Accueil > Culture | Par Guillaume Chérel | 1er mars 1998

L’humour noir de Dieudonné

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Dieudonné Mbala (alias Dieudo) est né le 11 février 1966, à Verrières-le-Buisson, dans la banlieue sud de Paris. De mère bretonne et de père camerounais, il est connu pour avoir formé un duo comique efficace avec Elie Semoun. Mais il s’est également distingué en se portant candidat aux élections législatives de juin 1997, dans la circonscription de Dreux, pour faire barrage au Front national. Il obtient un score tout à fait honorable de 8% face à Mme Stirbois, bien qu’il se soit présenté sans étiquette politique. Il joue actuellement Dieudonné tout seul au Palais des Glaces, jusqu’au 14 mars prochain. Les seuls moments où il perd son humour, c’est quand il est question du Front national : " Ce n’est pas mon rôle, en tant qu’artiste, de légitimer la violence, mais franchement, ça fait plaisir de voir Le Pen se prendre des baffes de la part de groupes antiracistes antillais... Les Noirs ont assez souffert comme ça. Ils ont été battus, violés, humiliés, spoliés : ça suffit ! Les responsables du Front national ne cessent d’insulter régulièrement une communauté que je représente : la communauté afro-antillaise. Ils sont à contre-courant de l’évolution de la société, en prônant le repli communautaire : chacun chez soi, les autres dehors !... Je suis pour la fusion entre les races, pour le métissage. J’espère qu’un jour, mes enfants se reconnaîtront dans l’oeil de l’autre parce qu’ils seront eux aussi le fruit de mélanges, d’échanges culturels... La France est le premier pays en Europe à enregistrer autant de mariages mixtes. C’est le pays où les gens se mélangent le plus ! Les prétendus étrangers ne quitteront pas le sol français, puisqu’ils sont plus républicains que les " frontistes ". Toutes les communautés qui se referment sur elles-mêmes, qu’elles soient basques, corses, bretonnes, réunionnaises ou antillaises, se trompent. De même que les communautés religieuses qui ne veulent pas se mélanger aux autres cultures, qu’ils soient juifs, musulmans, ou protestants..."

Après plusieurs années de partenariat avec son copain Elie (Semoun, parti au cinéma...), Dieudonné joue seul sur scène. Le pari n’était pas gagné d’avance." Dieudo " allait-il souffrir de cette séparation à l’amiable ? La réponse est non. On peut même dire que son jeu s’est bonifié. Dieudonné tout seul est un spectacle plus complet, plus adulte que ce qu’il montrait avec son comparse. On pourrait même qualifier ce " one-man-show " de " politico-social ". Partant d’un fait divers, Dieudonné incarne différents points de vue... Michel a pété les plombs. Chômeur, abandonné par sa femme, il est sorti de chez lui, a tué sa voisine, avant de cartonner dans son ancienne usine. Il assassine douze personnes, avant d’être lui-même abattu par la gendarmerie. C’est là où l’humour noir de Dieudonné fait merveille. Il brocarde le journaliste-vedette qui " lance " son sujet à l’aide d’un " jingle " musical, le cousin garagiste, le délégué syndical, le prêtre, le directeur de l’usine, le camé, la pédale, le zonard de banlieue, le clochard : tous témoins à charge ou à décharge. Alors, spectacle comique ? Oui, mais pas seulement. Tableau d’une société néo-libérale sans pitié, plus sûrement. Dieudonné veut nous dire quelque chose. Et quand il ne le dit pas, il le mime, ou il le chante, au rythme jazzique d’un Nougaro black. Ses personnages ne sont pas caricaturaux. Son clodo est poétique, le beur des cités lucide, l’homosexuel touchant, le beauf joueur de pétanque tellement vrai - grande gueule, veule, affligeant de lâcheté. Dieudonné tout seul est un spectacle déroutant. On y découvre un vrai comédien et un texte en prise directe avec le monde tel qu’il est." J’ai vécu mon enfance dans la banlieue sud de Paris, à Verrières-le-Buisson. J’ai donc vécu dans un milieu populaire...plutôt de gauche. Par rapport à mes copains de banlieue, j’estime que j’étais privilégié, car mes parents sont des intellectuels. J’ai grandi dans une famille d’éternels étudiants, au milieu des livres. Ma mère est sociologue, mon père est expert-comptable. J’ai été " incarcéré " dans différents établissements scolaires (Antony, Bagneux) jusqu’au bac. Après avoir essayé différents petits boulots - comme vendeur de voiture - j’ai décidé de gagner ma vie comme humoriste, et j’ai débuté sur les planches au Café de la Gare en 1991, avec Elie Semoun. Je joue du saxo et du clavier en amateur. J’ai beaucoup joué aux échecs et je possède la ceinture noire de judo..." Dieudo habite à la campagne. Il a les pieds sur terre. C’est ainsi qu’il a créé sa maison de production, " Bonnie Production ", pour être indépendant, éviter les intermédiaires. Dieudo, faut pas qu’on l’emmerde ! Quand il s’est aperçu que le Front national s’était implanté dans sa région, il s’est décidé à monter au créneau : " Si le Front national arrive à convaincre 15% des Français,, c’est que la classe politique traditionnelle a perdu sa crédibilité. Il y a une crise de confiance. Il faut proposer une alternative. C’est pour ça que je m’engage, chez moi, en tant que membre de la société civile. J’ai réagi en tant que citoyen, face au repli communautaire et à la folie fascisante qui est en train de s’emparer d’une frange de la population."

Dieudonné milite ponctuellement avec le DAL (Droit au logement), ou SOS Racisme, qu’il trouve trop proche du Parti socialiste : " Je suis un sympathisant, au coup par coup. Comme lorsque j’ai protesté pour que les prisonniers puissent avoir des relations sexuelles en milieu carcéral, par exemple. Sur le fond, je suis sur la même longueur d’onde que le militant communiste de base, mais je me méfie des dirigeants. Du pouvoir. Il y a un truc qui me bloque : c’est le discours... Le bla-bla-bla lancinant. Les politiciens sont aussi un peu des comédiens. Ils ont été choisis pour leurs dons d’orateur, leur talent, leur image. Ils sont en représentation. Moi, je pense que c’est l’appareil politique, en général, qui est grippé. Il faudrait réinventer le rapport entre le pouvoir et le peuple. Mon spectacle est très social. Le délégué syndical dont je me moque gentiment, il est sincère, mais il n’a pas appris à parler, alors il s’enflamme. C’est un cri de vérité. Je le trouve sympathique. Quand il s’en prend carrément au président des Etats-Unis, dans le fond il a raison... C’est pas évident de s’exprimer en public. Le patron, lui il est cynique, c’est un malin, un calculateur méprisant." Et puis il y a le beauf... Le gros con, mais la connerie, elle est partout, c’est subjectif. Son beauf, c’est une grande gueule, comme au Front national. Le parti de grandes gueules." Mais le jour où ça va péter dans la rue, pour aller se bagarrer, il faut avoir de bonnes raisons. Et quand on fait partie d’une communauté comme la mienne - la communauté noire, afro-antillaise - qui a été humiliée si longtemps, quasiment comparée à des singes, les motivations pour se battre ne manquent pas. Je ne peux pas inciter à la violence, je ne peux pas cautionner l’affrontement physique, mais si on nous cherche, on va nous trouver. J’essaie de m’exprimer sur des problèmes qui me touchent. Ma situation financière s’est améliorée, mais je me sens toujours concerné par la galère des chômeurs, des jeunes de banlieue : ça me révolte. L’injustice, la pauvreté, pendant que les bourgeois, les riches se gavent, ça continue. Je me sers de l’humour pour agir. Il faut qu’on se prenne par la main, parce que la fameuse fracture sociale est en train de s’élargir. Les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres... Mon spectacle est politique parce que j’écris ce que je ressens." Bon, à part ça, Dieudo a tourné le Clone, avec Elie Semoun, qui sortira en avril prochain. Il a en projet un film avec son ami, Olivier Doran, qui avait réalisé le Déménagement. Il aime chanter aussi. Et voue une passion à Claude Nougaro. Il n’est pas impossible qu’il retrouve Elie Semoun un jour..

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.