Accueil > Monde | Par Mathilde Goanec | 17 février 2012

L’Hiver russe peine à éclore

Le 4 décembre 2011, le
parti au pouvoir Russie
unie a remporté 49,32 %
des voix, lors d’élections
législatives entachées par
les fraudes. Relayées sur
Internet, ces irrégularités
se sont ajoutées aux
frustrations d’une partie
de la société russe, et
ont déclenché un mouvement
de mécontentement
d’ampleur. Mais ce n’est pas encore le printemps russe...

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L’image est belle : de
Sidi Bouzid à la place
Tahrir, en passant par
l’avenue Sakharov, une même
vague révolutionnaire balayerait
le monde : au Sud le Printemps
arabe, au Nord l’Hiver russe,
de la révolution de jasmin à
celle des neiges… Sale temps
pour les romantiques, la réalité
est comme toujours nettement
plus contrastée. Les chiffres,
d’abord. Le 10 décembre, une
semaine après les élections
législatives russes, largement
falsifiées, entre 50 000 et
80 000 personnes défilent à
Moscou, suivies par quelques
milliers de manifestants dans
le reste du pays. Le 24, cela
continue de grimper dans la capitale,
120 000 personnes sont
réunies sur l’avenue Sakharov
noire de monde. Ailleurs, c’est
nettement moins impressionnant
et à Saint-Pétersbourg, le
rassemblement est même un
échec cuisant : moins de 5 000
personnes vont se déplacer.
Puis arrivent ces fêtes de fin
d’année – interminables – qui
paralysent généralement le
pays pendant quinze jours. On
est loin de la mobilisation du
monde arabe fin 2010 et début
2011, massive et continue. Et
si ces rassemblements sont
significatifs dans la société
russe contemporaine, décrite
comme plutôt apathique, ils ne
sont pas encore à la hauteur
des manifestations monstres
du début des années 1990,
où près d’un demi-million de
personnes étaient sorties manifester
pour plus de démocratie,
au sortir de l’URSS. En 2005,
le pays a également connu une
poussée de fièvre, nettement
moins médiatisée, liée à la
« monétisation » des avantages
sociaux. Cette réforme transformait
une série d’avantages
en nature réservés aux plus
démunis en compensations
financières. Un mouvement de
petites gens, qui a fortement
essaimé sur tout le territoire,
soutenu surtout par les mouvements
politiques les plus
radicaux et qui a fait reculer en
partie le gouvernement.

Ces contestataires, issus
des couches les plus pauvres
de la population, ne forment
pas le gros des troupes des
manifestations d’aujourd’hui.
Selon un sondage mené par
l’institut Levada, le manifestant
russe version 2011-2012 est plutôt éduqué, connecté
aux réseaux sociaux, souvent
employé du secteur tertiaire et
assez à l’aise financièrement.
Il est loin aussi de Mohammed
Bouazizi, ce vendeur de
légumes qui en s’immolant
a lancé la protestation tunisienne,
rassemblant derrière
lui jeunes et moins jeunes à
l’avenir bouché. Cette surreprésentation,
dans ce mouvement
de protestation, des
diplômés et des jeunes nés
avec l’indépendance est significative
de la méfiance d’une
partie de la population pour
la remise en cause de l’ordre
établi. Nombreux sont les quadragénaires
ou retraités russes
qui se souviennent avec effroi
du chaos des années 1990 et
de la dégradation vertigineuse
des conditions sociales. « Le
retour de l’ordre et de la stabilité,
c’est toujours l’argument
numéro un de Poutine
, rappelle
Clémentine Fauconnier,
jeune chercheuse en sciences
politiques et spécialistes du
parti Russie unie. On ne peut
pas imaginer le traumatisme
qu’ont constitué les années
1990.
 » La journaliste Claude
Guibal a suivi la révolte égyptienne
de l’an dernier. « Dans
les manifestations au Caire,
on n’a longtemps vu que les
plus visibles, les jeunes sur
Facebook, les intellos, les
islamistes. Mais le 28 janvier,
premier jour des violences
sur la place Tahrir, dans la
foule qui courait, il y avait ces
vieilles femmes de 60 ans, au
foulard si caractéristique des
quartiers populaires. J’ai compris
alors que le mouvement
avait basculé et qu’il réunissait
désormais l’ensemble des
classes sociales.
 »

L’effet d’entraînement

« S’il y a une analogie à faire
entre le printemps arabe et
la Russie
, concède Masha
Lipman, analyste politique au
Centre Carnegie de Moscou,
elle est dans le processus et
l’utilisation massive d’Internet.
 »
Selon une étude Comscore
publiée en novembre dernier, les Russes sont devenus les
plus grands consommateurs
d’Internet en Europe devant
l’Allemagne et la France, avec
près de 51 millions d’usagers.
La plateforme Livejournal ainsi
que l’équivalent russe de Facebook,
Vkontakte, sont les chaudrons
de cette contestation
grandissante du pouvoir russe,
où la société civile n’en finit pas
de s’agiter. Reste qu’il est difficile
de dire si l’exemple arabe a
joué un vrai rôle dans la mobilisation.
« Dans les cortèges, il y
a beaucoup d’étudiants, qui ont
grandi dans une relative prospérité,
et qui sont aussi les plus
perméables aux discours sur
la démocratie et les droits de
l’homme
, souligne Véra Nikolski,
sociologue, qui a notamment
travaillé sur des mouvements
de jeunesse radicaux russes.
L’effet d’exemple du Printemps
arabe a pu jouer pour eux, de
même que la bonne image que
ces mouvements ont à l’international.
Mais la majorité des
Russes n’en ont rien à cirer.
 »
Pourtant, dans la foule, des pancartes
brandies par les manifestants
rappellent les printemps
tunisiens, égyptiens, ou libyens,
certains panneaux faisant même
cohabiter Poutine et Kadhafi.

S’il n’y a pas d’effet domino
clair, pourquoi maintenant ?
« Une fenêtre d’opportunité »,
selon Véra Nikolski, construite
sur l’usure du pouvoir, la crise
économique qui n’épargne
pas la Russie, et cette année
électorale qui cristallise les frustrations.
« De ce point de vue là,
remarque Clémentine Fauconnier,
le mouvement russe
s’apparente davantage aux
révolutions colorées d’Ukraine,
de Géorgie ou du Kirghizistan,
qui ont toutes eu lieu après
des élections législatives falsifiées.
 » Un classique en Russie
depuis des décennies, mais
cette fois-ci tellement grossier
qu’il a fait réagir. « L’annonce
du retour de Poutine pour la
présidentielle de 2012 a été
complètement ratée. J’étais
au congrès de Russie unie en
septembre dernier et tout a été
réglé en moins d’une heure :
“Nous remportons les élections
législatives, Poutine remplace
Medvedev à la présidentielle
et on n’en parle plus.” On ne
faisait même plus semblant
et c’est très mal passé dans
l’opinion.
 » Mais la Russie n’est
pas l’Ukraine, sa voisine, rappelle
Masha Lipman. « Là-bas,
les choses semblaient claires.
Il y avait les gentils et les
méchants. On avait volé des
votes à Iouchenko, le gentil…
En Russie, on a également
honteusement volé des votes,
mais à qui ? Il n’y a pas de leader
alternatif ! C’est l’une des
faiblesses de cette mobilisation.
 »

Pas d’alternative claire

Dans les pays arabes comme
en Russie, c’est effectivement
l’absence de leaders à la tête
de ces démonstrations de
colère qui questionne. D’ailleurs,
ils sont peu nombreux les
hommes politiques russes qui
osent parler à la tribune, mal accueillis
par la foule qui leur préfère
stars ou musiciens, ou encore
le blogueur anti-corruption
Navalny. La population russe
ne croit guère en cette opposition
hétéroclite et désunie. Les
libéraux-démocrates historiques
suscitent la réprobation, tant ils
ont déçu dans le passé par leur
compromission avec le pouvoir
ou leur incapacité à s’engager réellement contre
Poutine. Le problème est là pour
Véra Nikolski, sévère sur la sincérité
de ces leaders et inquiète
des déceptions à venir. « Je les
connais ces jeunes qui manifestent,
ce sont mes anciens
étudiants. Ils sont plein de
rêves, de vrais idéalistes. Mais
en Russie existe toute une
classe politique qui est depuis
longtemps exclue du centre du
pouvoir. Des hommes politiques
qui attendent d’être rétribués.
Malheureusement, ils ne sont
pas forcément plus valables
que ceux en poste. Certains
ont même déjà mené la Russie
au bord du gouffre. Pour eux,
les milliers de Masha et d’Ivan
qui manifestent sont de simples
auxiliaires de leurs ambitions.
 »

Le travail de sape du Kremlin a
également fonctionné à plein : il
reste très difficile en Russie de
constituer un parti, de s’enregistrer
comme candidat à la présidentielle,
de mener des activités
politiques ou encore d’avoir accès
aux médias de masse.

Manque de radicalité

Pour toutes ces raisons, le mouvement
n’a pas (encore) basculé
dans une radicalité susceptible
de faire bouger les lignes. Malgré
les arrestations de quelques
leaders d’extrême-gauche, les
manifestations sont joyeuses.
C’est, pour l’élite intellectuelle,
l’endroit où il faut être. Le
pouvoir reste aussi très mesuré,
accorde des miettes de
réforme, espère l’essoufflement.
Le Kremlin a bien appris
des révoltes arabes et veut
éviter l’embrasement, répétant
à l’envi que ces manifestations
sont «  le signe de la maturité
de la démocratie russe
 ». La
contestation russe passera-t-
elle l’hiver ? Personne ne se
risque au moindre pronostic.
« Pendant ces 15 ans passés
en Égypte, j’avais presque cessé
de croire à un changement
possible
, constate de son côté
Claude Guibal. Et puis d’un
coup, ça démarre… Mais pour
que ça marche, même si c’est
terrible à dire, je crois vraiment
qu’il faut que le pouvoir tape
fort, et que l’indignation soit à
son maximum.
 »

Portfolio

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