Accueil > Monde | Par | 1er mars 2005

L’Iran et l’échiquier oriental américain

L’ingérence américaine au Moyen-Orient entraîne une escalade de la violence et une course à l’armement dans des pays de la région. Endiguer l’influence de l’Iran, pays de l’« axe du mal », devient prioritaire pour la stratégie des Etats-Unis. Vont-ils attaquer l’Iran ? Le passage à l’acte rencontrerait quelques obstacles. Point de vue de Walid Charara.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Walid Charara est journaliste, auteur, avec frédéric domont, de hezbollah. un mouvement islamo-nationaliste, fayard, paris, 2004.

L’Iran veut-elle se doter de la bombe nucléaire ?

Walid Charara. Je ne sais pas. Mais l’Iran a de bonnes raisons de le vouloir. Depuis la fin de la bipolarité, les Etats-Unis s’ingèrent dans différentes parties de la planète pour étendre leur sphère d’hégémonie économique, militaire et politique à des zones qu’ils ne contrôlaient pas avant le 11-Septembre. Mais alors qu’elle prend des formes plus subtiles en Ukraine ou en Géorgie, l’ingérence américaine réservée à la sphère arabo-musulmane a des allures plus officielles et autrement plus violentes. Depuis la fin de la guerre froide, trois guerres s’y sont déroulées. Celle du Golfe en 1991, de l’Afghanistan en 2001 et à nouveau de l’Irak en 2003. Aujourd’hui la question qui se pose est : à qui le tour ? Les Syriens, les Iraniens ? Que les Etats-Unis attaquent ces pays, les occupent, y détruisent l’Etat et le reconstruisent selon leur vue, est presque devenu une norme. Aussi les pays arabes et musulmans vivent-ils dans l’obsession d’être agressés et occupés. Il n’est donc pas étonnant que les Etats de la région, soucieux de préserver leur souveraineté, cherchent à se doter des moyens de la dissuasion.

Parmi les pays que l’administration Bush intègre dans l’« axe du mal », l’Iran apparaît comme une cible prioritaire. Pourquoi ?

Walid Charara. Doté de l’arme nucléaire, l’Iran pourrait sanctuariser son territoire et remettre en question la suprématie militaire d’Israël, tête de pont des Américains, sur les pays alentour. Les rapports de force s’en trouveraient bouleversés ! Mais une probable invasion américaine, au-delà de la lutte contre la prolifération nucléaire, a d’autres enjeux : l’Iran a une position éminemment géostratégique : il se trouve entre la région pétrolifère du Golfe, l’Asie centrale et la Russie. Son poids démographique est conséquent (60 millions d’habitants), c’est un pays riche en pétrole. Or, l’orientation du régime islamique est indépendantiste... Avec la Syrie, l’Iran est le seul pays du Moyen-Orient qui échappe encore à la sphère d’influence américaine. Sa coopération économique, technologique et militaire avec la Russie, ses relations commerciales avec l’Europe et l’Asie du Sud-Est en font une puissance régionale moyenne en devenir. Donc un partenaire stratégique potentiel pour tous les Etats ou ensembles considérés par les Etats-Unis comme des « concurrents de rang égal » : l’Europe, la Chine, la Russie. Car leur vrai souci est là : l’émergence de nouveaux pôles de puissance capables d’avoir un quelconque rôle politique dans cette région où ils ont une mainmise exclusive sur les hydrocarbures. C’est pourquoi la chute du régime islamique iranien leur est une nécessité impérieuse.

Les Américains peuvent-ils attaquer l’Iran demain ?

Walid Charara. C’est difficile... Deux obstacles s’y opposent : les Iraniens ont dispersé leurs installations nucléaires, certaines sont clandestines. Si Israël attaque l’Iran, ce dernier a les moyens de riposter avec ses missiles en frappant les Israéliens à partir de son territoire. L’Iran peut aussi compter sur son allié libanais, le Hezbollah, qui pourrait attaquer le territoire israélien à partir du Sud-Liban. Cela entraînera une régionalisation du conflit qui pourrait durer, ce que redoutent les Israéliens. Si ce sont les Etats-Unis qui attaquent, les Iraniens peuvent pousser leurs alliés chiites irakiens, dont la majorité a plutôt coopéré à ce jour avec les Américains, à se retourner contre leurs forces. Leur problème avec la guérilla anti-américaine prendrait alors une ampleur autrement plus sérieuse que celle d’aujourd’hui. En Afghanistan, les Iraniens peuvent utiliser leurs hommes de confiance au sein des différentes composantes de l’Alliance du Nord pour attaquer les Américains. Ils peuvent aussi bloquer le transport du pétrole puisqu’ils contrôlent le détroit d’Ormuz. Bref, le régime a les moyens de faire payer aux Américains un prix fort. C’est pourquoi l’attaque de ces derniers n’a pas encore eu lieu.

Quelle est, selon vous, la stratégie américaine ?

Walid Charara. L’idée est d’endiguer l’influence de l’Iran, de la réduire à ses frontières. Comment ? En exerçant d’abord des pressions sur la Syrie pour que son armée désarme le Hezbollah, un allié de l’Iran. C’est le message tacite de la résolution 1559 de l’ONU (1) adoptée en septembre 2004, laquelle réclame le départ des troupes syriennes du Liban. En Irak, ils ont réduit le mouvement chiite le plus menaçant, celui de Moqtada Al Sader, bien qu’il reste encore très populaire. Bientôt ils exerceront des pressions sur les organisations chiites jusqu’ici coopératives, (l’Assemblée supérieure de la révolution islamique, la mouvance Sistani, etc.), pour qu’en leur sein soient isolés les éléments pro-iraniens. En Afghanistan, ils ont commencé à écarter le très populaire chef de guerre historique de la résistance afghane, Ismail Khan, proche des Iraniens. Pour autant, cette neutralisation sera longue, difficile et forcément imparfaite. Aussi n’est-il pas exclu que les Américains choisissent de sous-traiter à Israël, s’ils lui accordent leur protection, le bombardement des sites nucléaires iraniens. Dans le passé, Israël a déjà agi pour leur compte. La coalition d’Ariel Sharon peut très bien être tentée de le faire. Au vu de leur emballement actuel, les Américains peuvent aussi estimer que la capacité de riposte de l’Iran est suffisamment limitée pour passer à l’action. Mais les répercussions seront de toute façon considérables dans tout le Moyen-Orient pour les raisons que j’ai évoquées. Par ailleurs, l’Iran n’est pas l’Irak. Le régime iranien repose sur une base sociale bien plus étendue que celle qu’avait le régime de Saddam Hussein. La majorité de l’opinion iranienne fera front avec le régime contre l’agression extérieure : cette opinion voit bien les effets désastreux de l’ingérence américaine pour imposer la « démocratie » en Irak et en Afghanistan : la destruction de l’Etat, la dynamisation des solidarités communautaires et le morcellement des pays, des situations de guerre civile latente ou ouverte. Je ne pense pas que les Iraniens souhaitent endurer aujourd’hui ce que vivent les Irakiens.

Chakri Belaïd

1. Proposée à l’instigation des Etats-Unis et de la France.

Stratégie nucléaire de la Maison Blanche

Pourquoi les états-Unis et l’Union européenne s’inquiètent-ils de la prolifération des armes nucléaires et non de leur existence ? Si la survie de l’humanité est en jeu, pourquoi ne donnent-ils pas l’exemple en détruisant leur propres arsenaux ? Deux raisons expliquent cette posture. La première est stratégique : préserver les rapports de force existant au sein de l’ordre mondial actuel. L’autre est idéologique, frisant le racisme : certains Etats seraient raisonnables car démocratiques, capables d’utiliser l’arme avec raison, d’autres ne seraient pas raisonnables. Argument fallacieux. L’Inde est la plus grande démocratie. Pourquoi ce pays, qui n’a pas signé le TNP (1), a-t-il été sanctionné lorsqu’il s’est doté de l’arme atomique ? La question de la non-prolifération montre ainsi à quel point le deux poids deux mesures est une norme des relations internationales. Aujourd’hui c’est le « danger » de la nucléarisation de l’Iran qui est pointé du doigt. Et si la principale menace venait des Etats-Unis ? En 1978, Washington s’était engagé à ne pas utiliser d’armes nucléaires contre les pays n’en possédant pas. Une concession en échange de leur renonciation à ces armes. Depuis, une nouvelle stratégie nucléaire s’est imposée à la Maison Blanche : pour prévenir la prolifération, on préconise moins les traités que des attaques qui combineraient armes conventionnelles ou... nucléaires. D’où l’élargissement de la gamme d’armes nucléaires, entamé sous l’administration Bush, capables notamment de détruire les bunkers souterrains. Un arsenal que les Américains pourraient utiliser contre des pays ne les ayant pas attaqués, mais qu’ils soupçonneraient par exemple de vouloir se nucléariser, « guerre préventive » oblige. Les plans américains, loin de lutter contre la prolifération, ont, en fait, plutôt favorisé sa relance. Car enfin, quelle autre conclusion les candidats à l’armement nucléaire peuvent-ils tirer de la guerre d’Irak et de cette nouvelle stratégie, si ce n’est que pour être à l’abri des foudres américaines, il vaut mieux avoir une capacité de riposte et de nuisance que de suivre les engagements de non-possession d’armes de destruction massive ?

Chakri Belaïd

1. Traité de non-prolifération.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?