Accueil > Culture | Entretien par Juliette Cerf | 29 mai 2011

Joann Sfar : « mon métier, c’est de dédramatiser »

Après Gainsbourg (vie héroïque), Joann Sfar vient d’adapter au cinéma sa
bande dessinée Le Chat du Rabbin. Il évoque ici les aspects techniques
de son travail mais aussi la responsabilité des artistes dans notre société.
La religion, le dialogue, l’humanisme sont des thèmes qui lui sont chers.

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La chenille et le PC

« Autochenille Productions, la société qui a produit Le Chat
du Rabbin
, s’est créée dans les bâtiments du Parti communiste
français. Le film a été entièrement tourné là-bas : l’animation,
le relief, etc. On cherchait des locaux ; ils avaient
refusé à plein de gens, considérant que certaines activités
n’étaient pas compatibles avec leur “sacerdoce”. On s’entend
très bien, nous avons deux étages chez eux. Travailler
dans un monument historique, l’immeuble d’Oscar Niemeyer,
a été très inspirant pour les équipes. »

De Gainsbourg au Chat

« Les deux films se sont chevauchés plus que succédés. On
a commencé Le Chat du Rabbin il y a quatre ans, et quand
Gainsbourg (vie héroïque) a été terminé, on a pratiquement
recommencé le dessin animé. Tout ce que j’avais appris au
contact d’une vraie équipe, j’ai essayé de l’instiller dans l’animation.
Cet aller-retour constant entre le dessin et le réel a
déterminé le style du dessin animé. Le travail avec les comédiens
est au centre du projet. François Morel, Hafsia Herzi,
Maurice Bénichou sont bien plus que des voix : on les a filmés
en train de jouer en costumes. Le son a été pris avec une
perche et pas derrière un micro. La gestuelle des comédiens,
leur regard, leur rythme, tout cela crée de l’air, des déplacements. Des dessinateurs étaient
là pour faire des dessins d’après
nature. L’idée était d’avoir une vraie
symbiose entre le travail des comédiens
et celui des animateurs. »

L’Épure du geste

« Parfois je dessine mon chat parce
qu’il est sur mon bureau, parfois
parce que je me souviens de lui.
C’est tout le paradoxe du dessin :
un geste qui passe son temps à
aller du dessin d’après nature au
dessin d’imagination. Il fallait que le
film traduise cela, en alternant des
moments réalistes et des moments
imaginaires. J’ai le
sentiment que le dessin
animé, par rapport
au film traditionnel, emmène vers un contrôle total du geste.
Il a à voir avec le théâtre Nô ou les arts extrême-orientaux
où le moindre mouvement du corps est important. Finalement,
c’est presque l’inverse de la “motion capture”, le fait
qu’un ordinateur reproduise servilement les mouvements du
corps. L’animateur ne retient du geste du comédien que ce
qui lui semble le plus expressif. Il y a une volonté d’épure du
geste. Une chorégraphie. Le dessin animé, c’est le monde
de l’interprétation. »

« Réelles présences » de la 3 D

« Demander pourquoi la 3 D,
c’est comme demander
pourquoi la couleur. Les
gens ont d’abord pensé
que c’était affreux, puis,
il y a eu Les chaussons
rouges
de Michael
Powell. Il ne faut pas
attendre du relief qu’il
change l’histoire, mais on
ne peut pas ne pas jouer
avec cette nouvelle technologie.
Le film sort en 3 D
et en 2 D en même temps.
Tous les dessins animés
sortent aujourd’hui en 3 D. Depuis que L’Illusionniste
de Sylvain Chomet n’a pas dépassé
les 200 000 entrées, on sait
qu’un dessin animé ne peut pas
ne pas exister aussi en relief. Sans
relief, un dessin animé manque de
visibilité – les familles n’iront pas,
il n’y aura aucune grande salle. On
a tenu à faire le relief nous-mêmes,
c’est-à-dire qu’on a quasiment
recommencé le film, retravaillé
les 1 200 plans, créé un sol, des
ombres portées, etc. J’ai voulu que
le relief apporte en onirisme. C’est
dans les scènes intimes beaucoup
plus que dans les scènes plus réalistes
de poursuite ou de bagarre
que le relief crée une étrangeté.
J’ai essayé de faire un relief d’oeil
humain qui contribue à créer de la
proximité, ce que George Steiner
appelait de “réelles présences”. »

« Je ne suis pas un touche-à-tout »

« Mon envie serait qu’en voyant mes
deux films, le spectateur retrouve
ma voix, celle qui s’exprime dans
mes bandes dessinées. Je ne me
considère pas comme un touche-à-
tout ; la seule chose que je fais,
c’est raconter des histoires. Et je
voudrais que chaque nouvelle
histoire soit la continuation de
quelque chose. Certains thèmes
reviennent : la tendresse ou le
rapport aimant, qu’il soit familial
ou érotique, comme rempart
aux pulsions de mort.
Il a toujours un moment
où mes personnages ont
besoin d’obliquer vers
une relation terrienne amoureuse. A chaque fois qu’on l’emmerde avec une question idéologique ou religieuse, le chat se réfugie dans les bras
de sa “maîtresse”. Je ne me considère ni comme un intellectuel,
ni comme un militant. Mon métier, c’est de dédramatiser.
Je mets beaucoup d’énergie à essayer de faire baisser le
degré de haine. »

Artiste-citoyen ?

« Oui, peut-être. Nous vivons une époque de détestation hyperbolique
de soi, des autres. Pendant longtemps, personne
n’a rien osé dire sur les juifs et les arabes, de peur d’être
raciste et, tout d’un coup, la parole raciste s’est libérée et a
explosé. Il y a une vraie responsabilité des artistes qui n’ont
pas su créer les oeuvres qui pourraient apaiser cette société.
Dans les situations où le dialogue devient impossible, où les
gens se détestent, j’essaie de créer un espace pacifique.
Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui font de l’argent sur la
haine, qu’ils se nomment Eric Zemmour, Claude Guéant,
Dieudonné ou Marine Le Pen. Ils remplissent leur théâtre en
thésaurisant sur la haine. La chose la plus terrible, c’est de
réduire les autres à un symbole ou à un problème, sans les
connaître. Mon idée, c’est de dire : “OK, on va peut-être se
disputer mais prenons un café quand même, asseyons-nous
à la même table”. Quand on connaît les gens, il y a certaines
horreurs qu’on ne peut plus dire. »

Jouets dialectiques

« Le film parle moins de l’Algérie du début du XXe siècle que
de la France multiculturelle d’aujourd’hui. Le Chat, c’est un
conte de fées contre les racines ; placer le récit dans l’Algérie
coloniale, bordélique et multiculturelle des années 1930,
c’est une façon de rejeter les racines pures, au profit du syncrétisme,
du compromis, de la difficulté à vivre ensemble. Aujourd’hui,
certains essaient de découper la France en plein de
petits villages. Je n’aime pas cela. Je préfère l’humanisme par
la connerie, le fait de dire : “on est
tous aussi cons”, cela me plaît bien.
Je n’aime pas qu’on culpabilise le
public, qu’on lui présente un film
sur la guerre d’Algérie en le traitant
de sale colon, ou sur la Deuxième
guerre mondiale en le traitant de collabo.
L’appartenance à une supposée
communauté ne vous met pas
forcément dans le camp du bien,
et on n’est pas là pour demander
des comptes. En revanche, rouvrir
des livres d’histoire, dédramatiser
leur contenu tout en restant lucide,
cela m’intéresse, tout comme le fait
de fournir au public des outils, des
jouets dialectiques. »

Un best-seller

« Les cinq albums du Chat du Rabbin
se sont vendus à 2,3 millions
d’exemplaires et ont été traduits
dans une vingtaine de pays. Pour la
France, j’ai une explication : les Français
ont une histoire forte avec l’Algérie
et il n’existait pas de légende
à la fois apaisante et ironique. Cette
idée des juifs arabes est importante
car elle bat en brèche bon
nombre d’idées reçues. L’Algérie
est un pays berbère, l’arabisation
est aussi une forme de colonisation.
Mes ancêtres paternels étaient des
juifs berbères. Sur ce plan, il y a un
changement positif pour moi ; il y a
une dizaine d’années, on m’interrogeait
en tant que juif, maintenant
on m’interroge en tant que dessinateur
issu du monde maghrébin.
On s’aperçoit qu’il peut y avoir
des artistes juifs dans le monde
maghrébin. Ce mélange me définit,
mais peut-être moins par rapport à
l’Algérie que par rapport à Nice, la ville où j’ai grandi ; on était
entre juifs et arabes et cela se passait bien. On s’invitait à
manger les uns chez les autres. Je ne suis pas sûr que les
étudiants d’aujourd’hui en fassent autant. »

Des chats et des dieux

« Xavier Beauvois a sauvé notre film ! Quand on a monté
Le Chat, tout le monde nous disait que ça n’intéresserait pas
les gens. Puis il y a eu le succès du film Des hommes et
des dieux
qui prouve que le public s’intéresse à la religion,
à l’extrémisme. Les personnages de Xavier Beauvois s’en
sortent grâce à Dieu, mon petit chat s’en sort malgré Dieu.
Il n’est pas croyant du tout, il est juste entouré par des gens
qui prient tout le temps. C’est le petit juif ou le petit arabe qui
a lu Voltaire et qui essaie d’imposer cela à sa famille. Ce n’est
pas un rabbin qui apprend le judaïsme à un petit chat, c’est
un petit chat qui apprend la littérature à son rabbin. »

Brassens

« Dans Gainsbourg, je me suis déguisé en Brassens, et il
a fallu demander la permission aux ayants droit, qui m’ont
ensuite proposé d’être commissaire de l’exposition. Cela
m’a amusé de réfléchir à la façon d’exposer un chanteur :
occuper un espace très différent d’un écran ou d’une page
de bande dessinée, créer un chemin pour les gamins et les
grands, avec des dessins, des photos, du son. Brassens est
tellement institutionnel qu’il cesserait presque d’être subversif.
On n’écoute plus ce qu’il raconte ; l’idée était de provoquer
une écoute alors que tout le monde croit le connaître,
en créant une situation émotionnelle, une proximité – et là
encore, cela s’est fait avec une équipe de cinéma. Brassens
est plus compliqué qu’on ne le croit, inscrit dans la lignée de
Bachelard, Montaigne, La Fontaine qui ne sont pas seulement
des moralistes. Brassens fait l’apologie du mensonge ;
il a un vrai amour pour la langue française et une détestation
viscérale pour les idées de nation, de patrie. Ses chansons
disent des décisions morales ou éthiques mais il se refuse à
être un commissaire politique. L’érotisme chez Brassens est
grec, païen, irréductible à une société organisée, policée. Il y
a quelque chose de débridé, une sauvagerie, une omniprésence
de la mort, une envie tragique d’être joyeux. Cette pensée
très méditerranéenne me plaît beaucoup. »

A voir

Joann Sfar, dessinateur et réalisateur, a porté à l’écran
Le Chat du Rabbin (en salles le 1er juin). Il est également
commissaire de l’exposition « Brassens ou la liberté »,
à la Cité de la musique (Paris-19e, jusqu’au 21 août).

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