Accueil > Politique | Entretien par Rémi Douat | 13 mars 2012

Jean-Luc Mélenchon : « Nous élevons le niveau politique de l’élection »

Mélenchon prend la main.

Ira-t-il dans un gouvernement
socialiste ?
Pourquoi chanter la
Marseillaise dans les meetings
 ? À quoi sert le Front
de gauche ? Tout ce que
vous avez toujours voulu
savoir sur Jean-Luc Mélenchon…
sans jamais avoir
osé lui demander.

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Regards.fr : Que révèlent les propos de
François Hollande dans
The
Guardian ; « Il n’y a pas de
communistes en France » ?

Jean-Luc Mélenchon : Ce n’est pas une bourde. Cela
révèle une conviction profonde,
non seulement sur le communisme
mais aussi à propos du
socialisme de rupture, réformiste
ou révolutionnaire. L’économie
de marché, puisque c’est
ainsi que Hollande euphémise
le capitalisme, serait indépassable.
Cela confirme ce que
nous savons déjà : l’option de
François Hollande n’est pas
celle d’un rapport de force avec
le capitalisme financier mais une
relation d’arrangements. Cette
voie-là, nous la connaissons.
Elle mène au désastre, nous
venons de le voir en Grèce.

Regards.fr : Alors le divorce est bel et
bien consommé avec le
PS… Mais si vous n’allez
pas dans un gouvernement
socialiste, en cas
de victoire de François
Hollande, pourquoi voter
pour vous ?

Jean-Luc Mélenchon : Pour soutenir un programme !
Notez que Hollande n’est pas
dans une logique de rassemblement.
Sa méthode est brutale.
Pour s’unir à lui, il faut accepter
son projet, c’est lui-même qui
le dit. Ce qu’il exige, c’est donc
une capitulation sans condition.
Ça s’appelle « plumer la volaille
de gauche ». Dans ces conditions
il ne sert à rien de mener
bataille pour faire un « bon
contrat » avec le PS. On a vu où
cette stratégie a mené les Verts.
Mais si les socialistes veulent aller
vers le SMIC à 1 700 euros,
la retraite à 60 ans et le respect
des 35 heures…, alors on pourrait
discuter. J’ai fait cette proposition
en août dernier ! Refus
total. Ne tournons pas autour
du pot : le Front de gauche est
dans une stratégie indépendante
de conquête du pouvoir.
Je me bats et me battrai jusqu’à
la dernière seconde avec l’idée
d’être en tête de la gauche.
Alors le Front de gauche serait
en mesure de provoquer
un rassemblement et là, des
négociations honnêtes seront
possibles. Nous sommes dans
la radicalité concrète. Nous
voulons accéder au gouvernement
et nous annonçons comment
et pour quoi faire. Mon
devoir personnel est de rendre
possible le rassemblement de
ceux qui sont sur une position
de gauche de rupture. Je
ne siégerai donc dans aucun
autre gouvernement que celui
que je dirigerai.

Regards.fr : Concrètement, à quoi
sert le Front de gauche ?
Qu’êtes-vous en train de
faire ?

Jean-Luc Mélenchon : Le Front de gauche est une
nouvelle force politique, un
rassemblement qui a vocation
à devenir un front du peuple.
De cette ambition, nous commençons
à voir les prémices. Il
suffit de voir qui vient dans nos
meetings : une population bigarrée,
au sens physique, générationnel
et politique. Ce n’est
pas une attraction électorale,
comme nous le lisons parfois,
mais le signe de quelque chose
de bien plus profond, une mobilisation
citoyenne portée par un
parti sans mur, qui vient de loin
et entre en résonance avec un
contexte qui dépasse nos frontières, celui d’une crise
majeure. Dans ce processus,
nous ne faisons pas seulement
une campagne électorale. Nous
construisons une culture commune
et un outil avec des méthodes
d’éducation populaire
dont je suis le porte-parole.
Nous n’improvisons pas. Chacune
des étapes est mûrement
réfléchie. Dès que nous avons
franchi un cap de crédibilité
nous l’avons projeté contre
le Front national. Nous avons
porté des coups sévères à
Marine Le Pen alors même que
trop de gens restaient en état
de sidération et lui décernaient
des brevets de respectabilité.
La tendance s’inverse. On peut
mettre ça à notre crédit. Nous
allons continuer ! Nous faisons
maintenant revenir le débat européen
dans la lumière. Le Parti
socialiste et l’UMP voulaient
dissimuler l’enjeu européen
des nouveaux traités. Nous
ne les avons pas laissés faire.
De cette façon, nous menons
notre tâche d’éducation populaire
 : nous élevons le niveau
politique de l’élection en fortifiant
la prise de conscience de
classe des citoyens.

Regards.fr : De quoi est faite cette
culture commune ?

Jean-Luc Mélenchon : Il s’agit de réinvestir les symboles
de la gauche et si les
autres s’en trouvent mal, ils
n’avaient qu’à pas les abandonner
 : le poing fermé, le
drapeau rouge, les fondements
du mouvement ouvrier… Ces
grands dénominateurs communs
sont maintenant portés
par des milliers de gens qui les
identifient comme leur propre
cause. Nous sommes les enfants
de cette histoire et nous
l’assumons. Il faut maintenant
la prolonger, la transformer.
Nous sommes dans une compétition
avec les sociaux libéraux
qui passent leur temps à
expliquer que tout cela est fini,
que c’est du passé. Nous luttons
contre l’effacement d’un
siècle d’expériences.
Notre culture s’ancre dans
un socle profond que nous
sommes en train de réveiller.
La culture égalitaire, la révolution,
les Lumières, la laïcité,
la République pour tous, le
communisme spontané de la
culture populaire des Français.
J’ai vu comment cette culture
a été délibérément marginalisée
par la machine médiatique
du capitalisme. Mais j’ai
aussi observé en Amérique du
Sud comment elle pouvait se
reconstruire. Il faut faire entrer
cet acquis en résonance avec
le nouveau paradigme qu’est
l’écologie politique. Avec la
« planification écologique »,
nous l’avons intégré à notre
culture, chacun à son rythme,
mais de manière irréversible.
C’est fait. Il n’y aura pas de
recul. Nous avons aussi récupéré
le drapeau. Je sais bien le
choc que cela a été de voir arriver
le drapeau bleu blanc rouge
dans nos meetings. Mais fallait-il
l’abandonner aux Versaillais ?

Regards.fr : D’ailleurs vous semblez
dans ces meetings faire
cohabiter avec une certaine
gourmandise la
Marseillaise et l’Internationale.

Jean-Luc Mélenchon : La Marseillaise s’est imposée
petit à petit, à force d’explication.
Le Front de gauche incarne
une tradition révolutionnaire profonde
du peuple français, notamment
incarné par ce chant.
Et pas seulement il y a deux
siècles. Je rappelle que dans
l’Espagne de Franco ou le Chili
de Pinochet, chanter la Marseillaise
était un motif d’arrestation.
De la même manière, faire
entrer le drapeau rouge dans
les meetings, ça peut paraître
très banal, mais ce n’était pas
évident pour tout le monde. Il a
fallu se battre contre l’injonction
majoritaire qui considère que le
drapeau rouge est archaïque. Le
drapeau de Hollande est blanc
avec son nom écrit dessus ! Tout
un programme !

Regards.fr : Les jeunes et les ouvriers,
selon les chiffres disponibles,
sont les grands
absents du vote Front de
gauche. Comment l’expliquez-
vous ?

Jean-Luc Mélenchon : Il faut parfois laisser les sondages
de côté. Je m’en remets plutôt à ma culture politique, à
des méthodes à l’ancienne, à
l’instinct. Si les jeunes ne votent
pas Front de gauche, alors
ceux que je vois si nombreux
dans les meetings n’existent
pas ? Nous sommes impatients
de les voir prendre toute leur
place. Quand nous leur disons
que la consigne c’est de ne
pas attendre la consigne, on
ne peut dire plus. Nous ne
sommes pas un objet fini, les
jeunes s’agrègent à nous, ils
prendront le pouvoir. Ils jouent
déjà leur rôle dans la direction
du Front et dans l’action.
En ce qui concerne les ouvriers,
observez ! Il se passe quelque
chose et c’est le fait majeur à
relever en ce début d’année :
une masse de syndicalistes
est au rendez-vous du Front de
gauche. Je m’étonne que les
médias ne décrivent pas davantage
ce phénomène. Il faut dire
qu’à droite ils croient que les
syndicats ont toujours été une
courroie de transmission des
partis de gauche. Mais nous, à
gauche, nous savons bien que
la réalité est tout autre et que
l’osmose était rompue depuis
bien longtemps. Alors oui, il
faut réaliser l’ampleur de l’événement
que représente la réapparition
de drapeaux des syndicats
dans nos meetings. Après
2005 et le référendum sur la
Constitution, les syndicats ont
réalisé qu’ils devaient porter
leurs objectifs plus loin. Mais
aucune force politique crédible
n’a été à leur rencontre, au
contraire. Il suffit de regarder
l’attitude du PS ou du NPA,
sur les retraites. À l’inverse, le
Front de gauche a eu une attitude
respectueuse vis-à-vis du
champ des syndicats, tout en
les accompagnant. Une connivence
loyale dont nous récoltons
les fruits aujourd’hui. Alors,
non, on ne peut pas dire que le
Front de gauche n’est pas lié
aux ouvriers tant cette jonction
entre le syndicalisme militant
et nous est un événement
nouveau et considérable.

Regards.fr : Le pari initial du Front de
gauche impliquait une
campagne collective, or
ce n’est pas franchement
le cas. Vous-vous sentez
seul parfois ?

Jean-Luc Mélenchon : Non c’est une campagne très
collective. Mais la situation
dans les médias n’est pas de
notre fait. Nous avons fait le
maximum pour imposer d’autres
visages ! Mais nos porte-parole
ont été ostracisés. On accepte
d’autres porte-parole pour tous
les autres partis et pour nous,
ça bloque. J’atteins pourtant
une limite physique. Je ne peux
pas être partout. Une campagne
personnelle est tout simplement
impossible. Beaucoup
ne voulaient pas me croire au
début, victimes d’une mentalité
ve République qui ne croit
qu’à l’homme providentiel. Mon
insistance finit par payer et la
banquise se dégèle un peu.
Voilà pour les apparences médiatiques.
La réalité de terrain
est tout autre : nos porte-parole
sont là et ne jouent pas un
rôle secondaire. Autre élément
important à signaler, on ne peut
pas distinguer dans nos meetings
les prises de paroles qui
viennent du Parti de gauche,
du Parti Communiste ou de
la FASE… L’intérêt de cette
campagne polyphonique est
ce langage commun que nous
avons fait naître.

Regards.fr : Qu’allez-vous faire de
cette culture commune et
de cette dynamique ?

Jean-Luc Mélenchon : Il est trop tôt pour penser à
« l’après ». Je constate simplement
que des seuils sont franchis
sur lesquels il sera difficile
de revenir. Nous avons gagné de
la connivence, de la fraternité, un
goût pour le combat commun…
Personne n’envisage après cela
de rentrer à la maison chacun
dans son coin. Ma tâche, pour
l’heure, est de faire franchir au
Front de gauche un seuil de crédibilité.
Cela implique un score
à deux chiffres. Mais ce n’est
qu’une étape de la révolution citoyenne.
Au final, elle a vocation
à nous échapper. Par exemple,
notre initiative « Reprenons la
Bastille », le 18 mars prochain,
s’est enflammée à partir d’une
simple phrase prononcée dans
un meeting. Dès le lendemain,
comme une traînée de poudre,
la nouvelle se répandait sur les
réseaux sociaux, du covoiturage
s’organisait et des billets de
trains s’échangeaient. C’est une
appropriation populaire. Voilà
ce qu’est le Front de gauche,
un parcours vers la révolution
citoyenne. Si nous ne prenons
pas le pouvoir, « les austéritaires
 » plongeront la France
dans la situation catastrophique
de la Grèce. Avec de telles
politiques d’austérité, même
l’Allemagne est promise à cet
avenir.

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