Accueil > Société | Par Cécile Babin | 1er mai 2006

L’interview des lecteurs. Gabriel Mouesca (OIP)

Comment sortir du pur répressif ? Comment faire de la prison un lieu d’éveil et d’humanité ? Ces questions qui sous-tendent cette rencontre trouveront peut-être une réponse : l’OIP, avec onze partenaires, propose des Etats généraux de la condition pénitentiaire fin octobre. L’occasion de donner la parole à tous les acteurs du milieu judiciaire et carcéral. Pour la première fois dans l’histoire de la prison en France, les paroles de tous ces gens seront mises au même niveau. Révolutionnaire.

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Emmanuel Faure. Une question d’actualité pour démarrer... Depuis quatre ans et demi, des amis viennent régulièrement du Pays basque rendre visite à Paris à une copine qui est à Fleury-Mérogis. Depuis le cessez-le-feu, des contacts ont-ils été établis avec l’Etat français pour reconsidérer la situation de ces prisonniers qui sont très loin de Bayonne ?

Gabriel Mouesca Avec l’annonce du cessez-le-feu permanent de l’ETA, nous sommes au début d’un processus qui devrait aboutir à l’instauration de la paix permanente au Pays basque. Mais il faut rappeler que, malgré ce premier geste de l’ETA, ni l’Etat espagnol ni l’Etat français n’a fait un geste symbolique. Or, l’un des gestes incontournables dans le processus de paix doit concerner la situation des prisonniers et des gens qui sont recherchés. Il y a près de 700 prisonniers politiques basques aujourd’hui dans les geôles espagnoles et françaises, dont 160 dans ces dernières. Cela fait du monde, si on les rapporte aux trois millions d’âmes du Pays basque. On ne peut pas parler de paix en laissant souffrir ces prisonniers et leurs familles qui sont un peu les dégâts collatéraux du conflit. En 1998, un cessez-le-feu avait déjà été prononcé par l’ETA mais il a capoté, notamment parce que ceux qui avaient la possibilité et la responsabilité de nourrir ce processus de paix ne l’ont pas fait. Aujourd’hui, l’une des premières responsabilités serait de libérer les prisonniers malades s’il y en a et de rapprocher du Pays basque les détenus qui en sont éloignés.

Emmanuel Faure. Une heure de visite peut coûter plus de 100 euros aller-retour en TGV... J’ai lu que la raison pour laquelle les prisonniers sont déplacés ici est que le pôle antiterroriste est centralisé à Paris, et qu’on ne peut donc les juger ailleurs. Cet argument n’est-il pas fallacieux ?

G.M.  Quand ce pôle a été créé, en 1986, il a été décidé que le jury serait formé d’un corps professionnel, sous prétexte que l’un des militants d’Action directe avait menacé un juré lors d’un procès. J’ai été jugé dix fois dans ma vie, dont une fois aux Assises spéciales, et il est clair pour moi que lorsqu’on nous donne le temps et les moyens de nous expliquer, beaucoup de gens comprennent nos actes. Si on refuse aujourd’hui en France que des jurys populaires aient à se prononcer sur des faits liés à l’action politique violente, telle que celle que j’ai menée, c’est parce que de nombreux Français comprennent le fond du problème, la question identitaire qui se pose au Pays basque, et risqueraient de se montrer sympathiques au moment du prononcé des sentences. Ils perçoivent que nous souhaitons continuer à exister en tant que communauté, que nous n’estimons être ni pires ni meilleurs que les autres, mais que Paris et la République, depuis deux cents ans, travaillent beaucoup à niveler les différences. Je n’ai rien contre la République, mais je souhaite que l’on crée les conditions favorables à ce que tout le monde puisse vivre ensemble dans le respect des particularités des uns et des autres.

Malik (1) Je viens de sortir d’incarcération. J’avais déjà fait sept ans une première fois et j’ai replongé un an et demi après. Là, j’ai fait à peine deux ans et demi, et je m’en tire bien. J’ai fait un accident vasculaire cérébral. J’ai eu de la chance car j’ai récupéré très vite de ma paralysie. Ça a été une épreuve très difficile parce que le médecin ne me croyait pas, il pensait que je voulais m’évader. Un calvaire : je le suppliais, lui expliquant que je ne pouvais plus bouger, mais il refusait de donner l’ordre d’extraction vers l’hôpital qu’il est le seul habilité à donner. C’est au bout de trois jours qu’un chef que je connaissais bien a fait appel au directeur qui est intervenu. C’est là qu’on m’a fait passer un scanner à l’hôpital de Nanterre, où enfin on m’a considéré comme une personne à soigner. Là, on a constaté qu’un caillot de sang bouchait l’hémisphère droit de mon cerveau. Je suis donc sorti. Je fais maintenant les démarches pour pouvoir suivre des soins à l’extérieur.

G.M.  Ton témoignage met en évidence ce préjugé culturel qui veut que les prisonniers soient prêts à tous les coups tordus pour s’évader, et fait d’eux des simulateurs lorsqu’ils sont malades. Le détenu est d’entrée de jeu suspect à tous les niveaux. A l’Ecole nationale de l’administration pénitentiaire à Agen, là où on formate les nouveaux surveillants de prison, le mot d’ordre de nombreux formateurs est « méfiez-vous des prisonniers ». Cela donne cette culture d’entreprise dans laquelle ces personnels vivent leur profession à travers le filtre de la suspicion, et ce sont les détenus qui en connaissent les conséquences. La deuxième vérité que tu soulignes est que tu as rencontré à l’hôpital des professionnels pleins d’humanité. C’est important de le dire. Depuis 1994, le personnel soignant les détenus ne dépend plus du ministère de la Justice mais de celui de la Santé et ça change tout. Ton témoignage rend bien cette impression de se trouver en prison seul face à un monstre sans yeux, sans oreilles, sourd à la souffrance.

Malik . Pour m’emmener à l’hôpital, alors que j’étais paralysé, on m’a entravé les pieds et menotté les mains. C’est absurde. Mais on m’a dit que c’était la procédure et les personnels ne veulent pas d’ennuis. Cela m’a rappelé la femme qui est partie accoucher menottée...

G.M.  A ce stade, ce n’est pas absurde, c’est barbare. Menottes, entraves, présence de surveillants venant violer l’intimité d’une chambre d’hôpital ou d’une salle d’opération, le traitement hospitalier des détenus est scandaleux. Certains préfèrent renoncer aux soins que supporter ces violations et se laissent gagner par leur mal en cellule. De plus en plus les médecins parviennent à imposer l’absence de policiers dans les salles, mais nous recevons sans cesse de nouveaux témoignages. On trouve même des personnes en fauteuil roulant avec des entraves. Alors bien sûr, le refuge, c’est le texte de loi. Les pires atrocités aux heures sombres de la France ont été commises au nom du respect des textes. Mais la responsabilité personnelle consiste dans ces cas-là à s’en remettre à sa conscience.

Sabrina Baldassarra. J’entends la responsabilité qu’ont les fonctionnaires qui participent à ce système-là qui produit de l’injustice et de la barbarie, mais je suppose qu’il y a parmi eux des gens qui se posent des questions. Est-ce que des surveillants travaillent avec vous ?/

G.M.  L’OIP a dans son réseau d’informateurs des citoyens attachés aux droits de l’Homme : des prisonniers, des familles de prisonniers, mais aussi des gens qui travaillent en prison, médecins, infirmières, instituteurs, aumôniers et surveillants. Certains membres de cette profession font honneur à la République et à ses valeurs. D’autres sont des crapules, des fachos, d’immondes personnes qui entrent chaque matin en cellule en lançant : alors, pas encore mort, pas encore suicidé ? Au milieu de ces extrémités, on trouve une grosse majorité de... fonctionnaires. Ils font leur travail, sans états d’âme. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu’ils apportent un autre souffle à la prison, mais ils sont soumis à la pression hiérarchique, à une culture d’entreprise vieille de deux cents ans où le maton est là pour casser du prisonnier. Ils ne cherchent pas à s’élever. Leur neutralité est finalement malveillante puisqu’elle ne concourre pas à ce que les prisonniers vivent dans un lieu d’éveil et d’humanité. La prison républicaine ne peut plus être marquée à ce point du sceaux du pur répressif, et ce changement nécessite une révolution culturelle.

Sara Louis. A l’extérieur, le harcèlement moral au travail, par exemple, est condamnable. Comment se fait-il que là où l’on place des gens parce qu’ils n’ont pas respecté la loi, que dans ce lieu qui symbolise cette exigence, le droit ne s’applique plus ?

G.M.  Les mêmes gens qui défendent la dignité au travail, des syndicalistes notamment, ne s’émeuvent pas forcément, lorsque nous les interpellons, de savoir que le droit des travailleurs ne s’applique pas en prison. Il n’y a pas de contrats de travail en maison d’arrêt, ni aucun droit du travail appliqué, alors que les textes de loi prévoient que le travail doit y avoir valeur d’exemple afin que le détenu puisse y projeter son avenir. Mais toute personne travaillant aujourd’hui dans une prison française vit son labeur en atelier comme une forme d’humiliation permanente. Elles se sentent exploitées, surexploitées et ne voient pas là une valeur à laquelle s’attacher pour se réinsérer. On peut parler d’une forme d’esclavagisme moderne. Car ce n’est pas un scoop, c’est le quart- monde que l’on retrouve en prison. Ce sont des pauvres, qui sont obligés de travailler, certains parce que leur femme élève seule un ou plusieurs enfants, d’autres parce qu’ils ont laissé en Algérie ou ailleurs des parents dans le besoin. Là encore, ce qui prévaut dans la considération de ces gens, c’est le casier judiciaire, le statut de taulard.

Emmanuel Faure. Loin de réduire la délinquance, la prison l’entretient. Que propose l’OIP pour que la prison fasse son travail ?

G.M.  Le discours sur l’échec du monde carcéral est vieux comme les prisons. Il faut, selon la pensée dominante, en construire davantage pour pallier le problème de la surpopulation. Or l’histoire nous apprend que, chaque fois qu’on ouvre de nouvelles prisons, elles sont immédiatement remplies et débordent. C’est un phénomène incontestable. Nous pensons, nous, qu’il est préférable de vider les prisons des gens qui n’ont rien à y faire, soit la majeure partie de la population carcérale. Le plus souvent, en effet, la réponse sociale adaptée aux problèmes rencontrés par les prisonniers n’est pas l’incarcération. Surtout quand on en connaît les conséquences, quelle que soit la durée des peines. Des travaux ont mis en évidence qu’au-delà de cinq années passées en cellule, une personne est devenue étrangère à la société. Au-delà de dix ans, elle est devenue étrangère à elle-même, elle a fini par ignorer qui elle est. Des tonnes de rapports dénoncent la nocivité de la prison. Quant à ceux qui abordent l’aspect financier, c’est hallucinant. Le coût des centres éducatifs fermés est de 1000 euros par jour et par personne. A côté de ça, un éducateur dispose pour la prise en charge globale d’une personne en difficultés sociales de 26 à 28 euros par jour. Pourquoi casser un mec entre miradors et rapports de force vaut-il beaucoup plus ? Si la loi du marché qui s’impose par ailleurs était appliquée au monde carcéral, tous les directeurs de prison seraient licenciés. Ce qu’ils produisent, en notre nom et avec notre argent, ce sont les récidivistes et les victimes de demain. Car on ne peut pas attendre de gens quotidiennement et légalement humiliés de savoir, quand vient l’heure de la sortie, respecter fraternellement leurs concitoyens. Commençons par respecter les personnes détenues quoi qu’elles aient fait, et alors nous pourrons leur demander de se plier aux règles du jeu.

Malik. Quand je t’entends parler de dignité, ça m’évoque mon arrivée en prison, quand trois surveillants autour de moi m’ont ordonné de me déshabiller. Je pensais qu’il fallait enlever mon pantalon mais non... Il faut se mettre tout nu, tourner, lever les pieds, ouvrir la bouche, lever les bras... Se soumettre à des ordres devant plusieurs mecs quand on est nu est une grande humiliation. Et c’est tous les jours. Chaque fois que l’on sort du parloir, c’est fouille intégrale. Finalement, on n’a plus envie d’aller au parloir pour ne plus subir ce mépris. Car quand on vous met nu, c’est pour vous dire que vous n’êtes rien. Quand on est extrait pour aller au palais de justice, c’est pareil. Et comme les gendarmes et les surveillants pénitentiaires ne se font pas confiance, il faut recommencer à chaque changement de mains. Au final, ces atteintes permanentes à la dignité nourrissent une envie de vengeance.

G.M.  Lorsque les détenus vont au parloir, ils retrouvent de leur humanité au contact de personnes bienveillantes. Le but de ces fouilles est de faire en sorte qu’un détenu qui s’est réoxygéné l’âme redevienne un numéro d’écrou, qu’il perde son peu d’humanité retrouvée avec les vêtements qu’il fait tomber au bas de ses chevilles.

Malik Pour donner un sens à ma peine, j’ai demandé du travail d’intérêt général. C’était plus acceptable, je n’y aurais pas vu une destruction personnelle. Mais à toutes mes demandes on a répondu par un silence.

G.M.  Le réflexe des magistrats est d’incarcérer. C’est aller au plus simple et au plus rapide. Le travail d’intérêt général représente une démarche qui prend le temps de quelques coups de téléphone... C’est déjà trop. Quand je vois qu’on enferme même des mineurs de treize ans ! Ces enfants ont des problèmes d’éducation, et la vie ne s’apprend pas en prison. Un pays qui décide de construire des prisons pour les enfants, c’est une société qui crève... Cependant, j’ai l’espoir que les choses changent. Par exemple, je suis très heureux que l’OIP, avec onze partenaires, soit à l’origine des Etats généraux de la condition pénitentiaire. Ce sera l’occasion, première et unique, de donner la parole à tous les acteurs du milieu judiciaire et carcéral français. Un questionnaire personnel de huit pages leur permettra de faire un état des lieux et de connaître leurs demandes. C’est révolutionnaire et j’utilise ce mot sans excès. Car avec cette opération, qui va concerner 250 000 personnes au total : magistrats, avocats, personnels, familles de détenus, intervenants associatifs extérieurs et 60 000 détenus, pour la première fois dans l’histoire de la prison en France, les paroles de tous ces gens seront mises au même niveau. Le questionnaire, mis en ligne le 2 mai, sera envoyé sur papier aux prisonniers puisqu’ils n’ont pas accès à Internet. Cette parole recueillie sera synthétisée dans des cahiers de doléances, et cet automne nous organiserons un peu partout des rencontres avec la population pour en discuter. Les Etats généraux auront lieu fin octobre à Paris où nous inviterons les candidats à la prochaine élection présidentielle pour leur présenter ce qui, dès lors, s’imposera à eux. Cette fois, ils ne pourront pas se contenter de mettre le rapport de côté.

(1) Le prénom a été changé.

Publications de l’OIP Dedans/Dehors , n° 54, mars-avril 2006, 5 euros, Le rapport 2004/2005, Les Conditions de détention en France , éd. La Découverte, 20 euros, Gabriel Mouesca et Diane Carron, La Nuque raide , éd. Philippe Rey.

Recueilli par Cécile Babin

Paru dans Regards n°29, mai 2006

Gabriel Mouesca , 44 ans, est président de l’Observatoire international des prisons (OIP), organisme qui se bat pour le respect des personnes incarcérées. Ancien activiste séparatiste basque, il a passé dix-sept ans en prison. Son livre La Nuque raide , écrit avec Diane Carron, vient de sortir en librairie.

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