Accueil > Monde | Par | 1er avril 2004

L’Iran sur la voie du milieu

La reprise en main du Parlement par la droite ne brise pas l’aspiration des jeunes à une modernisation du pays. Déçus par les réformateurs, les Iraniens semblent se replier sur des valeurs familiales et religieuses. Quant aux conservateurs « pragmatiques », ils misent sur la libéralisation économique pour réhabiliter l’image du régime.

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DOSSIER RÉALISÉ PAR CHAKRI BELAÏD ET RÉMI DOUAT

Avec 156 candidats élus au premier tour des élections législatives de février dernier, les conservateurs récupèrent le contrôle du Parlement iranien. Le président Mohammad Khatami étant réduit aux utilités jusqu’à son départ en 2005, leur revanche sur la mouvance réformiste est acquise. Ce scrutin reste un outrage à la démocratie : à l’éviction de milliers de candidats réformateurs s’ajoute une abstention de près de 60 % des électeurs, témoignage d’une désaffection généralisée envers la classe politique. Celle-ci s’est nourrie de l’incapacité des réformateurs à briser, par des réformes, les carcans imposés sur les libertés politiques, sociales et culturelles. Au reste, vingt-cinq ans après la révolution islamique, l’échec de l’entreprise idéologique du pouvoir, même auprès du clergé, est patent. De plus en plus de voix réclament l’abolition du « Velayat-é Faqih » (1).

Dans ces conditions, que va faire la faction conservatrice de son succès électoral ? Pour de nombreux analystes, le durcissement du régime n’est pas à l’ordre du jour. « Les conservateurs sont aujourd’hui plus réalistes que dogmatiques. Ils ne vont pas mettre en cause cette petite niche de liberté sociale que les Iraniens ont durement acquise. Leur priorité est le maintien du régime en place », analyse Mohammad-Reza Djalili, spécialiste du monde iranien (2).

Qui sont ces présumés pragmatiques ? Ils constitueraient un courant modéré au sein du parlement élu, dont la coalition des « bâtisseurs de l’Iran islamique » serait la façade. Apparus lors des élections municipales de 2003, ceux-là ont raflé 27 des 30 sièges de la circonscription de Téhéran. A ce jour, leurs déclarations publiques, empreintes de rhétorique réformiste, confinent à un entre-deux séduisant. Ils prônent autant « le dialogue des civilisations », le « respect des libertés individuelles », qu’ils célèbrent les « temps héroïques » de la révolution où rappellent leur allégeance au Velayat-é Faqih. Leur priorité est de s’attaquer aux problèmes économiques et sociaux dont le chômage, en hissant l’Iran au rang de « puissance industrielle et pays développé ». Au sein de la coalition, on dit vouloir en faire un « Japon qui respecte les valeurs islamiques ». Explications vagues, mais qui préfigurent ce qu’on appelle ici une « stratégie chinoise ». Elle consisterait à libéraliser l’économie afin d’offrir des perspectives aux nouvelles générations. Un dérivatif aux revendications de pluralisme politique. Bien qu’il récuse le dualisme « simpliste » entre « bons réformateurs et méchants conservateurs », Mohammad Djalili reste sceptique : « Bien sûr, on sort de l’illusion réformiste pour entrer dans la perspective du modèle chinois qui risque aussi d’être un leurre. »

Ces « bâtisseurs » ont-ils une grande marge de manœuvre ? « A côté des conservateurs pragmatiques, rappelle l’analyste Ali Ghezelbash, il y a toujours les ultra-radicaux qui veillent au maintien des lois islamiques et qui brûlent le drapeau américain. » Des frictions pourraient surgir avec d’autres factions conservatrices, notamment celle, capitaliste, des « reconstructeurs », proche de l’ancien président Ali Akbar Hachémi Rafsandjani. Mais dans la mesure où tout ce monde intègre la même famille politique, un modus vivendi devrait être régulièrement trouvé, sous la houlette du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei.

Avec un taux de chômage de plus de 20 % de la population active, les réformes économiques font quasiment consensus national. Le passage à l’économie de marché se heurte toutefois à une difficulté majeure. L’Iran est amené à normaliser ses relations avec la communauté internationale et en premier lieu avec les Etats-Unis dont les sanctions empêchent tout investissement étranger. Or, pour l’heure, l’ambition nucléaire de l’Iran continue de susciter des inquiétudes. L’AIEA (3), dont les conclusions conditionnent le dialogue entre Téhéran et Washington, doute toujours sur la transparence de l’Iran concernant ses activités nucléaires. Au reste, les conditions posées par les Etats-Unis et l’Union européenne dépassent cette seule question. Elles concernent aussi la lutte contre al-Qaida, le conflit israélo-palestinien, le respect des droits de l’Homme et du pluralisme politique, considéré comme un gage de stabilité. L’ouverture de l’espace politique, culturel et social sera-t-il l’enjeu de futures négociations ? Il est trop tôt pour le savoir.

Il n’est pas sûr que le régime iranien cèdera sur toutes ces questions sans provoquer la colère des « durs » du régime. « Ouvrir l’espace politique signifierait que chaque groupe et idéologie y ait sa place. Aussi, les conservateurs ne maîtriseront plus qu’une petite fraction du régime. Ce n’est pas admissible pour eux », analyse Ahmad Zeydabadi du quotidien réformateur Shargh, Téhéran. C’est pourtant bien une des préoccupations d’un grand nombre d’Iraniens, avides de changement. Cela permettrait de desserrer l’étau sur la vie sociale et culturelle comme cela se fit sous l’expérience réformatrice. Certes, la société mène aujourd’hui sa vie. Le climat culturel en Iran est loin de celui des années 90. Tenues, comportement, parole : la société s’est octroyé plus de liberté, de petites émancipations arrachées par des contestations populaires que les mollahs ne peuvent plus museler à volonté.

Pour autant, la peur et un mal-être profond subsistent. Les contraintes moralistes qui pèsent sur les jeunes développent les conduites suicidaires. Le pourcentage en Iran de jeunes femmes qui tentent de mettre fin à leurs jours est l’un des plus élevés du monde. Sans parler de la prostitution et de la toxicomanie. Interrogé sur ses « ravages » chez les jeunes, un membre du Conseil des experts (4) lâchait laconique : « si vous voulez résoudre leurs problèmes, il faut les éduquer sur le plan moral et religieux. » Une réponse qui témoigne du gouffre d’incompréhension qui sépare le pouvoir de la société, surtout de la jeunesse. La télévision d’Etat, biberon des valeurs islamistes, prêche dans le vide. Tentés par la modernité, les jeunes se tournent vers les programmes américains et autres diffusés par satellite. Cette légitimité religieuse évanescente du régime s’explique précisément par le rigorisme islamique institué depuis vingt-cinq ans. Lequel, par ailleurs, est de plus en plus identifié par les Iraniens comme le fondement d’abus de privilèges des autorités corrompues.

Par leurs tenues modernes et leur discours assortis de concepts occidentaux, les néo-conservateurs ont pu séduire certains Iraniens. Mais cette génération politique ne pourra réhabiliter l’image du régime en renvoyant aux calendes grecques les aspirations à plus de libertés d’une majorité de la société. Divisée, décapitée et contrainte à l’exil, l’opposition ne fait certes, pour l’heure, pas le poids face au régime. Reste la capacité de mobilisation d’une jeunesse (les moins de 24 ans représentent 60 % de la population) sur

laquelle il ne faut pas se méprendre.

Aguerrie aux manifestations, dotée d’esprit critique et plus exposée aux influences externes que la génération précédente, la jeunesse actuelle fait preuve d’une réelle maturité politique. Une conséquence heureuse de l’ère réformiste dont atteste l’intellectuel iranien Ramin Jahanbegloo : « On peut fermer des journaux, museler certains professeurs d’université. Mais il est impossible d’arrêter le mouvement de la société civile. Maintenant que la démocratie est sortie de la bouteille, il sera difficile de l’y remettre. » Ch.B.

1. Clef de voûte de la constitution iranienne

garantissant au

clergé chiite

le monopole du pouvoir politique.

2. Professeur aux instituts universitaires de Hautes Etudes

internationales et d’Etudes du

développement

à Genève.

3. Agence

Internationale

de l’Energie

Atomique.

4. Assemblée de 86 religieux qui

élisent le Guide de la République.

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