Accueil > Monde | Par Diana Alfonso | 18 novembre 2011

L’Espagne à l’heure du désenchantement

Coincés entre plans de licenciements et mesures d’austérité, les
Espagnols subissent la crise de plein fouet. À quelques jours des élections
législatives, les sondages penchent sérieusement à droite.

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Salaires trop bas,
réduction de personnel,
suppression
d’aides…
La rue espagnole
a vu défiler des milliers de
manifestants en réponse aux
mesures d’austérité conçues
pour faire face à la dette. «  On
peut parler d’une attaque
systématique envers les acquis
des classes populaires,
comme l’accès publique à l’
éducation et à la santé
, affirme
Antonio, professeur à Valencia.
Dans nos établissements, des
postes disparaissent, parfois il
n’y a pas de remplaçants pendant
les congés maladies.
 »
Écoles secondaires et hôpitaux
ont été les premières victimes
de ce qui est connu comme
« El Tijeretazo », le coup de
ciseaux des administrations
des Communautés autonomes
(régions). Gérées pour la plupart
par le Parti populaire (PP)
– de droite – après son écrasante
victoire aux élections
régionales du 22 mai, les régions
ont entamé une politique
d’austérité visant à économiser
jusqu’à 10 % du budget selon
les endroits. À Madrid, on a
augmenté de deux heures par
semaine l’emploi du temps des
professeurs, afin de permettre
le licenciement de 1 000 profs
non titulaires ; en Catalogne,
la Generalitat (gouvernée
par le CiU, groupe nationaliste
conservateur) opère une
réduction budgétaire d’un milliard
d’euros dans le secteur
de la santé : on demande aux
professionnels de renoncer à
une partie de leur paie de Noël,
et les hôpitaux devront fermer
leurs portes pendant cinq
jours d’ici à la fin de l’année,
grossissant les listes d’attente
pour les examens et les blocs
opératoires…

Rigueur extrême

Chacune de ces mesures a
suscité de fortes réactions
de la part des professionnels
concernés. « Les écoles
publiques manquent de personnel,
alors que les administrations
subventionnent les
écoles semi-privées, elles sont
financées à 90 % par l’État
mais sont souvent gérées
par l’Église
 », dénonce Javier,
37 ans, professeur à Barcelone.
« Nous sentons une évidente
intention de privatiser
la santé et l’éducation de la
part de ceux qui savent qu’ils
vont gouverner à partir du
20 novembre
 », ajoute-t-il,
faisant référence au succès
attendu du PP.

Victime de la fin de l’époque
dorée de la construction
(appelée «  el ladrillo » ou l’économie
« de la brique ») et de
l’explosion de la bulle immobilière,
l’économie espagnole
peine à se relever. L’une des
premières mesures impopulaires
fut imposée par l’État,
lorsque José Luis Zapatero
a annoncé en mai 2010 une
réduction moyenne de 5 % sur les salaires de tous les
fonctionnaires. Mais cela n’a
pas été le seul coup de rabot,
des retards et des gels sont à
l’ordre du jour : « J’ai un contrat
pour les nuits de garde, mais
cela fait quatre mois que je ne
touche pas le salaire de mon
contrat régulier – qui dépend
du ministère de la Santé –
parce que le financement
n’est pas débloqué
 », explique
Marta, 29 ans, neurologue. La
recherche scientifique n’a pas
non plus fait partie des priorités
de l’État : « Nous avons
subi une nette réduction des
bourses et fonds attribués aux
projets
, regrette José Antonio,
biologiste fonctionnel et ancien
maître de conférences. Des
unités de recherche sont en
train de disparaître, nous parlons
de groupes de prestige,
qui publient depuis vingt ans
des articles dans des revues
scientifiques renommées.
 » Et
d’ajouter que sa retraite est
« une chance » en comparaison
du sort de ses jeunes
collègues : « Avant ils se
contentaient de contrats précaires,
maintenant ils n’en ont
même plus.
 »

Fermeture des petits commerces,
chantiers à l’arrêt,
galères dans la restauration…
Difficile de trouver un secteur
d’activité qui ne tremble pas.
De leur côté, les grandes entreprises
effectuent des plans sociaux
douloureux. L’expérience
de Rafaël, salarié d’une grande
entreprise de transports, illustre
bien ce phénomène.
Après une première vague de
800 licenciements, son employeur
a entrepris cinq plans
sociaux au cours des deux dernières
années. Il est lui-même
concerné : son salaire va être
réduit de 30 % et la moitié de
celui-ci sera dorénavant payée
par les allocations chômage.
«  C’est paradoxal, je travaille
mais je suis en fin de droits.
Si on me licencie, je ne toucherai
rien
, explique-t-il. C’est
le cas des trente collègues
qui ont été congédiés la semaine
dernière. Ils n’ont droit
à aucune indemnisation, ni de
l’entreprise ni de l’État.
 »

À la suite d’une réorganisation
dans la chaîne de montage,
annoncée et appliquée du jour
au lendemain, ces salariés ont
été accusés de faute grave, et
partiront les poches vides.

L’exil, la solution ?

Au pays où le taux de chômage
des moins de 30 ans atteint
45 %, où le salaire le plus courant
est de 1 230 € brut par
mois et le salaire minimum de
640 €, la balance migratoire a
fini par basculer. En octobre, les
chiffres sont tombés [1] : pour la
première fois depuis des décennies,
l’Espagne est en déficit migratoire
et totalise 580 000 départs
en 2011, essentiellement
de jeunes adultes, un chiffre
supérieur à celui des arrivées.
De quoi accentuer la diminution
de la population, déjà amorcée
par le faible taux de natalité.

« Mes collègues qui ont fini leur
résidence médicale peinent à
trouver un poste de spécialiste
ici, alors qu’en Angleterre ou
en Allemagne ils seront ravis
de les avoir
, explique Marta.
Pour l’instant, les gens sont
plutôt attachés au pays, mais
il est probable qu’un grand
exode se produise.
 » La fuite
des cerveaux concerne également
le secteur privé. Ainoa,
28 ans, ingénieure chimique et
docteure, fait face elle aussi à
l’immobilisme du marché du
travail comme nombre de ses
collègues «  C’est tout de même
dommage que les contribuables
espagnols aient payé
mes neuf ans d’études et qu’au
final ce soit autre pays qui en
récolte les fruits
 », regrette-elle.

Le prix moyen d’un loyer, 692 €
par mois selon l’Institut national
des statistiques (Institudo
national de Estadistica
), montre
le déséquilibre auquel font
face les jeunes qui cherchent
à s’émanciper. Si la génération
précédente avait réussi à accéder
à la propriété au travers
d’emprunts abordables, aidée
par des politiques fortement incitatrices
à l’achat, cette génération-
ci n’y pense même pas.
Assurer un loyer est déjà compliqué.
« Lorsque je vois mes
neveux, pourtant diplômés,
enchaîner périodes de chômage
et contrats “poubelle”,
entre 600 et 1 000 euros, pour
un loyer de 400 euros minimum,
je leur dis d’être patients
,
confie Antonio. Mais au fond de
moi, je pense qu’ils devraient
se soulever !
 »

Certains rejettent la faute sur
une culture traditionnellement tournée vers la propriété, « Malheureusement,
on a tendance
à concevoir la location comme
un business. Le prix des loyers
devrait être régulé
 », analyse
Carlos, musicien, professeur à
temps partiel et proche du collectif
du 15 mai. Ce mouvement
des indignés a fait de l’accès au
logement l’une de ses revendications
les plus visibles, il a dénoncé
les privilèges bancaires
et mobilisé une bonne partie
de la population aux côtés de
la Plateforme de victimes des
emprunts (PAH). Plusieurs milliers
de personnes ont manifesté
contre les dérapages du
marché immobilier. L’accent
est mis sur la situation des personnes
qui doivent continuer à
payer de forts intérêts sur leurs
emprunts, parfois à vie, alors
qu’elles ont déjà été expulsées
de l’immeuble. L’une des mesures
phare proposée par ce
collectif est la «  dation en paiement
 », qui garantit le solde de
la dette, une fois que l’acheteur
a rendu sa maison.

Virage à Droite

Inquiétude et désespoir
marquent les esprits face à
une classe politique à qui on
reproche d’avoir trahi les citoyens.
« La classe politique
s’est fait l’alliée des intérêts privés,
conduisant à une situation
d’injustice pour les faibles
 », affirme
Alfons Cervera, écrivain [2].
Tous les sondages donnent le
PP victorieux. Le désenchantement
des citoyens vis-à-vis du
Parti socialiste (PSOE), un taux
d’abstention présumé élevé (le
fameux « tous pareils »), et le
succès du PP aux régionales
en seraient les symptômes.
Néanmoins, on prédit aussi une
augmentation des voix pour de
petites formations, auparavant
écrasées par le bipartisme.

Conscient des difficultés, Alfredo
Pérez Rubalcaba, le candidat
du PSOE, essaie de regagner
l’électorat : l’ISF, abandonné
en 2008, a été réinstauré pour
taxer les patrimoines supérieurs
à un million d’euros. Le candidat
socialiste promet aussi un
impôt sur les bénéfices des
banques, se démarque des restrictions
budgétaires de Zapatero,
assure qu’il ne touchera
ni à la santé ni à l’éducation,
et écoute même les consignes
des indignés (jusque-là seulement
approchés par Izquierda
Unida
). En revanche, les propositions
du PP sont plus difficiles
à connaître. Sûr de son succès,
Rajoy n’a pas tenu à dévoiler son
programme à la convention de
Malaga du 7 octobre, normalement
prévue à cet effet. Seules
promesses pour l’instant : un
retour à l’ancienne loi de l’interruption
volontaire de grossesse
(la nouvelle loi, approuvée en
2009 par le PSOE, dépénalise
l’IVG jusqu’à la quatorzième
semaine), une possible révision
du mariage homosexuel (un
recours a déjà été présenté au
tribunal constitutionnel), des incitations
à l’emprunt immobilier,
et la fin de l’ISF en 2013. Quant
au maintien des coupures budgétaires, « cela dépendra de
la conjoncture économique
 »,
répond-il.

Pour certains citoyens comme
Alfons Cervera, la crise a prouvé
que c’est l’argent qui gouverne.
D’autres, comme Carlos,
regardent le futur avec mélancolie
 : « Je suis triste en constatant
que cette classe politique
a fait de nous la première
génération qui construit pour
ses enfants un monde pire que
celui dont nous avons hérité.
 »

Les clés d’une élection

  • Les élections appelées « générales » serviront à élire
    350 députés et 208 sénateurs. (L’élection du président
    découle de la majorité obtenue.) Initialement prévues
    pour mars 2012, elles ont été avancées au 20 novembre
    par José Luis Zapatero.
  • 35 701 969 citoyens pourront voter.
    4 833 700 sont au chômage.
  • Alfredo Pérez Rubalcaba, ancien vice-président, est
    le candidat du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol)
  • Mariano Rajoy est le candidat du PP (Parti populaire),
    et le principal opposant d’Alfredo Pérez Rubalcaba. Il
    s’est déjà présenté en 2004 et 2008.
  • Si il gagne, le PP gouvernera l’administration
    centrale, la moitié des 8 116 mairies, et 11 des 17
    Communautés autonomes
    (régions), reprises lors
    des dernières élections régionales.
  • Izquierda Unida (IU - Gauche unie), troisième force
    politique du pays
    , généralement victime de la loi électorale
    (les votes étant éparpillés géographiquement, ils
    n’obtiennent que peu de sièges), est légèrement remonté
    aux régionales, après 15 ans de chute.
  • Les partis nationalistes catalan (CiU) et basque (PNV)
    joueront un rôle dans les alliances pour la majorité.
  • De nouvelles forces comme UPyD (centre), créé il y a
    4 ans, et Equo, récemment crée par l’ancien président
    de Greenpeace testeront leur popularité.

Notes

[1Zapatero avait promis en 2007 de
faire passer le salaire minimum à 800 €
en 2011.

[2Il vient de publier une enquête sur le
récent cas de corruption politique de la
communauté de Valencienne. Gürtel &
Company. Unaserievalenciana
, d’Alfons
Cervera, éd. El viejo topo, 224 p., 16 €.

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