Accueil > Idées | Par Marion Rousset | 12 mars 2011

L’incorrigible Chomsky

On peut être anarchiste et appeler à un renforcement de l’Etat.
Noam Chomsky le prouve. Pour le penseur américain, la démocratie
est bafouée en Occident. Et le danger ne vient pas du dehors.

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Le « dissident numéro un de l’Amérique
 » : c’est ainsi que l’on qualifie
parfois Noam Chomsky. Ironique et
cinglant, son ton tranche dans le vif
des évidences martelées par une
« propagande » qu’il n’a de cesse de dénoncer. Ce
professeur de linguistique au Massachusetts Institute
of Technology, bardé de titres honorifiques,
est mieux connu pour ses essais politiques. Il y
décrypte de manière rigoureuse et détaillée les
mécanismes idéologiques
des sociétés occidentales,
le système médiatique, les
motivations sous-jacentes
des proclamations altruistes,
les relations de pouvoir entre
le Nord et le Sud… Chomsky
gratte, creuse, triture là où ça fait mal. Il discute
l’indiscutable. Derrière les majuscules, les principes
intouchables, il questionne les stratégies
politiques et économiques des puissants. A quoi
servent les discours officiels sur la « démocratie »
et les « droits de l’Homme » ?

Une mauvaise réputation

Au printemps 2010, il s’est rendu à Paris, où il ne
s’était pas exprimé depuis trente ans, pour une
série de rencontres et de conférences qui ont attiré
les foules, accueilli dans des lieux aussi prestigieux
que le CNRS et le Collège de France.
Un événement à la mesure de la violence des
attaques que lui valurent, en France, ses prises
de position très américaines en faveur d’une
liberté d’expression inconditionnelle. La parution
de Réponses inédites à mes détracteurs parisiens
(éd. Spartacus), en 1984, n’a pas suffi à
éteindre les soupçons de complaisance envers
Faurisson ou Pol Pot qu’une partie de l’intelligentsia
hexagonale nourrit à son sujet.

Certains, comme le sociologue Philippe Corcuff,
voient aussi en lui un adepte de la théorie
du complot – dont il s’est plusieurs fois démarqué.
Serge Halimi rappelle ainsi dans Le Monde
diplomatique
que Chomsky compare à des
« fondamentalistes » ceux qui
assimilent le 11-Septembre
à une conspiration ourdie par
les néoconservateurs. Selon
le journaliste, la crise et la
guerre en Irak ont atténué sa
mauvaise réputation, si bien
qu’en 2009 une interview de lui paraissait dans
Les Echos qui l’interrogeaient sur la possibilité
de réformer le capitalisme, le sauvetage des
banques, la polémique sur les bonus…

Parmi ses essais politiques, une trentaine sont
disponibles en Français. Son dernier ouvrage,
Futurs proches. Liberté, indépendance et impérialisme
au XXIe siècle
, vient d’être publié par
une maison québécoise indépendante, Lux, qui
édite notamment l’historien Howard Zinn. Ce recueil
de conférences et d’articles (2006-2009)
s’ouvre sur le portrait de plus de cinq cents
ans de conquête. Il en étudie les mécanismes
– « A l’étranger, imposition du libéralisme économique,
par la force s’il le faut
 » – et les effets sur
les peuples autochtones de ce qui « se manifeste
aujourd’hui sous le nom de mondialisation
 ».

Chomsky sait parfois se montrer drôle, comme
lorsqu’il décrit la théorie développée par Hans
Morgenthau, «  universitaire honnête et compétent
 », troublé par la contradiction entre les données
historiques et les idéaux des Etats-Unis.
Pour ne « pas se laisser induire en erreur par
cette contradiction flagrante
 », il suffirait selon
Morgenthau d’éviter de « confondre l’apparence
de la réalité avec la réalité elle-même
 »… Avec la
même ironie, Chomsky poursuit : « Une variante
de ces idées veut que ce soit la noblesse même
de leurs idéaux qui incite les Américains à les
bafouer régulièrement.
 »

Obama ou la continuité

Ce serait presque toujours au nom de la démocratie
que seraient violés les principes démocratiques.
Au passage, le regard critique de l’auteur
égratigne Barack Obama qui, en acceptant le
coup d’Etat hondurien, a «  opté pour la tradition :
la démocratie est convenable si, et seulement
si, elle sert les intérêts stratégiques et économiques
des Etats-Unis
 ». Il n’épargne pas non
plus les autres puissances impériales dont l’histoire
regorge d’épisodes semblables. Ainsi de la
France qui a proclamé sa « mission civilisatrice »
alors que son ministre de la Guerre appelait à
«  l’extermination de la population indigène » d’Algérie.
Bref, l’« exceptionnalisme américain » n’a
rien d’exceptionnel…

Pour Chomsky, l’ennemi de la démocratie n’est
pas à l’extérieur de nos frontières. C’est à l’intérieur
qu’il faut aller le chercher : « Pratiquement
tous les aspects du néolibéralisme constituent
une attaque contre la démocratie.
 » Etre anarchiste
ne l’empêche pas de revisiter les vertus de
l’Etat, dernier rempart contre la libre circulation
des capitaux, dans la lignée de Keynes. Dans
un entretien accordé à Daniel Mermet (co-réalisateur
du film Chomsky & Cie et animateur de
l’émission « Là-bas si j’y suis » sur France Inter),
Jean Bricmont analyse ce paradoxe : « Je pense
aussi qu’il est très différent des anarchistes contemporains parce qu’il ne considère pas que
la lutte contre l’Etat soit nécessairement la priorité,
aujourd’hui, dans tous les cas, dans toutes
les circonstances. L’Etat est une cage, mais en
dehors de la cage il y a des fauves qui sont
les grandes compagnies privées et, d’une certaine
façon, la cage nous protège des fauves. Il
faut donc étendre les barreaux de la cage mais
ne pas la retirer tout de suite
sinon on va se faire manger
par les fauves. C’est une
analogie qu’il a trouvée chez
des travailleurs libertaires au
Brésil et qu’il reprend à son
compte.
 »

La privatisation des services
est, aux yeux de Chomsky, la pire des mesures.
Tandis que les administrations Reagan et Bush
qualifiaient la santé ou l’éducation de lettres au
Père Noël, d’absurdités, de vulgaires mythes, lui
fait mine de s’interroger : « Que dire de l’inefficacité
proverbiale du système de santé américain
 ? Parmi les pays riches, les Etats-Unis font
cavalier seul avec un système privé, à peine
réglementé, dont le coût par habitant est deux
fois plus élevé que la moyenne et les résultats
des plus médiocres ; il s’agit du seul pays où
la loi interdit au gouvernement de négocier le
prix des médicaments avec les sociétés pharmaceutiques.
 »

Le prix humain d’une telle politique ? «  Ces dernières
années, le taux de mortalité infantile des
Etats-Unis s’est hissé au niveau de celui de la
Malaisie, pour ne citer qu’un exemple
 »…

La rébellion des ex-colonies

Les articles de cet ouvrage sont précis, étayés
et en phase avec l’actualité. L’ensemble est toutefois
un peu décousu et parsemé de quelques
redites qui n’en facilitent pas la lecture. On y
retrouve les thèmes chers à
l’auteur, mais il arrive aussi
qu’on se laisse surprendre.
De manière inattendue, on
voit en effet s’y dessiner, au
miroir de l’Amérique latine,
une anticipation lumineuse
des révolutions au Moyen-
Orient : « Comme d’autres anciennes colonies,
l’Amérique latine est aux prises avec de graves
problèmes internes et risque de connaître de
nombreux revers, mais elle évolue de manière
très prometteuse »
, écrit Chomsky. Estimant que
« les ex-colonies, en particulier l’Amérique latine,
sont plus que jamais à même de surmonter des
siècles de soumission, de violence, de répression
et d’intervention étrangère
 », il conclut que
« c’est dans ces parties du monde que déferle la
vague démocratique contemporaine
 ».
L’onde de choc qu’il envisage résonne singulièrement
depuis les récents soulèvements : «  Si
les espoirs se concrétisent, ne serait-ce qu’en
partie, le résultat ne manquera pas d’avoir un
impact à l’échelle mondiale.
 »

À LIRE

Futurs proches.
Liberté, indépendance
et impérialisme
au XXIe siècle,

de Noam Chomsky,
éd. Lux, 388 p., 22 €.

Chomsky,
Cahier dirigé
par Jean Bricmont
et Julie Franck,
éd. L’Herne, 2008,
356 p., 39 €.

Chomsky & Cie,
de Olivier Azam et
Daniel Mermet,
2 DVD Agone, 22 €.
atheles.org/agone

Extrait - Le néolibéralisme, ennemi de la démocratie

« Ainsi la libéralisation financière a-t-elle
eu pour effet d’affaiblir la démocratie.
Peut-être s’agit-il d’une coïncidence, mais
elle a été mise en oeuvre à un moment où
les élites se montraient de plus en plus
préoccupées par ce qu’elles appelaient la
“crise de la démocratie” : dans les années
1960, des groupes sociaux normalement
passifs et obéissants, souvent qualifiés
d’ “intérêts particuliers”, avaient
commencé à investir l’espace public pour
exprimer leurs revendications. C’en
était trop pour l’Etat : un tel “excès de
démocratie” allait l’empêcher de veiller
adéquatement à l’ “intérêt national”.
Ces intérêts particuliers sont ceux des
femmes, des travailleurs, des agriculteurs,
des jeunes, des personnes âgées,
des minorités, de la majorité… en fait,
de la population en général. L’ “intérêt
national”, quant à lui, est défini par ceux
qui possèdent ou gouvernent la société.
J’interprète ici l’opinion de la fraction
libérale et internationaliste de l’élite,
alors bien représentée en Amérique du
Nord, où elle occupait des postes clés
dans l’administration Carter, ainsi qu’en
Europe et au Japon. Dans les milieux
plus à droite, le désir de surmonter la
“crise de la démocratie” était encore plus
pressant. Depuis ce temps, on a appliqué
un train de mesures pour extirper de
la société le fléau de la démocratie. La
libéralisation financière y a grandement
contribué, délibérément ou non. »

Noam Chomsky, Futurs proches. Chapitre 3,
« Le néolibéralisme contre le développement
et la démocratie ».

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