Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er septembre 2008

Jean-Pierre et Luc Dardenne : dire le silence

Au centre du nouveau film des frères Dardenne, Le Silence de Lorna, la rencontre d’une immigrée albanaise et d’un camé mis au ban par tous. Faux mariages, immigration, précarité, les thématiques se croisent dans ce film fait d’ellipses et de silences. Entretien avec Jean-Pierre et Luc Dardenne

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Central dans La Promesse, le thème de l’immigration est au cœur du Silence de Lorna.

Luc Dardenne. La Promesse, c’est l’histoire d’un garçon, Igor, qui quitte son cercle familial. Il se sent obligé vis-à-vis d’Assita, une femme venue d’Afrique, bien plus qu’envers son milieu d’origine. Igor trahit son père pour dire la vérité à Assita. L’étranger est au centre du film. Lorna est dans une situation précaire. Pour obtenir ses papiers, elle ne peut passer par des circuits légaux. C’est une proie facile pour la mafia locale. Mais, ce qui nous a intéressé, plus que le problème de l’immigration, c’est le fait que Lorna se trouve dans la situation de rencontrer Claudy, un junkie. Qu’elle soit devant la possibilité de sauver, ou non, celui qui devient petit à petit pour elle un être humain. Son statut d’immigrée ne lui donne aucune circonstance atténuante. Elle arrive à penser le contraire de ce que ses conditions de vie l’auraient amenée à penser. Claudy, en tant que camé, est considéré comme inférieur par l’opinion majoritaire, ainsi que le sont les immigrés de La Promesse. Peut-être parce qu’il s’autodétruit, il apparaît comme n’ayant plus le même statut que les autres. Claudy, comme le dit Sokol à Lorna, « serait mort » de toute façon. Si la situation de Lorna est précaire, celle de Claudy, dans la mentalité collective, l’est encore plus.

Lorna est l’un de vos personnages les plus doux, les plus posés.

Jean-Pierre Dardenne. Nous avons tourné ce film en 35 mm, alors que nos précédents l’étaient en super 16 mm. Nous voulions regarder Lorna plutôt que la suivre. Notre caméra devait moins bouger, enregistrer plutôt qu’écrire. Ne pas être dans son énergie, être plus loin d’elle. On voulait que le spectateur soit dans la même position que la caméra, qu’il observe cette femme. Qui est-elle ? Que fait-elle ? Elle échappe sans cesse, elle manigance des plans incroyables. Elle invente un système pour sauver Claudy tout en gardant la confiance de Fabio.

L.D. Lorna ne veut pas éliminer les autres. Dans Rosetta, on allait toujours vers les autres avec Rosetta, à partir d’elle. C’est elle qui était motrice. Inversement, nous n’avons jamais voulu que Lorna soit au centre du cadre. Elle est là, parmi les autres. C’est pour cette raison qu’on a tourné à Liège et pas à Seraing. On voulait que Lorna vive dans une grande ville, parmi la foule. Elle est anonyme, entourée de tous ces gens qui ignorent ses machinations. Cela donne un côté étrange à sa présence. Lorna change, évolue. Elle construit d’abord du vrai avec du faux (faux mariage, vrais papiers), mais finit par prendre le faux pour du vrai, en croyant que cet enfant imaginaire, l’enfant de Claudy, existe réellement. Son corps s’est révolté. Son silence lui a créé un enfant dans le ventre.

Dans cette métamorphose, il y a une scène pivot, celle de l’hôpital. Alors que Claudy dort, de dos, le face-à-face a lieu. Mais, cette scène préfigure aussi sa mort, qui est la grande ellipse du film.

J.-P.D. Cette ellipse, c’est un pari qu’on a fait dès le début. La mort de Claudy n’a jamais été filmée ni écrite. On voulait qu’il disparaisse, qu’il sorte du film.

L.D. On a fait plusieurs versions de la scène de l’hôpital. Certaines en filmant le visage de Claudy.

J.-P.D. Le plan sur son visage à lui était trop appuyé. C’était mieux de voir son visage sur le visage de Lorna.

L.D. Lorna pose le sac, le regarde. On entend sa respiration, ce qui le fait vivre, Claudy dort. C’est ce qui attire Lorna mais on ne sait pas vraiment si c’est sa respiration à elle ou à lui ; du moins, c’est comme cela qu’on a mixé la scène. Ce jour-là, le comédien, malade, a réellement dormi pendant la prise...

Dans Au dos de nos images , vous suggérez que le fait de découvrir de nouveaux acteurs permettrait d’échapper au cinéma entendu comme une « vaste entreprise de clonage ».

L.D. Nous avons « formé » plusieurs acteurs mais pas Arta Dobroshi, l’actrice originaire du Kosovo qui joue le personnage de Lorna. Elle était inconnue du public français et cannois mais avait déjà tourné dans son pays. Pour nous, il y a un plaisir immense à mettre en scène des inconnus. Peut-être avons-nous un côté vampires...

Vous tenez aussi à tourner dans la continuité du scénario ?

L.D. Oui, on a tourné ainsi Falsch et tous nos films depuis La Promesse. Cela coûte plus cher : un film de 4 millions, on pourrait le faire avec 3 si on travaillait à l’efficacité industrielle : système qui a fait ses preuves aussi.

J.-P.D. Tourner dans ce souci d’efficacité serait très compliqué pour nous, vu que nous n’arrivons pas sur le plateau avec un découpage arrêté. On a besoin de se nourrir des lieux, de les mettre à l’épreuve. Toutes les scènes dans le sas de l’appartement se sont construites petit à petit. Quand on est entré dans l’appartement, on ne savait pas où la scène avec la police se passerait. L’entrée a pris de l’importance ; c’est là que Lorna pose son manteau, son sac. C’est là qu’ils se disputent la première fois. Quand on est arrivé à la scène d’amour, ce lieu s’est encore imposé.

L’argent est omniprésent dans Le Silence de Lorna , comme dans vos autres films. Pourquoi ?

L.D. ** On fait souvent une équation entre l’argent, le capitalisme et l’exploitation. Mais pensons à cette anecdote : en pleine ségrégation aux Etats-Unis, un Noir commande un verre dans un bistrot. Le patron, un Blanc raciste, lui répond : « Non je ne sers pas les Noirs. » Le Noir lui rétorque : « J’ai de l’argent, le même que toi, donc tu me sers. » L’argent a aussi une valeur d’égalisation ; il peut casser les injustices, les préjugés. Dans le film, il y a deux types d’argent : l’argent avec lequel les êtres s’achètent, et celui que Claudy change en argent de la confiance. Il confie son enveloppe à Lorna pour ne pas replonger. Que faire de cet argent une fois que Claudy a disparu ? Lorna cherche d’abord à s’en débarrasser car c’est sa culpabilité qui est présente dans cet argent. A travers lui, c’est Claudy qui continue à être là. **Propos recueillis par J.C.

Paru dans Regards n°54, septembre 2008

Le Silence de Lorna de Jean-Pierre et Luc Dardenne, en salles depuis le 27 août

Dans une très belle note de 1993, recueillie dans Au dos de nos images, Luc Dardenne marquait : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ?, a écrit Wittgenstein. C ?est valable aussi pour l’écriture des dialogues. Ne pas faire dire aux personnages ce qu’ils ne peuvent pas dire. Ils ne peuvent sortir de leur situation pour la dire avec des mots. Ils sont dedans. A nous de leur donner des mots où puisse se faire entendre le silence des mots qu’ils ne peuvent pas dire. » Le silence est la ligne de force de leur nouveau film, subtil prix du scénario au dernier festival de Cannes. Pour obtenir des papiers et ouvrir un restaurant avec Sokol, son compagnon, Lorna, jeune femme albanaise vivant en Belgique, s’est associée à Fabio, un homme du milieu, qui lui a organisé un faux mariage avec Claudy, un junkie. Lorna doit ensuite épouser un Russe qui souhaite à son tour devenir belge. Pour que ce second mariage lucratif ne traîne pas, Fabio a prévu de supprimer celui qu’on appelle « le camé ». Appelée au secours par Claudy qui tente de décrocher, Lorna se retrouve dans une situation intenable. Son silence est mortifère. Quelle parole inventer ?

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