saône

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