Accueil > Idées | Par Frédéric Sire | 1er mars 2006

L’écran et la journaliste

Soir 3 nouvelle formule

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Le médium, c’est le message. Ce n’est pas une découverte, mais le parti pris ostentatoire choisi par France 3 pour imaginer la nouvelle formule de son Soir 3. Soit un téléspectateur lambda ou une téléspectatrice epsilon, douillettement lové(e) en chaussette, une tisane à la main, devant son écran aux alentours de 23 heures. Le générique se termine et l’édition s’ouvre sur une journaliste debout, à côté d’un immense écran de télévision qui mange la moitié de l’écran (le premier, celui de lambda-epsilon. Vous suivez ?). Et, tout au long du journal, le réalisateur s’amuse avec les écrans et la journaliste, rarement présente seule à l’écran. Que signifie tout cela ? Que la mondialisation de l’image a transformé les journalistes en décodeurs (ce qui ne serait pas une si mauvaise nouvelle) ? Que l’importance respective de l’une et des autres n’est plus ce que l’on croyait ? Qu’il faut toujours se méfier d’un écran allumé ? Qu’importe, le questionnement est sans doute en soi une forme de réponse.

Revenons à notre écran géant (le deuxième, celui qui est dans l’écran. Vous y êtes ?). L’image qu’il nous projette est légèrement inclinée, de haut en bas, obligeant l’œil du téléspectateur à une humble révérence tandis que la journaliste égrène les principaux titres : CPE à l’Assemblée, CPE dans la rue, loi sur l’égalité des chances, retour dans les banlieues, chalutier coulé, Afghanistan, Irak, Hamas en Palestine, Google en Chine et Coupe de France de football... C’est la première étape. Puis vient le temps de l’invité, ce Soir 3-là Azouz Begag, ministre. Celui-ci s’exprime sur un fond neutre, un bleu orangé un peu nocturne, apaisant. La journaliste, elle, a un écran (plus petit) derrière elle, qui reflète le visage du ministre. Troisième temps, plus surprenant : le décor du Soir 3 est filmé de côté ; au second plan, la journaliste récite ses brèves en s’adressant à une caméra fixée devant elle. Et au premier plan ? Un écran bien sûr, légèrement incliné comme au début... Journaliste-écran, écran-journaliste, le couple ne se quitte pas de l’image tout le long, ou presque, du journal télévisé. Et les changements de plans et de cadrage soulignent plus encore cette mise en scène à la McLuhan (1).

La journaliste et l’image, remake de la Belle et la Bête. Les contours, pourtant, ne sont pas aussi tranchés au Soir 3, qui mène en parallèle une expérience intéressante : oserait-on parler d’éducation populaire ? : depuis janvier avec ses « paroles de banlieues ». Quelques semaines après les révoltes de l’automne, la rédaction a eu l’idée de confier à La Cathode, une association de Bobigny qui anime sur le terrain des ateliers de réalisation de films et de documentaires, du matériel vidéo avec un objectif : réaliser chaque mois (six occurrences prévues) un reportage de 3-4 minutes qui donne à voir la réalité quotidienne des quartiers populaires. Les trois jeunes chargés de cette mission salutaire, Fodé, Salim et Mamadou, portent un regard nécessairement décalé sur leur univers (assez éloigné, en fait, de la réalité télévisée habituelle...), donnent la parole aux habitant(e)s et détricotent l’air de rien pas mal de clichés reçus. Ils sont accompagnés dans cette expérience par un journaliste de la chaîne, qui les aide à construire les images et leur écriture, et se charge de défendre les sujets ainsi réalisés devant le rédacteur en chef. Ces « paroles » de banlieues, qui devraient s’entendre jusqu’au mois de juin, prouvent encore qu’à l’évidence : et contrairement à un type de discours sur la validité et l’honnêteté duquel il n’est pas besoin de s’étendre : les ressources humaines et culturelles des quartiers populaires sont inversement proportionnelles à l’ostracisme qu’ils subissent, voitures ou promesses envolées.

Le message, c’est le médium. La démonstration faite par le Soir 3 est évidemment plus complexe ; et qu’un journal télévisé avoue : entre les lignes : que l’image mérite qu’on la dissèque et que le journaliste doit, aussi, se faire médecin légiste permet de supporter Pernaut en se prenant à rêver, sa tisane refroidie dans sa mug, que l’écran ne soit pas qu’une caricature du réel.

/1. Auteur notamment de La Galaxie Gutenberg, 1962, et Understanding Media, 1964, où il affirme que le médium : moyen de transmission : constitue le message même./

/Soir 3, le journal de la nuit sur France 3, 23 heures/

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Du même auteur

1er octobre 2005
Par Frédéric Sire

Chaude ambiance

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?