Accueil > Politique | Par Rémi Douat, Sylvain Ortéga | 1er février 2005

L’interview des lecteurs : Jean-Luc Mélenchon

Regards poursuit le cycle de rencontres entre ses lecteurs et ceux qui font l’actualité politique, militante et culturelle. Rendez-vous avec Jean-Luc Mélenchon, sénateur socialiste. Au menu : Constitution européenne, jacobinisme, ascenseur social et accueil de la petite enfance.

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Pierre Ducret. Vous déclarez que la social-démocratie est dans une impasse en Europe. Quelles sont les pistes à gauche d’une nouvelle stratégie de transformation sociale ? Le débat sur la Constitution est-il une occasion d’affirmer d’autres choix ?

Jean-Luc Mélenchon. Il faut prendre un chemin concret, non incantatoire. Tout au long du débat socialiste sur la Constitution, on m’a objecté qu’on ne pouvait pas imposer nos conceptions « françaises » aux autres peuples. Comme s’il s’agissait d’un folklore national ! Sont en cause les acquis de décennies d’action du mouvement progressiste ! Prenons appui sur la part que la France apporte à l’histoire universelle. Sur cette base on peut convaincre nos partenaires et entraîner les peuples. Voyez la laïcité. C’est une idée locale ou une valeur universelle ? De même, il ne faut pas avoir peur d’exiger une législation du travail, commune à tout l’espace économique européen. On objecte le risque de délocalisation ? Alors, construisons un protectionnisme européen. Bref : tout problème comporte au moins une solution. Au total cela vaut projet et stratégie. Mais il faut réveiller l’esprit critique ! Car le discours dominant décrit son modèle économique comme une loi de la nature. N’acceptons aucun dogme ! Ainsi quand est mythifiée la « concurrence non faussée ». Quelle absurdité ! Déjà, le capitalisme fausse par nature la concurrence. Soit par le monopole, soit par la différence de droits sociaux. C’est son moteur !

Pour moi, cette Constitution institutionnalise tout ce contre quoi la gauche et le mouvement socialiste ont lutté. Dès lors, le caractère irréversible de la décision à prendre (on dit que le texte s’appliquera pendant cinquante ans !) est déterminant. Convaincu que ce texte est mauvais pour la France, la gauche et l’Europe, je vote « non », et je ferai campagne avec la gauche pour faire partager mon analyse.

Delphine Delallée. Que faites-vous au PS ? Je vous ai entendu dire « ils » en parlant des socialistes, parler de lutte des classes... Moi-même qui suis au PC, je m’interroge encore sur la nécessité d’avoir une vision de classe. Peut-être êtes-vous encore plus communiste que moi ? J’aimerais comprendre !

Jean-Luc Mélenchon. Quand j’ai adhéré au Parti socialiste, je sortais de l’université et il était évident pour moi que pour changer le monde, il fallait être du côté du plus grand nombre, c’est-à-dire les exploités. J’ai préféré l’adhésion au PS parce que je haïssais le stalinisme dont j’avais une vision claire et documentée. Je haïssais, et je continue à le faire, cette caricature du socialisme parce qu’elle a défiguré notre idéal. Nous continuons de payer ce crime. J’ai donc adhéré au PS, pour les valeurs de sa déclaration de principe de 1971 : un parti du socialisme, révolutionnaire et démocratique.

Delphine Delallée. D’accord, mais maintenant ?

Jean-Luc Mélenchon. Maintenant, c’est autre chose, j’en conviens ! Mais son évolution n’est pas indépendante de l’état de la société et de la manière dont les idées progressistes ont été portées. Je me garde donc de la facilité intellectuelle consistant à incriminer le PS en tant que tel. Je suis membre de ce parti parce que ses références sont le socialisme et la République. Mais j’admets que c’est parfois difficile à gérer. Nombre de mes camarades sont assez mollement républicains. Ils en ont une idée très relativiste. Ça s’est vu dans le débat sur la Constitution européenne. Quant au socialisme, ils le confondent avec la social-démocratie ! Celle-ci n’est pourtant bonne à rien aujourd’hui. Elle continue à fonctionner comme au XIXe siècle. Son principe : en remettant un peu de charbon dans la locomotive capitaliste, on finira par tirer notre épingle du jeu. Mais ça ne fonctionne plus. On ne fait que perdre. Pourquoi ? Les sociaux-démocrates n’ont pas fait l’analyse du capitalisme actuel, transnational et financier.

Clément Aumenier. Pourquoi êtes-vous au Sénat, dans cette chambre si peu démocratique ?

Jean-Luc Mélenchon. C’est vrai : tout est réactionnaire ici ! Voyez : même la décoration. Il faut en faire la critique idéologique. C’est une imagerie barbare : l’or, les fruits, les femmes... Il faut voir comment les femmes sont représentées sur nos murs ! Mais je n’avais pas de plan de carrière. Les circonstances ont imposé leurs évidences. En arrivant ici, j’avais 35 ans et 1 mois, ce qui faisait de moi le plus jeune sénateur jamais élu. C’était le résultat d’une stratégie collective. Cette année-là, dans mon département, on a formé nos trois listes en même temps : régionale, législative et sénatoriale. On voulait éviter les cumuls et présenter des jeunes... Ça nous a réussi : nos députés ont été réélus, nous avons eu plus d’élus régionaux que jamais et deux sièges au Sénat. On était très fiers.

Qu’est ce que je fais ici ? Je tiens la tranchée. C’est Hector Viron, sénateur communiste du Nord, qui m’a soufflé la formule. J’ai bien compris qu’ici, la gauche ne pouvait jamais être majoritaire. Ça me démoralisait. Et puis, Hector Viron m’en a parlé autrement : une tranchée. Donc, comme les autres, je continue à travailler et à faire des propositions.

Olivier Lemaire. Edouard Balladur a publié un livre qui enterre l’universalisme des Lumières et le jacobinisme. Quel est aujourd’hui le « credo » philosophique et moral de la gauche ?

Jean-Luc Mélenchon. Je constate que c’est la confusion la plus totale. Voir l’affaire du foulard ! Je pense comme Goethe à Valmy : l’ère moderne commence avec la Révolution de 1789. C’est LA grande rupture. Il faut lire la révolution de 1917, et l’énorme espoir qu’elle a soulevé, dans la dynamique de 1789. Son échec n’est pas l’invalidation des ses principes. La lutte pour ces principes se poursuit. J’analyse ce qui se passe aujourd’hui en Europe comme la suite de cette terrible bataille pour ou contre l’égalité des êtres humains. C’est cela, la dynamique de la Révolution de 1789. C’est pourquoi je suis ardemment républicain.

Olivier Lemaire. Etes-vous jacobin ?

Jean-Luc Mélenchon. Oui, je l’assume. Ça me fait mal quand j’entends, à gauche, l’insulte contre ceux qui ont fait hier notre liberté. On entend dire que les jacobins ont réduit les cultures ! Prenons l’exemple de la Bretagne. Comment la laisser réduire à la Bretagne bretonnante et oublier la Bretagne révolutionnaire, le club des Bretons, ceux de l’île de Sein, qui partirent tous en Résistance... On essaie d’enfermer les gens dans des folklores micro-locaux, qui les coupent de la dimension universelle de l’humanité. On est plus soucieux des racines et des différences que de ressemblances. Ce qui m’intéresse, ce sont les ressemblances. Ça ne signifie pas l’effacement des différences : celles-ci resurgissent spontanément ! Ma préférence va à tout ce que nous avons en commun pour bâtir de l’universel. Autrement, comment se dire frères et égaux ?

Olivier Lemaire. Est-ce qu’il peut y avoir un jacobinisme européen ? Qui sont les jacobins à l’échelle européenne ?

Jean-Luc Mélenchon. Chaque ouvrier qui revendique une loi et un code social égal d’un bout à l’autre de l’Union européenne est un jacobin qui s’ignore. Parce que le principe du jacobinisme, c’est l’égalité en droit du sujet politique fondé par l’unité et l’indivisibilité de la communauté légale. La loi est la même pour tous, votée par tous. Voilà le fondement du jacobinisme. Le jacobinisme n’est pas une idéologie tombée du ciel, une utopie... Ce qu’on a défini comme tel est sans cesse recréé par la vie. Chaque fois que la question de l’égalité est posée, le jacobinisme est de retour.

Mais je reconnais qu’on doit aussi faire notre bilan critique. C’est notamment sur une question aussi sensible que celle du féminisme que le républicanisme socialiste a été le plus pris à revers. Il n’a pas su. Il a eu une vision trop abstraite de l’égalité. Cela a offert un masque à des inégalités qui ne se laissaient pas décrire facilement, comme le patriarcat. D’une façon générale, il ne suffit pas de proclamer des droits universels pour qu’ils le soient effectivement. C’est pourquoi la République sans le socialisme, c’est un couteau sans lame ! Et vice versa. De la même manière, le républicanisme sans le féminisme, c’est une imposture... Au Sénat, par exemple, la droite était devenue universaliste en trente secondes lors des débats pour s’opposer à la parité ! A l’époque, j’ai osé dire dans cette assemblée qu’il fallait créer les conditions pour que chacun accomplisse la part d’homme et la part de femme qu’il a en lui... J’ai été assez fraîchement accueilli.

Olivier Lemaire. Les moyens et le nombre de postes alloués à l’Education nationale baissent. N’est-ce là qu’un problème budgétaire ? Quelles sont les pistes à développer pour l’enseignement professionnel ?

Jean-Luc Mélenchon. L’éducation ne coûte jamais trop cher. « Si vous trouvez trop chère l’éducation, essayez l’ignorance », disait Lincoln. L’éducation est la fonction humaine de base, le fondement de notre particularité parmi les animaux : transmettre à la génération suivante le savoir accumulé par les précédentes. On ne peut pas réduire cela à une simple prestation de service. Sur l’enseignement professionnel, il faut, à gauche, procéder à une critique radicale du contenu de notre conception. La gauche reproduit souvent une vision « bourgeoisie XIXe siècle » de l’enseignement en mythifiant un « vrai savoir », détaché de toute réalité pratique. Plus il en est éloigné, plus il serait pur et authentique. Cette vision se traduit par le monopole de la méthode pédagogique hypothético-déductive dans l’enseignement général, au détriment de la pédagogie inductive. On doit faire cette critique jusqu’au bout. Dites-moi quels savoirs communs ne sont pas enseignés dans les filières professionnelles pour justifier le mépris dont il fait l’objet chez les petits-bourgeois. Et attention au vocabulaire ! Voyez cet « ascenseur social » : un refrain de tous les discours ! Il est absolument inacceptable pour un homme de gauche. Le problème, pour une conscience de gauche, ce n’est pas de « sortir » les individus de leur classe mais de sortir les classes de leurs conditions sociales et intellectuelles ! Autre mot piège : « l’égalité des chances ». Cela n’existe qu’au loto. Moi, je suis pour l’égalité des droits. Chacun a le droit d’être éduqué et qualifié. Attention, enfin, à l’idée selon laquelle l’école est hors des rapports sociaux directs. Le savoir, technique, abstrait ou manuel, lorsqu’il se transforme en diplôme, entre dans les conventions collectives et devient un fait social. Pour moi, donc, il faut faire l’analyse matérialiste de l’école. Pierre Bourdieu m’a obligé à affronter ces réalités car j’en avais une conception très abstraite. Devenu ministre, j’ai vu que les mômes étaient déjà triés avant même d’avoir ouvert la bouche. J’ai découvert l’esprit de caste et de classe qui méprise cinquante pour cent de la classe d’âge, celle scolarisée dans l’enseignement professionnel et technologique.

Pierre Ducret. Les Français seraient moroses... Ils ne croiraient plus en rien. Pensez-vous que le politique puisse être responsable de cette situation ? Comment peut-il recréer un peu d’enthousiasme ?

Jean-Luc Mélenchon. Les médias « folklorisent » le politique. « Tous pourris » est le credo subliminal de presque tout ce qui touche à la politique. On nous installe aussi chacun dans un rôle. Moi, j’ai le rôle du râleur. Du coup, on me demande parfois si je ne suis « pas fatigué d’être contre tout ». Pourtant, j’ai écrit huit livres : autant d’analyses et de propositions. Mais ce n’est pas prévu dans mon script de s’y référer. Le politique ne peut se cantonner à cette mise en scène. Il doit assumer une mémoire de l’expérience pour en faire une projection pour l’avenir. On ne le fait plus guère. Pourtant il y en a bien besoin. Voyez les figures emblématiques de notre temps. D’abord la figure de la jeunesse comme idéal de perfection. Pas de rides, c’est-à-dire pas d’expériences, pas de mémoire, un futur totalement ouvert sans déterminisme repérable ! Le second, c’est le journaliste : il n’a pas d’opinion. Il écoute celles des autres et se situe à équidistance de tout ce qui se dit, là où se trouverait donc la vérité ! Dans cet environnement, la société est malade de ne pas avoir de perspective. Même quand on souffre, la dignité d’être humain, c’est de se projeter, d’imaginer un avenir meilleur. A l’inverse, notre société enseigne qu’on ne peut rien faire. L’ordre social pousse les individus à accepter avec enthousiasme la précarité comme un horizon indépassable. Ce serait un rêve fou que d’avoir une carrière garantie, une retraite et d’être soigné par un service public. Si la sinistrose règne, c’est aussi parce qu’on ne voit plus d’autre horizon que cette asphyxie collective. Le moment que nous vivons accumule donc une énorme tension. Elle brisera sa chaîne en libérant une énergie terrible.

Isabelle Knafou. Dans deux mois, je reprends le travail, qu’est-ce que je fais de mon gamin ? Comment faire pour mener une vie professionnelle et de parent dans une société qui ne laisse pas de place à ça ? Qu’est-ce que vous pensez d’un service public d’accueil de la petite enfance ?

Jean-Luc Mélenchon. En élu local, je pourrais répondre à votre question en trente secondes : il faut bien entendu un service public qui accueille la petite enfance. Mais je ne veux pas en rester au sort des parents. Tout le monde est d’accord. Il y a des résistances budgétaires mais aussi culturelles. Comme conseiller général, la première fois que j’ai milité pour l’accueil de la petite enfance, j’avais expliqué que plus les enfants étaient socialisés jeunes, plus ils étaient éveillés. Alors un élu de droite m’a opposé qu’il fallait donner à la maman la possibilité de rester avec ses enfants. Pour lui, le bonheur de l’enfant résidait dans le contact avec sa mère jusqu’à l’école. Qu’on discute ce postulat lui paraissait monstrueux. Sur l’idée d’accomplissement de soi comme sur les moyens d’y arriver, il n’y a pas consensus ! Je suis partisan de l’accueil d’enfants le plus jeunes possible, pour une socialisation précoce. Pour moi, l’être humain se construit dans sa relation aux autres, avec la part de conflit, de compromis ... Enfin, je ne finis pas sur ce domaine sans faire observer ceci : ce qui hier était un point de vue de droite, l’image classique de la cellule familiale, est en train de devenir un point de vue bobo de gauche. Comme souvent, on a recyclé les vertus bourgeoises du XIXe siècle en les repeignant avec la laque du XXIe siècle. Voyez le débat sur le mariage homosexuel ! Que de couplets touchants sur le mariage ! Historiquement, cela n’a strictement rien à voir avec la tradition de gauche sur le sujet...

Propos recueillis par Sylvain Ortéga** et **Rémi Douat

Paru dans Regards n° 14, février 2005

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