Accueil > N°61 - avril 2009 | Par Rémi Douat | 1er avril 2009

Jusqu’ici pas de bobo

La Goutte d’Or. Un joli nom pour un quartier qui trimballe pas mal de fantasmes, du coupe-gorge à l’Eldorado bobo. Rencontre avec Fabienne Cossin, qui vit et travaille dans le quartier, et tord le cou à quelques idées reçues.

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« C’était en pleine fête du quartier, Zebda était en concert, il faisait beau. » Fabienne Cossin (1), 34 ans, se souvient de son arrivée à la Goutte d’Or. Les quartiers populaires sont habitués à traîner des clichés. Ici, celui du supposé coupe-gorge est tenace. Mais la Goutte d’Or serait aussi un territoire bobo en devenir. « Chicago d’un côté, boboland de l’autre, ce sont là deux fantasmes » , tranche Fabienne. Laissons là les caricatures. On peut circuler paisiblement du boulevard Barbès au métro La Chapelle ou de la rue Ordener aux voies de chemin de fer de la gare du Nord. Quant à la gentrification du quartier (2), on en est loin. Selon la sociologue Marie-Hélène Bacqué (3), la forte proportion d’habitat social continuera longtemps de ralentir sa progression.

Fabienne connaît bien les quartiers populaires. Universitairement, d’abord, même si elle préfère passer rapidement sur son cursus, un DEA avec le sociologue François Dubet notamment. C’est son expérience de professionnelle et d’habitante qu’elle évoque plus volontiers : les quartiers Nord de Marseille, celui de Saint-Michel, à Bordeaux, ou encore de Belleville, à Paris. « J’ai eu dans mes études le sentiment d’être déconnectée de l’action et du terrain. Je souhaitais quelque chose de plus appliqué, de plus opérationnel. » Aujourd’hui au cœur de la vie associative, elle pose un regard passionnant sur la Goutte d’Or, elle qui sera bientôt chargée de former les professionnels qui débarquent. « De tous les quartiers populaires que j’ai connus, celui-ci est le plus agréable. » Pas d’angélisme, les indicateurs font état de grandes difficultés économiques et sociales. Les ménages vivant sous le seuil de pauvreté sont près de trois fois plus présents qu’à l’échelle parisienne : 27 % contre 11 % pour l’ensemble de Paris. 26 % des élèves ont au moins une année de retard en fin d’école primaire contre 13 % à l’échelle parisienne. Et même si le quartier est en cours de réhabilitation, l’habitat reste fortement dégradé.

Alors, comment le quartier peut-il être « agréable »  ? « Nous l’avons mesuré, grâce à un questionnaire que nous avons fait passer à Bordeaux et à Paris : les habitants de la Goutte d’Or aiment davantage leur lieu de vie. » Par ailleurs, il est « moins isolé » que de nombreux quartiers populaires, « tout comme Belzunce et le Panier, à Marseille » . Enfin, il y a, dans cette partie du 18e arrondissement, une tradition historique d’accueil des migrants et des classes populaires. Et depuis L’Assommoir de Zola, qui voulait « peindre la déchéance fatale d’une famille ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs » , le sort des habitants s’est bien amélioré. « Il y a une dynamique économique propre au quartier, raconte Fabienne, des systèmes d’entraide et des réseaux informels qui permettent de s’en sortir avec peu de revenus. » Pour s’en rendre compte, on peut faire ses courses au marché Dejean, métro Château-Rouge, bien connu de la communauté africaine d’Ile-de-France, qui s’y presse le samedi, mais aussi « jusqu’en Afrique de l’Ouest » . L’autre nom du marché : l’Ambassade ! Même s’il est évident à l’observation que les amateurs de tilapia, de thiof, de capitaine ou de gombos ne viennent pas des bourgeoises Abbesses ni des immeubles haussmanniens de Lamarck-Caulaincourt, certains lieux de la Goutte d’Or offrent une réelle attractivité pour tous les publics. « On vient de partout pour la bibliothèque, assure Fabienne, pour sa qualité. De même pour le Lavoir moderne parisien, un lieu de spectacles précieux. » Et enfin, le square Léon, où Fabienne emmène son fils après l’école, « un véritable lieu de rencontre entre des parents de toutes origines » . R.D.

1. Coordinatrice de l’Observatoire de la vie locale de la Goutte d’or, 18e arr. de Paris.

2. Processus qui transforme le profil économique et social des habitants d’un quartier au profit d’une couche sociale supérieure.

3. Lire « En attendant la gentrification : discours et politiques a la Goutte d’Or (1982-2000) », revue Sociétés contemporaines n° 63, 2006.

Paru dans Regards n°61, avril 2009

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