Accueil > Idées | Par Sophie Courval | 13 janvier 2011

« L’oligarchie menace ce qui reste de démocratie »

Avons-nous basculé dans un régime oligarchique ? Dans son nouvel ouvrage, Hervé Kempf estime que oui, tant à l’échelle nationale qu’internationale. Il identifie les « rouages » de ce système et analyse le fonctionnement de cette élite puissante et fortunée

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Votre livre formule l’hypothèse selon laquelle nous ne serions plus en démocratie mais dans un système oligarchique. Quels sont les éléments qui valident cette hypothèse  ?

Hervé Kempf  : C’est à peine une hypothèse : la question aujourd’hui est de savoir si nous sommes déjà en régime oligarchique ou dans un état dégénéré de la démocratie qui la fait glisser vers un régime oligarchique. Cette forme politique est tout à fait oubliée dans notre analyse politique, alors que les éléments qui attestent de sa vitalité sont nombreux. En premier lieu, je citerais l’influence démesurée des puissances financières sur le pouvoir politique, et ce dans l’ensemble des pays occidentaux. Le deuxième élément est le contrôle des médias : la grande majorité des médias de masse est contrôlée en termes capitalistiques et donc rédactionnels par ces puissances d’argent. Enfin le troisième élément est l’hybridation des personnels politiques et des dirigeants économiques. La séparation entre la sphère publique et la sphère économique est un des principes au coeur de la démocratie. Or cette distinction s’efface peu à peu, comme on l’observe par les va-et-vient entre haute fonction publique et grandes entreprises ou par le fait qu’il devient fréquent qu’un député soit également avocat d’affaires ou lobbyiste.

Vous établissez un lien de cause à effet entre le système capitaliste et l’instauration d’un régime oligarchique. Quel système d’organisation économique permettrait l’exercice de la démocratie ?

H.K. : Un système où les forces capitalistiques seraient beaucoup moins puissantes. De surcroît, nombre de domaines qui relèvent de l’intérêt collectif ne doivent plus être laissés à la gestion par le marché, comme la question environnementale, mais aussi la culture, la santé, l’éducation et, dans une large mesure, l’agriculture et l’énergie. Il s’agit aussi de faire respecter des normes de droit du travail et de respect de l’environnement dans les modes de production.

En fait, il s’agit de reposer des bornes à l’économie de marché. Dans la foulée de Fernand Braudel ou Karl Polanyi, je distingue économie de marché et capitalisme. Le capitalisme est en quelque sorte une économie de marché qui ne connaît plus de bornes, qui tend à recouvrir l’ensemble du champ social. Le retour à la démocratie suppose de reposer des limites à l’économie de marché. La démocratie pourra aussi s’exprimer dans le domaine économique, en stimulant l’appropriation des entreprises par les travailleurs sous la forme coopérative. Tout ceci n’exclut pas les entreprises privées du modèle capitaliste traditionnel, à condition qu’elles respectent les normes sociales et environnementales définies démocratiquement. Cependant, l’enjeu politique le plus immédiat est de définanciariser l’économie, c’est-à-dire de reprendre le contrôle du système bancaire par la puissance publique. Le développement de la puissance financière a été, avec le changement de la fiscalité des hauts revenus, le moyen par lequel s’est produit l’augmentation considérable des inégalités depuis 1980 dans le monde occidental, et donc l’oligarchisation. Défendez-vous le modèle d’un capitalisme vertueux ?

H.K. : Non. Dans mon précédent livre(1), j’indique clairement ma position. Dans son état historique actuel, le capitalisme ne peut plus se moraliser. La seule règle de conduite de la classe oligarchique est de maintenir ses privilèges et le modèle culturel de compétition, d’accumulation et de dilapidation ostentatoire. Les Grecs observaient que le régime oligarchique ne peut se justifier que par la vertu de ses élites. Il est clair que cette justification est aujourd’hui totalement absente.

Vous écrivez à propos de la monarchie et de l’oligarchie, « mais que valent ces régimes quand la vertu n’est pas à leur tête ? » Or, à la fin du livre, vous replacez la vertu au centre du processus démocratique. N’y a-t-il pas une contradiction ?

H.K. : La démocratie n’est pas seulement une affaire de procédure. Elle suppose que les membres de la société se considèrent comme des citoyens et participent à la chose publique ; qu’ils sortent de cet état d’individualisme exacerbé qui est la forme anthropologique dans laquelle le capitalisme de la dernière période nous a enfermés.

Dans tous les textes qui réfléchissent à la démocratie, la notion d’égalité est fondamentale. Chacun a un droit égal à la parole. Pour autant cette sagesse du peuple n’est pas innée, elle se forme dans la délibération, dans la confrontation et dans l’écoute, et c’est par cette délibération que les folies ou les égoïsmes des uns et des autres sont canalisés vers le bien commun. Mais tout ceci suppose que chacun ait le désir de faire démocratie, de laisser un temps ses affaires et de rejoindre l’agora pour débattre de l’intérêt collectif : que chacun, autrement dit, ait le souci de l’autre et de la communauté. C’est en ce sens que j’entends le mot vertu.

Vous évoquez plusieurs formes de démocratie. Par consensus, représentative... Laquelle préconisez-vous ?

H.K. : Bien plus prioritaire que les discussions sur les meilleurs modes d’élaboration de la décision collective, l’urgence est de prendre conscience que nous ne sommes pas en démocratie, ou que ce qu’il en reste est menacé par l’oligarchie ! Il ne faut pas se tromper de débat. Cela dit les diverses formes de démocratie évoquées dans mon livre ne sont pas exclusives. Beaucoup de choses peuvent se décider localement, sous la forme de démocratie par consensus. Ce qui n’exclut pas qu’il y ait un besoin de délégation. Je n’oppose pas la délégation à l’accord consensuel du groupe, je les pense complémentaires.

Votre explication des causes de « l’apathie collective », principalement la télévision, n’évacue-t-elle pas les déterminismes matériels, comme les conditions d’existence ?

H.K. : Je discute la situation des « classes moyennes » en observant que les membres de cette classe n’ont pas de conscience de classe. Leur seul élément unificateur est une certaine aisance matérielle acquise depuis les Trente glorieuses, et la conscience d’être privilégiés par rapport aux pays du Sud. Ils constatent la montée de la précarisation des statuts, mais choisissent souvent de conforter le dominant parce qu’il leur inspire un sentiment de sécurité face aux menaces extérieures. Mais cette analyse ne doit pas faire négliger le rôle des moyens de conditionnement de masse, qui entretiennent cette vision conservatrice chez les classes moyennes.

Les gens regardent la télévision en moyenne plus de trois heures par jour. Les informations, soigneusement contrôlées par l’oligarchie, les valeurs culturelles et politiques projetées par les feuilletons, les jeux, le sport incessant et la publicité, tout ceci a une influence extrêmement forte sur la conscience collective, et je pense que la gauche critique n’y accorde pas assez d’importance.

Comment faire alors pour réveiller le peuple « hypnotisé » afin qu’il ravive la démocratie ?

H.K. : La réalité des crises devenant de plus en plus manifeste, les possibilités de s’émanciper de ce conditionnement augmentent. Par exemple, en France, l’importance de la crise écologique est passée dans la conscience publique, alors que ce n’était pas le cas il y a une dizaine d’années. De même, la crise financière a agi comme un coup de gong : on sait maintenant que les inégalités ont formidablement crû, et tout le monde constate la puissance du système financier, sauvé par les Etats, mais qui retrouve tous ses privilèges un an après. Cependant, si la conscience est plus claire, si la colère gronde, une forme de fatalisme demeure. Je ne sais pas si nous allons nous réveiller collectivement, ou si le capitalisme va évoluer vers un régime de plus en plus autoritaire ; mais après tout, le scénario démocratique a toutes ses chances. La question écologique me paraît en être un levier essentiel. L’écologie est en train de pénétrer une large part de la gauche et de lui redonner de la force, parce qu’à travers l’écologie nous pouvons reposer la question sociale.

Hervé Kempf est journaliste au sein du service Planète du Monde . Son ouvrage L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie (Ed. du Seuil, 158 p., 14 €) paraît en janvier.

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