Accueil > Monde | Par Emmanuelle Cosse | 1er avril 2006

Kosovo. Les nerfs à fleur de peau

La région autonome du Kosovo, administrée par les forces de l’ONU depuis 1999, a entamé le processus des négociations avec les autorités serbes. Enjeu, l’avenir du Kosovo, qui demande l’indépendance, et la paix dans la zone. En toile de fond, la mort des deux leaders de l’époque, Rugova et Milosevic.

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Sans crier garde, le Kosovo est ressorti de l’oubli dans lequel il était plongé quand la mort d’Ibrahim Rugova, président élu du Kosovo et leader charismatique, fut annoncée le 21 janvier dernier. Il faut dire que la disparition de Rugova est tombée au pire moment : une semaine plus tard devaient débuter les négociations avec le gouvernement serbe sur le futur statut du Kosovo. Rugova devait présider la délégation kosovare, dans un contexte politique local difficile : les deux principaux partis, l’Alliance pour l’avenir du Kosovo (AAK) alors au pouvoir, et l’UCK, force d’opposition, se déchiraient depuis des mois. Finalement sa disparition a entraîné une refondation totale du pouvoir local, plus proche des aspirations des musulmans du Kosovo : mais également plus radical. Agim Ceku, un des anciens leaders de l’Armée de libération du Kosovo (UCK), a en effet été élu premier ministre du Kosovo le 10 mars dernier, après que son prédécesseur, Bajram Kosumi (AAK) eut été contraint de démissionner sous la pression de son propre parti. On lui reprochait son immobilisme et certains mettaient en cause son honnêteté. L’accession au pouvoir de Ceku a été fort mal accueillie à Belgrade qui le poursuit pour crimes de guerre commis en 1999, accusation que Ceku réfute totalement. Mais surtout, Belgrade sait que le nouveau premier ministre ne transigera pas sur l’avenir de son pays : ce sera l’indépendance. Agim Ceku a d’ailleurs donné le ton lors de sa première interview relatée par l’Associated Press : « Toute option autre que l’indépendance est exclue » affirmait-il, tout en rappelant que la question de « la sécurité et la liberté de mouvement » de la minorité serbe sera sa « priorité ».

La nation kosovare

Sous l’égide des Nations unies, Serbes et Kosovars se sont donc réunis une seconde fois le 17 mars à Vienne en Autriche pour exposer leurs positions. D’un côté, la délégation kosovare (qui ne comprend pas de représentants de la minorité serbe) défend une unique position : l’indépendance du Kosovo sur les frontières actuelles de la région. De l’autre, Belgrade, qui a renoncé à demander le retour de la province dans le giron serbe, soutient l’idée d’une décentralisation renforcée qui amènerait à une autonomie de fait, avec une protection particulière pour la minorité serbe, le tout afin d’éviter la création d’un Etat, inadmissible pour eux. Les Serbes continuent en effet à considérer le Kosovo comme le berceau de leur pays, la terre ancestrale. Les négociations sont extrêmement délicates. Ceux que les Serbes appellent péjorativement « Albanais du Kosovo » : c’est-à-dire les musulmans et plus généralement tout ce qui n’est pas serbe : refusant ainsi l’usage du mot Kosovar, qui aurait pour conséquence d’invisibiliser les Serbes et de reconnaître l’existence d’un sentiment national kosovar, réclament l’indépendance du pays. Les albanophobes représentent 90 % de la population, la minorité serbe environ 8 %. « Pas de négociations, un statut immédiatement », peut-on d’ailleurs lire dans les rues de Pristina. La radicalité du slogan gêne parfois nos jeunes interlocuteurs. Dans les discussions, l’idée même d’une nation kosovare ne fait plus aucun doute pour la majorité de la population. Et il est hors de question pour l’ensemble de la population de rester dans la situation politique actuelle, qui laisse toujours planer l’ombre de Belgrade. Les exactions commises au Kosovo à partir de 1989, lorsque Milosevic, le leader serbe, retire à cette région l’autonomie que lui avait accordée Tito, sont dans toutes les mémoires. La guerre de 1999 a causé la mort de milliers de personnes et un exode de plusieurs centaines de milliers dans toute l’Europe. Mais au delà de cela, la situation économique désastreuse et la stagnation des progrès enregistrés sur place (ce qui a valu une remontrance sévère du secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan) ont exacerbé le désir d’indépendance. De plus, la gestion de la province par la Minuk (1) a conduit de fait à une autonomie extrêmement forte ; la Minuk impose à l’assemblée locale d’adopter des standards juridiques et économique onusiens, et donne au pouvoir local une certaine autonomie qui permettrait à terme d’ériger un Etat. L’adoption de l’euro comme monnaie n’a fait que renforcer cette séparation d’avec la Serbie. Officiellement pourtant, la province ne bénéficie que d’une autonomie substantielle.

Qu’on soit Serbe ou albanophone, c’est le sentiment d’exaspération qui l’emporte ici. Au dernier trimestre 2005, 40,2 % des habitants se déclaraient « insatisfaits » ou « très insatisfaits » avec l’actuelle situation politique. Et le sentiment de satisfaction sur la performance de l’assemblée du Kosovo est passée de 73,6 % en mars 2005 à 56,5 % en décembre 2005. La population semble excédée. Un taux de chômage de plus de 45 %, un revenu annuel moyen de 520 euros avec plus d’un tiers de la population qui a moins de 15 ans. L’économie est exsangue et les espoirs de la voir s’améliorer sont faibles. Surtout que la société multiethnique, que la Minuk est chargée de mettre en place, n’existe pas. Les minorités serbes sont totalement isolées du reste de la population. Mitrovica, au nord du pays, vit coupée en deux autour de son pont, Serbes d’un côté, albanophones de l’autre. De nombreuses agressions envers les Serbes ont encore lieu. Cela va de l’intimidation aux meurtres. On ne se mélange pas, on ne se connaît pas. Et le fait que les membres serbes de l’assemblée du Kosovo continuent de la boycotter n’arrange pas les choses.

Stagnation économique

Alors, la question de l’exil est constante dans les discussions avec les jeunes rencontrés ici ou là : faut-il rester ? faut-il partir ? Les plus diplômés fondent l’espoir d’un travail dans les ONG présentes, mais les moins diplômés s’interrogent. « Notre premier problème, c’est d’avoir un Etat. Le second, de trouver un travail » explique Notty, un étudiant de 25 ans de Pristina qui a choisi de rester. Il fonde tous ses espoirs, comme une grande part de la population, dans une résolution heureuse du conflit. Pour lui, la création d’une République du Kosovo permettrait de mettre fin à cette stagnation économique et l’instabilité politique qui traverse le pays. Valdet, âgé de 28 ans, a fait le choix de revenir au pays à la veille de la guerre contre l’offensive serbe de 1999, après quelques années d’exil en Suisse pendant la guerre dans l’ex-Yougoslavie. Il a rejoint alors les rangs de l’UCK, s’est battu, a été blessé. Très décontracté, ouvert et enjoué, il change du tout au tout quand il s’agit de parler de ces moments-là. « Tous les matins, je pense à ma vie ailleurs qu’au Kosovo, en me demandant pourquoi je suis revenu. Cela fait pourtant cinq ans que je suis là, et je ne bouge pas. » Chez cette génération, qui a participé à la guerre au moment de l’adolescence, la vie aujourd’hui au Kosovo est difficilement supportable : l’impatience quant à la création d’un Etat kosovar se mélange à une désespérance quant à l’avenir possible dans le pays.

Une société multiéthnique

L’avenir politique demeure incertain, la paix est relative et la situation économique est catastrophique. Avec ce tableau sinistre, on peut alors comprendre le niveau des aspirations mises entre les mains de l’assemblée locale pour gagner le droit à un Etat kosovar sous l’égide des Nations unies. Si les négociations avec la Serbie s’avèrent périlleuses, trouver une solution durable est pourtant vital, autant pour le Kosovo que les Serbes. Si Belgrade veut en effet avancer dans ses relations avec l’Union européenne, elle devra prouver sa bonne volonté. Reste à savoir si elle finira par céder au désir indépendantiste du Kosovo. L’absence de position commune au sein de l’Union européenne n’aidera pas en tout cas. D’après Daniel Serwer, de l’Institut américain pour la paix dans les Balkans, « la Grande-Bretagne et l’Allemagne sont prêtes à accepter l’indépendance du Kosovo, la France et l’Italie sont contre » (2). De fait, on reste pour l’instant à des déclarations européennes assez sibyllines : le 13 mars dernier, l’Union européenne encourageait les nouveaux dirigeants du Kosovo « à poursuivre le dialogue avec les minorités du Kosovo » et espérait que « les institutions du Kosovo continueront de participer d’une manière constructive au processus de détermination du statut du Kosovo qui est en cours afin que celui-ci progresse rapidement ». De la même manière, le groupe de contact pour le Kosovo, réunissant des ministres des Affaires étrangères représentant la France, l’Allemagne, l’Italie, la Fédération de Russie, le Royaume-Uni, l’Irlande du Nord et les Etats-Unis, créé préalablement afin de préparer les négociations, ont surtout réaffirmé lors de leur dernière réunion à Londres, le 31 janvier, « la nécessité de favoriser au sein du nouveau statut du Kosovo la promotion d’une société multiethnique ». Il appelait les différentes parties à « trouver des solutions réalistes ». On aimerait que cela soit si simple.

/1. Mission intérimaire des Nations unies au Kosovo. Etablie en juillet 1999, elle a pour objectif de résoudre la grave crise humanitaire sur place, par la mise en œuvre d’un programme de retour des réfugiés et par la prévention de l’escalade du conflit entre les parties dans la région./

/2. Koha Ditore, 10 décembre 2005./

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