Accueil > Société | Tribune par Christine Gorce | 14 décembre 2011

« L’avenir de l’école ne s’écrit pas à la craie » (Luc Chatel, 25 novembre 2010)

Enseignant, un métier en mutation.

Quand le coeur du métier "glisse vers la périphérie". Une tribune de Christine Gorce, professeur documentaliste à Marseille.

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Pour moi, ce qui se précise aujourd’hui avec ce projet de “rénovation“ de l’évaluation professionnelle, ce n’est pas la “réforme de”, mais l’évacuation pure et simple de la dimension pédagogique de nos fonctions.
Elle constitue la suite logique d’un processus initié en 2006 par la mise en œuvre de la Loi organique relative aux lois de finance (LOLF) [1] dans la fonction publique (“sans difficultés” comme on s’en félicitait à Bercy), mais elle n’en est pas forcément la dernière étape...

Je me souviens précisément de l’entrée de la “culture de la performance” dans nos vies enseignantes jusque ici vouées à faire cours.
C’est le jour où on a compris, dans les conseils d’enseignement, que quand on nous demandait “alors, qu’avez-vous fait cette année Mme X ?”, il ne s’agissait pas de répondre “j’ai enseigné” - la phrase complexe ou la respiration humaine - mais bien “j’ai mené un projet sur...” Des gens se sont mis à afficher des poèmes sur leur porte plutôt qu’à l’intérieur, à contacter des intervenants adossés aux bonnes institutions culturelles pour faire ce qu’ils faisaient jusque ici eux-mêmes ; tout un marché de la sous-traitance éducative s’est invité à l’école avec ses plans d’équipement, ses cahiers des charges, partenaires publics ou privés et produits dérivés à haute teneur technologique...

Nous ne nous rendions pas encore compte que le cœur du métier, à savoir enseigner, était en train de glisser vers la périphérie.
Du côté des professeurs documentalistes, chantres désignés du “projet” et de l’innovation éducative (dont je fais partie), nous avons été très vite confrontés à cette espèce de terminologie gommante qui atteint aujourd’hui l’ensemble des disciplines. On n’enseigne plus tel ou tel champ de savoir, on “contribue à la formation des élèves”, on ne guide plus l’élève, on “l’accompagne” dans son projet personnel (comme s’il arrivait porteur d’une demande antérieure à l’Institution). Depuis la “réforme” de 2009, cette tendance a gagné les matières reines, où l’on propose désormais aux élèves des “accompagnements personnalisés” (par des profs ou d’autres personnels, c’est égal). Résultat : 3 + 1 heure de français en 2nde pour maîtriser la langue de Molière, contre 1 heure d’“accompagnement”. Autrement dit des profs sont payés (même mal) pour faire un travail de maître d’études ou de conseiller.
Et le fait est que si le pédagogue devient marginal dans le face à face avec les savoirs, il deviendra d’autant plus facile (et indiqué) de s’en débarrasser.

Aujourd’hui, j’enseigne dans un lycée de zone d’éducation prioritaire qui recrute dans un secteur de grande pauvreté, l’un des plus démunis de Marseille et même de France. Autant dire que la culture du résultat ne risque pas de nous sourire si l’on considère nos pourcentages de réussite au baccalauréat. Qu’à cela ne tienne, si les résultats ne viennent pas malgré l’empilement des projets, il y a toujours moyen de les forcer. Disqualifier la notation des enseignants jugés trop exigeants, offrir le passage en classe supérieure contre des remises à niveau de 5 jours, préserver à toute force la nouvelle “valeur ajoutée” des établissements défavorisés qui s’obtient, comme tout résultat, avec le mode de calcul et les efforts appropriés. Les maillons faibles du système, profs âgés, malades, épuisés par leurs services partagés, débordés par des effectifs vrombissants ou tout simplement rongés par la difficulté d’être sont priés d’aller voir ailleurs (mais où ?) ; l’inspection même noblement pédagogique se chargera de le leur faire savoir.
Pourtant, quelque chose tient encore dans cet établissement. On y rencontre des enseignants heureux (sans doute imperméables à la culture chiffrée du résultat), des élèves nostalgiques qui reviennent dire bonjour tout fiers de leurs galons étudiants, dans un climat de sourde dégradation émaillé de gueulantes et d’incidents violents...

Désolation. Les salles d’étude sans surveillance, les rentrées sans manuels scolaires, les stagiaires sans formation, les femmes de ménage qui n’en peuvent plus, les surveillants monopolisés par l’entrée, les élèves qui errent dans la cour à la recherche du prof chargé de l’AP cette semaine (M. X ou Mme Y ?), les séances à deux par chaise et par pc, les pc qui pleurent la maintenance d’un informaticien à demeure, les demi-postes, les tiers de poste, les vacataires qui font demi-tour...
Là où on a retiré de la médiation humaine -jusque ici indispensable à l’articulation d’un monde commun- et organisé la désolation -tout en multipliant les formules conjuratoires (tapissées de référents, de tuteurs, d’assistances et d’accompagnements), que va-t-on mettre finalement ?
L’autonomie magique de tous et de toutes ? Le “projet personnel de l’élève”, miraculeusement conforme au projet de l’établissement, lui-même à la fois autonome, compétitif et harmonieusement coulé dans le projet académique ? Pas du tout. On va mettre des écrans. De la citoyenneté numérique (sic).

Le 25 novembre 2010, Luc Chatel présentait son "plan de développement des usages numériques à l’École" par cette belle formule : "L’avenir de l’école ne s’écrit pas à la craie.
Nous autres, professeurs documentalistes “innovants”, étions entretenus depuis plusieurs années déjà par nos inspecteurs et référents dans la religion numérique : initiés à la mise en place des ENT (ou espaces numériques de travail), bombardés d’offres de manuels en ligne, gratifiés de subventions généreuses qui ont permis (dans l’académie d’Aix-Marseille notamment) de constituer un plantureux portail de ressources éducatives en ligne. Nous avions également pour mission de vaincre la méfiance compréhensible de nos collègues, confrontés au sous-équipement de leurs classes, aux lacunes de maintenance et aux problèmes de connexion récurrents.
Mais après tout, rien de coupable à vouloir faciliter l’accès de tous, où qu’ils soient, à des ressources de qualité. Sauf qu’en dernier ressort, l’écran, les espaces de partage et les portails pourraient bien se substituer dans l’esprit de nos réformateurs à la médiation annexe de l’enseignant...

Dans la foulée du plan de développement numérique, un projet étudie d’ores et déjà l’implantation de learning centers (ou centres d’apprentissage) dans les établissements du secondaire, en lieu et place des ancien(ne)s salles de permanence et centres de documentation.
L’importation de ce modèle anglo-saxon, inspiré de l’enseignement à distance et des bibliothèques universitaires nord-américaines ouvre grand la porte au découplage professeur/élève et classe/élève déjà bien avancé par la réforme de 2009. On peut tout à fait imaginer désormais un-e enseignant-e déposant un TD en ligne à 70 élèves accompagnés sur place par un ou deux assistants d’éducation chargés de faire respecter les valeurs républicaines de respect mutuel et d’égalité. L’idée étant bien sûr qu’en confiant le vivant esseulé à une machine on parviendra à instaurer l’attention, la concentration, le désir d’apprendre et l’autonomie qui font si souvent défaut en classe. Désormais, l’emploi du temps -qui brouille les frontières entre activités et enseignements, pourra déborder sans limites sur le hors-temps scolaire, les élèves seront accompagnés “24 heures sur 24 heures” [2] s’ils le souhaitent, par des personnels qualifiés ou non qualifiés, présents ou délocalisés, peu importe. Des élèves branchés sur une matrice unique sous le regard de personnels transformés en ”coach(s)”, ça ne vous rappelle rien ?
Tout le monde sait la difficulté de lire et de fixer son attention sur un écran. L’outil numérique est un moyen précieux pour ceux qui maîtrisent les fondamentaux de potentialiser leur avance. Les autres se retrouveront dans la même difficulté que précédemment, sauf qu’il n’y aura plus personne pour les en tirer.
Enfin, l’État s’arroge un monopole inquiétant en ouvrant une sorte de magasin d’État dédié aux outils numériques ; et il mord un peu plus sur le champ de compétence des enseignants (qui jusque ici choisissaient eux-mêmes leurs livres).

“Bienvenu dans le désert du réel”. À partir du moment ou le modèle du “teaching” s’efface au profit du “learning” (du “training” et du “coaching”), il n’y a en effet plus aucune raison d’évaluer sérieusement la pédagogie des enseignants.
La désolation masquée par la séparation, ce pourrait être la formule "gagnante" de l’enseignement à venir. Elles donnent ces profils d’adolescents qui se multiplient dans nos murs : l’élève toujours en colère, l’élève toujours excité, celui qui pète soudain les plombs sans raison, celui qui reste prostré sur son smartphone ou encapsulé dans son mp3, tous sourdement conscients du mépris qui leur a été opposé avant d’aller affronter les 40% de chômage de leur quartier...

Notes

[1La LOLF a enclenché un processus de transformation radicale des règles budgétaires de l’État. Notamment en assujettissant les financements à la “performance” des services et en décentralisant la gestion des comptes. Dans l’Éducation Nationale, elle s’accompagne très vite de la nécessité de “rénover le mode de management du système éducatif”, et insiste sur “l’évaluation de la performance dans le mode de management des académies” (Rapport sur le pilotage du système éducatif dans les académies à l’épreuve de la LOLF, mars 2007)

[2Aux dires de l’inspecteur chargé du projet.

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