Accueil > Société | Chronique par Nicolas Kssis | 25 avril 2012

L’art de nous mettre à table

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Après la polémique sur la viande halal,
«  première préoccupation des Français
 », force est de constater que depuis
quelque temps la droite cristallise sur l’art
culinaire, qui de fait trouve largement sa place
dans la presse, sur le web et évidemment à la
télé
. Exemple : Top Chef, programme phare de
M6 qui doit impérativement compenser la perte
du football (capturé par Al-Jazira) et les échecs
relatifs de ses séries télé (parfois injustes
comme avec The Good Wife). Il s’agit cela dit
d’un produit original qui mélange télé-crochet
– avec sa recette compétitive-éliminative imparable
dans la dramaturgie affective (on s’attache
à un candidat toujours sur le point de passer sur
l’échafaud) –, culte de l’expertise et du paternalisme
professionnel (celui des grands chefs du
jury), et carotte financière (100 000 euros). Car
derrière l’apologie traditionnelle de l’art culinaire,
c’est finalement une version très customisée et
bling-bling de la cuisine et de l’alimentation qui
est réchauffée sur les fourneaux rutilants des
studios de la chaîne qui monte. Une conception
également aseptisée, déconnectée de tous
les questionnements actuels sur l’alimentation
(gaspillage, écologie, coût de la vie, interdits
alimentaires ou simplement mode de vie). Une
cuisine glamour, médiatique et parfaitement
mise en scène avec des rôles attribués (Norbert
et sa gouaille « populaire » qui met « tout dans
l’oignon
 » etc.), mais au fond toujours profondément
réac (le respect de la hiérarchie en dogme
absolu). La surélaboration des plats suggérés
prolonge finalement cette conception pyramidale
d’une démocratie où tout le monde peut
donner son avis du moment que seuls ceux qui
connaissent les « rouages » de l’économie sont
dignes de décider. Une métaphore oligarchique
du repas du soir.

Dans cette ambiance régressive où le drapeau
tricolore devient le plus petit dénominateur commun
d’une république qui n’a plus que le mot
France à la bouche, rien d’étonnant à ce que
la cuisine se trouve encore plus qu’à l‘ordinaire
(historique et héraldique) hissée au rang d’emblème
national. Une fierté d’un autre âge mais
bien utile en ces temps de grandes confusions
culturelles. Un rempart irrédentiste de notre
identité nationale face au rouleau compresseur
de la mondialisation (du hamburger au kebab)
de la malbouffe d’un bas peuple de moins en
moins digne de ce véritable et vénérable héritage
du patrimoine français, ennobli pour mieux
échapper à ses racines roturières. Les émissions
culinaires ont toujours reflété leur époque,
comme le discours subliminal crypto-FN de Maïté
(qui finit presque par l’assumer) et son apologie
de la France des terroirs, d’une terre qui ne
ment pas, ou les larmes nostalgiques d’un Jean-
Pierre Coffe qui anticipait d’une certaine façon
le virage « républic old school » d’une Caroline
Fourest. Il ne s’agit guère d’une exclusivité hexagonale.
Il suffit de regarder La cuisine de Choumicha
sur la télé marocaine pour comprendre
les tensions qui sourdent au cœur du royaume
chérifien. Top chef réussit juste le tour de force
de fusionner les genres. Sans avoir l’air d’y
toucher. Loin des yeux loin des couteaux ! Car
comme le rappellent les rappeurs de la Rumeur :
« La meilleure des polices demeure inégalable
dans l’art de tous nous mettre à table.
 »

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