Accueil > N° 46 - décembre 2007 | Par Diane Scott | 1er décembre 2007

Kathy Acker, sexualités pirates

La queer theorie apporte dans ses filets des objets qui l’ont précédée. Parmi ceux-ci : Kathy Acker, artiste américaine. Sang et stupre au lycée, roman, est mis en scène cet hiver par Patricia Allio. Avant-goût.

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A la faveur du récent et tardif mouvement d’approche des queer theories en France, on découvre l’œuvre de Kathy Acker. Redécouvre serait plus juste car les textes de l’auteure et performeuse new-yorkaise ont fait l’objet d’un premier mouvement de publications dans la seconde moitié des années 1980. Révélée au public nord-américain en 1981 avec le roman Great Expectations, des textes sont traduits à peine plus tard en France (1). Et en 1986, le dramaturge et metteur en scène new-yorkais Richard Foreman crée une sorte d’opéra avec des textes de Acker. Phénomène similaire vingt ans plus tard : Mathilde Monnier travaille à partir d’extraits de Grandes Espérances, Hélène Matton a monté Don Quichotte. Et pour la première fois Sang et stupre est traduit, publié en France et mis en scène. Avec ce que l’image de liberté et de subversion associée à la vitalité de cette œuvre peut inspirer d’émotion et de révérence aux jeunes artistes d’aujourd’hui, pris dans une époque de moralisme et de dépolitisation.

L’INVENTION DES ANNÉES 1960

Qui est Kathy Acker ? Elle est un pur produit des années 1960 américaines, plus exactement elle est de ceux qui ont produit les années 1960. Karen A est née à New York en 1948, elle est sortie de l’université de San Diego en 1968, où elle suivait notamment les cours d’Herbert Marcuse. Ses œuvres s’échelonnent des années 1970 aux années 1990, elle meurt d’un cancer, au Mexique, dans une clinique alternative, en 1997.

Ses années de formation sont à l’image de l’Université américaine des années 1960-1970 qu’elle fréquente à New-York et en Californie (et où elle enseignera dans les années 1990) : entre expérimentations existentielles, contestation politique et underground artistique. C’est alors un foyer extrêmement vif, à la fois intellectuel, politique et artistique, avec de nouvelles élaborations théoriques, liées notamment à l’accueil progressif et presque artisanal, au départ, des penseurs français qui constitueront ladite French theory (Deleuze, Guattari, Foucault, Derrida, etc.) ; avec le développement de la contestation politique (du mouvement des droits civiques, des revendications féministes, de la lutte contre l’impérialisme et la marchandisation) ; et par un fort rapport de fécondation et de croisements avec ce que l’on appelle la « contre-culture ».

Kathy Acker est ainsi de ceux qui inventent ces fameuses années 1960, dans son mode de vie en premier lieu. Comme le synthétise de façon éclairante François Cusset : « Au milieu du XXe siècle, au moment où Burroughs, Kerouac et Ginsberg se rencontrent sur les bancs de Columbia, et où des romanciers juifs (Norman Mailer) et noirs (Richard Wright) modifient soudain la donne littéraire, se produit un déplacement irréversible : l’innovation culturelle américaine, son avant-garde exportable, passe peu à peu de la tradition agraire et jeffersonienne, celle des romanciers du Sud et de la Nouvelle-Angleterre, à une sous-culture urbaine de parias et de déviants. » (2) Et en effet il y a désormais toute une légende Kathy Acker, avec ce que l’homonymie de son pseudonyme suggère (3), liée à la réputation sulfureuse de sa liberté sexuelle, aux arrangements de la vie urbaine de New York et Londres et à toute une ramification underground ackérienne à la fois en amont et en aval de son œuvre, dans l’art plastique, la musique, la performance.

« Les années 1960 inventent la rébellion culturelle », poésie beat et rock’n roll et Kathy Acker, qui est en rapport avec les milieux de l’avant-garde new-yorkaise depuis l’âge de 14 ans, est partie prenante du combat esthétique contre l’ordre établi. Burroughs est une de ses principales sources d’inspiration, elle en a décortiqué les textes et elle s’en inspire pour casser les logiques narratives traditionnelles, alliant pratique du cut up et cadavres exquis surréalistes (présence du Surréalisme aux Etats-Unis par l’exil dès le début des années 1940). S’ajoute à cela un rapport important avec la musique, le rock’n roll dans ses années américaines, le mouvement punk dans ses années londoniennes : Acker quitte les Etats-Unis pour la Grande-Bretagne dans la crainte d’une institutionnalisation de son travail. Elle écrit, à la fois dans la tradition d’un certain lyrisme de la poésie américaine et dans le frayage avec la performance, donnant notamment des concerts-chants. Elle continue aujourd’hui d’alimenter certains courants musicaux, par exemple le groupe rock lesbien Le Tigre, dont une des chanteuses suivait ses cours à San Francisco.

LE FÉMININ

Au-delà de l’usage anecdotique : elle a travaillé dans un sex-shop à New-York, elle a eu une vie sexuelle très riche :, il y a tout un questionnement autour de l’identité féminine, recherche à la fois littéraire et existentielle, avec un travail spécifique autour de l’autofiction. Où la question de la sexuation : la construction de son sexe : s’accompagne d’une intense activité sexuelle. C’est d’ailleurs très beau, cette obsession du sexe, et notamment de sa vision, telle qu’elle se donne dans Sang et stupre par exemple : composé de matériaux divers, le texte, qui raconte l’histoire de Janey Smith, alterne récits, dialogues, aventures, journal intime, chansons, « cartes de mes rêves », dessins, que le rapport au sexe et à la sexualité traverse continûment.

Tout cela situe Kathy Acker dans les coordonnées d’un féminisme peu orthodoxe. Patricia Allio, son metteur en scène pour Sang et stupre, explique : « Sang et stupre a été censuré en Allemagne en 1986. Elle a été attaquée sur le visage anti-féministe de son travail, et anti-féminin : elle encouragerait une détestation du féminin. Son féminisme n’était pas son cheval de bataille, mais elle était liée à un féminisme non académique, non essentialiste, comme Judith Butler. Il y a un endroit du féminisme qui est très puritain, et elle s’est fait détester par toute une tranche du féminisme, par exemple de gens comme Dworkin ou MacKinnon (4). Elle entrait dans les librairies pour dessiner des bites sur les livres des féministes qu’elle contestait ! Aujourd’hui on voit combien elle est précurseuse dans la question du rapport entre politique et sexualité. On l’associe au mouvement queer, qu’elle anticipe en réalité. Elle est liée par exemple à Genesis P-Orridge (5) qui a inventé le concept de « pandrogynie ». »

A côté de l’usage féministe et politique de ses textes, on peut aussi en faire une lecture liée à la question du sujet, à sa construction. Dans Sang et stupre, sous un dessin de sexe féminin, il est écrit : « ma fente toute rouge beurk. » Légende qui signe une « hantise chez Kathy Acker d’être au féminin », dit Patricia Allio, en opposition d’ailleurs complète avec la sacralisation du féminin et de son sexe que l’on rencontre à l’occasion aujourd’hui, et qui a souvent comme fonction de servir de contrepoint à la sexualité masculine, stigmatisée et criminalisée. Le sexe féminin comme une icône de pureté contre la violence de la sexualité cristallisée par le sexe masculin... Et Sang et stupre juxtapose masochisme, horreur du féminin et haute (hétéro)sexualité. Là encore, à côté de ce qu’il raconte d’une construction singulière d’un sujet dans son rapport nécessairement problématique à son sexe et à la sexualité, et qu’il faudrait lire en détail, ce texte de Acker subvertit l’idéologie sexuelle contemporaine et ses tris et accolements habituels, en posant, d’une part, la possibilité de l’aversion du féminin pour lui-même et la fascination pour le pénis, et, d’autre part, en décollant identification aux hommes et homosexualité féminine, sexe et sexualité.

LE SANG DES RÊVES

Le Sang des rêves est le spectacle que Patricia Allio a fait à partir de Sang et stupre : une des propositions stimulantes du festival Mettre en scène du Théâtre national de Bretagne à Rennes le mois dernier. De même que Acker cherchait l’invention d’une « écriture schizo », Patricia Allio a cette très belle envie de construire « un théâtre schizophrénique ». Il s’agirait de coller à ce que le texte, celui de Acker spécifiquement, indique d’une bifurcation permanente de celui qui parle et du lieu où ça parle, de cette façon si éclatée et polyphonique et pourtant structurée, d’inventer et de déconstruire successivement des couches de niveau de pensée. « Schizo comme tectonique des plaques, sans tentation d’unité » dit-elle. D’aucuns disent que le théâtre est un des rares arts à ne pas avoir accompli sa révolution moderne, ce projet magnifique de théâtre schizo en est assurément une des voies. Diane Scott

Paru dans Regards n°46, Décembre 2007

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