Accueil > Résistances | Reportage par Florent Godard | 4 novembre 2011

L’accaparement des terres au cœur du contre-G20 africain

Alors que se déroule le contre-sommet du G20 à Nice, un autre rassemblement mondial moins médiatisé bat son plein au Mali. Dans l’un des greniers à riz du continent, la lutte contre l’accaparement massif des terres est au centre des débats du « Forum des peuples ». Loin de la croisette de Cannes et des cérémonies en grandes pompes de la présidence française du G20, les organisateurs ont choisi de placer les débats au plus près des problèmes du terrain, dans la petite ville de Niono.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Le Forum des peuples s’est ouvert lundi 31 octobre dans le stade municipal de Niono, ville de 30.000 habitants située à 350 km au nord de Bamako. Sous un soleil de plomb (40°C), dans la poussière, avec une farandole de danses traditionnelles de femmes peules et bambaras, de danses de chasseurs et de chorégraphies d’hommes arborant les masques du pays Dogon.

Ici et jusqu’au 3 octobre, des intervenants du Mali, d’une grande partie de l’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Côte d’Ivoire, Guinée, Togo...) mais aussi d’autres continents, sont venus participer à plus d’une quarantaine de conférences et ateliers.
Parmi les sujets abordés : l’accès à l’éducation pour tous, la gratuité des soins, les alternatives à la marchandisation de l’eau, le travail, l’économie sociale et solidaire, le commerce équitable, la crise actuelle de la dette en Occident et ses répercussions sur les économies africaines, etc. Des représentants des révoltes tunisiennes et burkinabé interviennent également sur la démocratie et la convergence des mobilisations. Mais l’essentiel des débats porte sur les problématiques agricoles et sur la souveraineté alimentaire.

Au moins 300.000 hectares cédés

Le lieu choisi pour organiser le contre-G20 africain est là encore symbolique. Surnommée « la capitale du riz » par les Maliens, Niono se situe en plein cœur de l’office du Niger. Cette région agricole, la principale du pays, est massivement touchée par l’accaparement des terres, qu’il soit le fait d’investisseurs étrangers ou locaux. Présente dans tous les esprits, la société Malibya, filiale d’un fonds souverain libyen s’y est notamment vu attribuer 100 000 ha par le gouvernement en 2004. Conséquence, la construction d’un canal de 40 km, des villages déplacés, des lieux de sépulture détruits. Depuis, d’autres projets plus ou moins étendus ont suivi, comme ceux des entreprises Tomota avec 100.000 ha, Sozumar avec environ 14.000 ha, ceux de l’investisseur malien Modibo Kéïta (Pdg de GDCM) avec 7.400 ha, avec derrière, le plus souvent, des multinationales étrangères. Au total, près 300.000 ha, au moins, auraient déjà été cédés selon des estimations. Chargé des relations extérieures du Syndicat des exploitants agricoles de l’Office du Niger (Sexagon), Tiedo Kan prophétise, lui, le chiffre étonnant de 800.000 ha « accaparés » d’ici 2020.

Les victimes témoignent

Le Forum des peuples a d’abord décidé de laisser les victimes de ces accaparements s’exprimer. Témoignages de chefs de villages et d’habitants floués se succèdent. Venu du village Sanamadougou, à environ 70 km de là, Boubakar Sidi Coulibaly raconte son histoire : l’arrivée sans prévenir d’un technicien pour placer des bornes dans les champs, l’annonce de la construction d’un canal, puis de nouvelles exploitations sur les terres du village... Et enfin, une proposition de compensation intenable : « 1 ha de rizière contre 10 ha de mil ! ». « On nous a proposé la construction d’un moulin pour les femmes, d’un centre de soin, d’une école, d’une route, même l’arrivée de l’électricité dans le village... mais nous avons refusé, raconte-il. Le 18 juin 2010, ces personnes sont revenues accompagnées d’une foule de gendarmes et ont frappé tout le monde sans distinction. Une femme enceinte a perdu son enfant, une ancienne a succombé à ses blessures peu de temps après. Une trentaine de personnes ont été emprisonnées, certains jusqu’à 70 jours. » Des élus locaux au plus haut sommet de l’État, les habitants du village ont tenté de contacter leurs représentants, sans réponse. Aujourd’hui, sur les 40 familles lésées– une famille comprend cinq à dix ménages – les difficultés s’accumulent. « Avant nous mangions trois fois par jours, aujourd’hui on arrive à se nourrir une fois à peine. »
Sur place, les arbres arrachés, amoncelés le long de la route qui mène au village témoignent de l’arrivée sur plus de 7.000 ha de Modibo Kéïta, riche commerçant de Bamako. Ses premières cultures de riz sont actuellement récoltées, au moyen de machines modernes.

Derrière Boubakar, un syndicaliste agricole parle au nom de Sansanding, un autre village qui a vu ses parcelles de mil transformées en champs de canne à sucres par Sosumar. La multinationale détenue par des capitaux sud-africains prévoit, elle, de s’étendre sur plus de 14.000 ha. 140 ont déjà été pris. Le projet est en stand-by mais l’homme s’inquiète « Ils veulent continuer à prendre nos terres. S’ils continuent, il va rester quoi ? »
Un paysan de la zone de San raconte les villages et les champs incendiés, les hommes et les femmes battus... l’origine du conflit vient cette-fois de la vente de terres par le maire lui-même à de nouveaux arrivants du village.
Pour comprendre la violence exercée sur les paysans, il faut comprendre le caractère sacré des racines maliennes. « L’être humain n’est pas l’oiseau qui passe la nuit dans les bois puis repart. Il réside sur la terre », explique de manière imagée un ancien. Même une fois parti de son village natal, l’individu se définit toujours par ses origines. Un dernier orateur abonde : « Si nous existons c’est par la terre. Perdre sa terre c’est perdre son identité ».

La terre "marchandisée"

Or, il y a bien « une marchandisation généralisée des terres au Mali », constate Tiedo Kan. Selon lui et d’autres acteurs, les projets ont ralenti dans la région. Il reste toutefois prudent : « Nous avons eu vent d’un autre projet en discussion prévoyant l’attribution 200.000 ha à l’Arabie Saoudite. »

Comme l’an passé, le contre-G20 sera suivi d’une autre conférence entièrement consacrée à l’accaparement des terres. Toujours au Mali, elle se tiendra à Nyeleni, du 17 au 20 novembre.
Des moyens concrets d’actions y seront lancés. Outre l’extension du micro-crédit auprès de femmes pour développer la production agricole autrement que par l’agribusiness, discuté à Niono, un nouvel arsenal devrait voir le jour. La sensibilisation sur le terrain pour informer les paysans de leurs droits et rompre leur solitude, sera d’abord accru. Le lancement d’une action judiciaire (notamment pour le cas Sanamadougou) au niveau international et surtout la création d’un soutien de proximité. « Celui-ci pourrait prendre la forme d’une ligne verte pour obtenir des informations juridiques », explique Chantal Jacovetti, organisatrice de la conférence pour Via Campesina et la CNOP. Un manifeste signé par une grande partie des chefs de village situés dans l’Office du Niger devrait également être décliné en pétition internationale. Avec pour objectif final «  d’être reproductible ailleurs, pour pouvoir essaimer dans toute l’Afrique ».

Un contre-sommet dans "la ville la plus sale du Mali"

Depuis sa fondation en 1932, la ville de Niono connaît de sérieux problèmes d’assainissement et d’accès à l’eau potable. Construite à l’époque pour loger les ouvriers chargés d’effectuer les travaux d’aménagement coloniaux à partir du barrage de Markala, sur le fleuve Niger, Niono s’est élevée sur une terre de rizières, ce qui n’est pas sans problèmes. «  L’endroit n’était pas destiné à accueillir une véritable ville », constate son maire, Tieiane Coulibaly. Avec des nappes phréatiques très proches du sol, la ville interdit notamment l’implantation de fosses sceptiques. Un collecteur central récupère bien les eaux pluviales et les eaux usées, mais faute d’équipement pour les évacuer, celles-ci stagnent le long des habitations. Par manque de caniveaux, les détritus s’entassent généralement le long des rues sans pouvoir arriver au collecteur. Après chaque pluie, les routes sont bloquées, les populations fabriquent des ponts de fortune... Le tout génère d’importants problèmes d’insalubrité et de paludisme. « Niono est la ville la plus sale du Mali », confesse une habitante de Tombouctou venue spécialement pour le forum.

F.G.

Portfolio

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?