Accueil > Culture | Par Jack Ralite | 1er octobre 2006

L’écrivain et son engagement : le mystère Peter Handke

La pièce Voyage au pays sonore, de Peter Handke, a été déprogrammée par la Comédie-Française. Le motif : la participation de l’écrivain autrichien aux obsèques de Milosevic. Cela a provoqué un débat autour de la responsabilité de l’écrivain.

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Lundi 18 septembre, au théâtre de la commune d’Aubervilliers, s’est tenue une réunion d’une rare qualité sur un sujet qui « fâche ». Il s’agissait d’une rencontre sur le conflit qui a opposé l’administrateur de la Comédie-Française et l’écrivain autrichien Peter Handke. Celui-ci s’était rendu aux obsèques de Milosevic provoquant un « retrait » de la mise en scène par Bruno Bayen de sa pièce Voyage au pays sonore, ou l’art de la question. Les intervenants (1) ont donné avec beaucoup de profondeur, de franchise et de hauteur de vue leur lecture de l’événement, ils ont délibéré sans accuser. Nous publions ci-après quelques extraits de l’exposé d’ouverture prononcé par Jack Ralite, sénateur et initiateur de cette véritable séance de pensée qui a finalement récusé la moralisation du monde comme substitut au débat politique.

« Notre ligne de conduite, c’est : ne pas échanger des certitudes mais des informations, des convictions et surtout des interrogations. Il ne s’agit pas de renoncer a priori à son point de vue mais de confronter sa pensée à la pensée de l’autre, de sortir de l’enfermement que crée la bonne conscience surtout si elle est moralisatrice, bonne conscience qui ne connaît que le noir et blanc, le mal et le bien, c’est-à-dire la solution en apparence la plus simple comme si était épuisée toute possibilité de surprise, d’inédit, d’être ébranlé, comme si n’apparaissaient pas de nouvelles ignorances dans le monde en dehors de soi, et par conséquent dans son monde à soi. Julien Gracq a raison : « Il faudrait élaguer entre soi et le monde tout ce qui n’est pas heure d’écoute profonde. »

« Heure d’écoute profonde », l’expression est forte et vaut quand on considère un auteur et son œuvre, problème qui existe depuis toujours. L’histoire a connu des auteurs dont l’œuvre et l’engagement ne concordent pas. Grand écart qui a des conséquences. L’auteur peut rester à quai alors que son œuvre gagne la haute mer. Cela fait désordre. Diderot disait « Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l’ordre. Ordonner, c’est toujours se rendre maître des autres en les gênant. »C’est aussi bouleverser la place du symbolique, de l’imaginaire, qui nous affrontent à l’inconnu et à l’altérité et là, l’art est essentiel. Braque dirait « l’art est une blessure qui devient une lumière ». L’art, disons le mot, nous augmente. Cette question mérite d’être posée à propos de Peter Handke.

J’ai été très engagé aux côtés du peuple bosniaque pendant la guerre et n’ai aucune faiblesse à l’égard de ceux qui ont soutenu Milosevic. Mais je n’oublie pas ce que j’ai dit lors de la déclaration d’Avignon, véritable tocsin, le 20 juillet 1995 devant le Palais des Papes : « Il faut commencer à poser, à partir ou au-delà de la question bosniaque, la question de l’ex-Yougoslavie. Comme à l’évidence, les dirigeants des pays européens ont du mal à s’entendre sur l’urgence, peut-être faut-il à côté de cette urgence essentielle une autre initiative des artistes. Pourquoi n’organiseriez-vous pas cet automne une rencontre d’artistes, d’écrivains de l’ex-Yougoslavie, peut-être même des Balkans, pour chercher, discuter, proposer et agir à l’échelle de ce pays dont l’éclatement est un drame et qui a besoin de se retrouver. Et pourquoi pas comme espace culturel. Ils ont bien une langue commune. C’est difficile et alors si tu n’espères pas l’inespéré tu ne le trouveras pas ». C’était il y a onze ans.

Même si ce n’est pas l’ordre du jour, reprendre cette idée ne devrait plus être une utopie. M’y encouragent des intellectuels et artistes serbes qui ont combattu Milosevic et me disent avoir été entendus par Peter Handke. Ne pensez-vous pas d’ailleurs que Peter Handke devrait y avoir sa place ? Avec, je le cite, ce « contre-monde »qu’il appelle de ses vœux, qui selon lui existe et est à découvrir, qu’il oppose au « prétendu monde qui n’est pas le monde d’aujourd’hui ».

Dans une intervention à l’université de Klagenfurt, en 2002, Peter Handke évoque sa découverte de l’œuvre de René Char Fureur et mystère et dit l’influence qu’elle a eue sur lui. Voici quelques incursions dans cet ensemble poétique : « Je suis homme des berges ne pouvant l’être toujours du torrent », « Je n’écrirai pas le poème d’acquiescement. Comment m’entendez-vous. Je parle de si loin », « L’espoir du poète vise à transformer les vieux ennemis en loyaux adversaires ». A méditer, surtout quand on sait que le grand résistant René Char a invité Heidegger à tenir ses trois derniers séminaires près de l’Isle-sur-Sorgue en 1968, 1969, 1970.

Je suis en fureur contre Milosevic, contre Srebrenica et je bute contre le mystère Peter Handke, cet auteur si précieux, de distance et de résistance, de quotidien et de cet insignifiant souvent si important, oui, cet auteur-là présent à Pozarevac à l’enterrement de Milosevic. Comment vivre et penser ces contraires qui s’excluent ?

Je bute là sur l’idée de responsabilité de l’artiste que la Comédie-Française a avancée et qui fut à l’ordre du jour d’une rencontre semblable à Berlin en août. Je cite : « Quel sérieux accorde-t-on aux engagements politiques des artistes quand ils s’écartent du courant dominant ? Le droit d’ingérence est-il bienvenu ? Existe-t-il une sorte d’indulgence accordée aux artistes ? Dans l’absolu qu’en est-il de la responsabilité de l’artiste face à l’opinion publique »

Travail inouï pour peu que l’on s’évade de l’entretien trivial, de la sorte d’espéranto qui a réussi dans les médias. Ce n’est pas un ouvre-boîte, ni un passe-partout qui nous permettront d’approfondir, d’avancer, de construire. Même avec des blasphèmes de Peter Handke comme écho d’une souffrance d’un « pays perdu », l’Etat fédéral yougoslave.

Nous sortirons sans doute du Théâtre de la Commune sans alphabet mais avec autre chose qu’une canne blanche ou une canne vengeresse, pour cheminer dans la grande complexité du sujet.

Pasternak clôt ce propos liminaire : « Incompatibilité de l’art nécessairement insoumis, avec l’utopie rationaliste qui prétend résoudre une fois pour toute les contradictions de la vie. L’art doit être l’extrême d’une époque et non sa résultante. » »

1. Michel Bataillon, président de la maison Antoine-Vitez, Jean-Pierre Jourdain, secrétaire général de la Comédie-Française, Mathias Langhoff, Jean-Claude Berutti, Claire Lasne, metteurs en scène, Arlette Namiand, auteur dramatique, Olivier Werner, comédien, Odile Krakovitch, historienne, Jean-Pierre Lefebvre, professeur à l’Ecole normale supérieure et Bertrand Ogilvie, professeur de philosophie à l’université Paris-X Nanterre.

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