Accueil > Culture | Par Karine Gantin | 1er octobre 2006

L’écrivain et son engagement : l’humanité de Günter Grass

Günter Grass, Prix Nobel de littérature et considéré comme une autorité morale dans l’Allemagne d’après-guerre, vient d’avouer, à l’âge de 78 ans, qu’il a fait un court passage en 1944 dans les Waffen SS nazies. Lettre ouverte à ses détracteurs.

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Pour une fois, soyons sincères, un peu : la littérature est d’un autre sérieux, d’un autre drame que ce que vous faites semblant de croire, jusqu’à vous tromper vous-même. L’auteur de Toute une histoire, Le Tambour, Mon siècle et de tant d’autres livres que vous avez aimés, ah, mais enfin, comment vouliez-vous donc qu’il écrivît si magiquement sur le mystère de l’alliance entre culture et barbarie ? Comment espériez-vous qu’il transcrivît sinon les paradoxes d’un siècle et d’une identité germanique : en dépit d’elle-même : si composite ? Eût-il été parfait et sans histoire, votre/notre Günter, aurait-il vraiment tâché de renouer ainsi par son œuvre les fils de notre histoire collective si dramatique, éclatée, impossible ? Avec tant de nuance, d’acrimonie, d’ironie... de talent, de tendresse et d’énergie ? Peut-être n’y a-t-il, au fin fond de vos reproches envers Grass, rien d’autre que votre propre fantasme débile de perfection : régressif, malhabilement synonyme de « sans tache ». Seulement, depuis quand la littérature lave-t-elle plus blanc que blanc ? A qui la faute du malentendu ?

Lui reproche-t-on aujourd’hui son erreur, sa jeunesse, à votre/notre Günter, ou bien son silence sur son erreur, ou encore son tacite consentement à la statue que vous lui avez érigée ? Peut-être refusez-vous seulement, dans le feu de la polémique, de vous reprocher à vous-même votre complexité en propre, qui est le miroir insupportable de la sienne soudain révélée au grand jour, alors qu’il vous avait été si aisé jusqu’à présent de l’adorer, lui le grand écrivain rédempteur de toute une nation, et vous, vous faux-modeste-lecteur... et génial participant en tant que tel d’une œuvre consensuellement reconnue comme étant parfaitement splendide ? Seulement, les plus beaux diamants naissent sur les tas de fumier. Diabolique injustice de cette vie terrestre. Et de toute manière, inutile de le crier, mais, dites, Günter n’appartient peut-être bien qu’à lui-même, erreurs incluses. Certes, dans le même temps, l’artiste infernal, paradoxal empêcheur de vivre en rond, jusqu’à son dernier souffle, se veut lui-même miroir et don de soi, imbue coupe sacrificielle tendue au lecteur, lequel trop souvent méconnaît l’offrande hélas, tant il la veut, au choix et sans compromis, honteusement narcissique ou bien purement divine, sans savoir concilier les deux aspects.

Faussement parfait, faussaire surfait, en d’autres termes, dépendant de vos désirs malades, sachez-le, votre/notre Günter n’aurait écrit qu’une ligne sur deux de son œuvre. Ah, et puis, à y réfléchir, il ne les aurait même pas écrites du tout, ses fameuses lettres inscrites au patrimoine de l’humanité et que vous regrettez déjà d’avoir aimées. Il aurait au mieux disserté sans littérature, Günter le pur, Grass parfait, il aurait publié rogue quelque mauvais ouvrage didactique et sitôt oublié... Il aurait déserté son génie, il se serait révélé insipide, s’il avait été « droit dans ses bottes » selon votre désir, hein, quel terrible jeu de mots, mais c’est vous qui trempez dans la contradiction en vérité. Un Günter sans accroc ni accroche ? Fat, réellement. Ah, pour sûr, il aurait été alors l’un des nôtres, le beau Grass, dans ce magma où personne n’est jamais totalement soi faute d’avoir osé, ambition collective au rabais, sortons pour une fois de ce dilemme du prisonnier où toujours nous parions sur la laideur et la médiocrité de l’autre, donc de soi, méconnaissant ainsi l’effet spirale des correspondances entre les êtres, spirale ascendante, ou descendante, question de choix. Grass, dites-vous, minable donneur de leçons ? Scandale ! Vous qui avez tant fantasmé hier encore sur les vérités universelles sortant de sa bouche nobélisée, pour une fois, écoutez-le jusqu’au bout ! Il vient de parler !

... A chacun maintenant de savoir faire l’effort de se réapproprier l’œuvre de Grass après l’esclandre, et de se réjouir même, peut-être, de se voir ainsi forcé à cet exercice délicat. C’est de notre responsabilité individuelle, réelle, magique et secrète, car nul n’ira vérifier. Pour le reste... Magistrale première phrase du premier chapitre, « 1900 », de Mon siècle : « Moi, échangé contre moi-même, année après année, j’ai été là. » Heureusement que le prix Nobel lui a déjà été octroyé. Il ne faut jamais faire confiance totalement à l’humain.

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