Accueil > Idées | Par Marie Nossereau | 1er mars 2007

L’inventeur de l’année : Emission politique ?

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« Alors voilà, mon invention va révolutionner la vie des femmes. Je vous présente le Security Please. Ça sert à protéger la vulve des éclaboussures d’urine qui rebondissent sur les parois des toilettes... » Avec l’assurance du gynécologue en retraite, Marylise exhibe une sorte de lingette blanchâtre. La quinquagénaire ne rigole pas, mais alors pas une minute. Son invention, c’est du sérieux. Des années de ré-flexion, de maturation et de mise au point. Le Security Please, c’est son bébé. Et « L’inventeur de l’année », son heure de gloire.

Avec cette émission, une sorte de Star Academy du concours Lépine, M6 fait un tabac. Depuis le 10 janvier, « L’inventeur de l’année » a conquis, chaque mercredi, une moyenne de 5 millions de téléspectateurs. Le principe : un casting d’inventeurs. Parmi trois mille candidats, six sont sélectionnés par « un jury de professionnels » et se voient remettre un chèque de 15 000 euros pour perfectionner leur invention. L’heureux gagnant pourra peut-être commercialiser son œuvre.

Mais finalement, le plus drôle à « L’inventeur de l’année », ce ne sont pas les inventions (souvent loufoques, parfois originales, rarement géniales), ni les inventeurs (souvent sympathiques, parfois délirants, rarement convaincants), non, le plus drôle, ce sont les quatre membres du jury. Commençons par le plus « célèbre » : Franck Tapiro. Franck n’est pas seulement ce génial et dynamique « fils de pub » fondateur de la célèbre agence Hémisphère Droit, « l’expert en communication et en publicité pour les produits de demain » comme l’explique M6 sur le site Internet de l’émission. Franck, c’est aussi (et surtout) le publicitaire de... Nicolas Sarkozy, l’un des « produits de demain » les plus médiatiques du moment. Le clip de promotion de l’UMP, « La France d’après » (1), c’est lui ! « La France semble divisée, comme paralysée, mais il n’y a pas de fatalité, il y a une France d’après. Croire que l’avenir est une chance, croire que l’avenir est une espérance. Liberté d’innover, liberté de proposer, liberté d’inventer, liberté de créer. Imaginons la France d’après », nous explique benoîtement Nicolas Sarkozy dans ce clip. A « L’inventeur de l’année », on a, en quelque sorte, mis ces grands principes en application...

Deuxième membre du jury, tout aussi « significatif » que Franck : Aziz Senni. Aziz, c’est le roi de la vanne à deux euros. Dans la vraie vie, il représente bien plus que ça. C’est l’un des premiers lauréats du prix « Talents des cités » lancé par Jean-Louis Borloo et son ministère de l’Emploi et de la Cohésion sociale. Avec le succès fulgurant de sa société de taxis, le gamin de Mantes-la-Jolie s’est transformé en véritable porte-parole des « jeunes de banlieue qui réussissent ». Il est l’auteur d’un livre qui a beaucoup fait parler, L’ascenseur social est en panne, j’ai pris l’escalier. Et il a été sollicité à maintes reprises par les journalistes en novembre 2005, pendant les émeutes. A « L’inventeur de l’année », Aziz veut « inciter, aider et pousser tous ceux qui se sentent capables mais hésitent encore à inventer, à entreprendre, à agir pour eux et pour les autres ». Encore un petit coup de « France d’après », me direz-vous ? Eh bien, absolument pas. Aziz a pris fait et cause pour... François Bayrou dans cette campagne présidentielle (2).

Troisième membre du jury : Suzanne de Bégon. Une illustre inconnue. Illustre, parce qu’elle a inventé le biberon jetable (dont elle aurait déjà écoulé six millions d’exemplaires) et inconnue parce qu’... inconnue. Suzanne, c’est la spécialiste de la famille dans « L’inventeur de l’année » : pas une invention à destination des mamans qu’elle ne passe au crible... de sa morale bourgeoise radicale. Exemple : une jeune femme se présente devant le jury avec un porte-biberon qui permet aux jeunes enfants de boire à leur propre rythme, sans intervention maternelle. Avec quel mépris, avec quelle sévérité Suzanne a-t-elle condamné cette inventrice et toutes les ma-mans (de familles nombreuses, par exemple) qui auraient pu avoir l’utilité d’un tel outil ! « Lamentable ! » a-t-elle tranché avant de renvoyer l’inventrice dans ses vingt-deux. Avec Suzanne, une mère est nourricière, ou elle n’est pas.

Enfin, terminons par le plus vieux de la bande. Georges Chétochine est un spécialiste du marketing, « éminent comportementaliste », nous explique M6 sur son site Internet, et récemment auteur du Blues du consommateur, où il explique que le marketing ne doit désormais plus répondre aux besoins des consommateurs mais à leurs frustrations, autrement dit à leurs « pulsions inassouvies ». Et de fait, Georges a le blues. Pendant « L’inventeur de l’année », il dort la plupart du temps. A peine se réveille-t-il pour marquer sa désapprobation ou pour reluquer une inventrice plus affriolante que les autres.

Voilà par le menu l’attelage qui compose le jury de « L’inventeur de l’année ». L’émission plaît beaucoup au public adolescent. Une réussite en termes de rentrées publicitaires. Quant à Marylise, elle est retournée dans sa province avec son Security Please sous le bras. Elle n’a vraiment pas compris pourquoi le jury était mort de rire quand elle a proposé une démonstration, elle l’a dit à la caméra en partant. La France d’après se foutrait-elle de la gueule de la France d’avant ?

1. A regarder sur www.youtube.com

2. www.azizsenni.fr

« L’inventeur de l’année », divertissement, le mercredi en première partie de soirée sur M6

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