Accueil > Politique | Par | 1er avril 2005

L’UDF entre autonomie et soumission

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

**Refus de l’allégeance à l’UMP, affirmation de sa différence : François Bayrou a placé

l’UDF (1) au centre du débat politique, en équilibre instable. Entre une majorité de droite si décriée et une gauche sociale-démocrate à laquelle elle ne veut pas laisser le monopole de l’alternative, l’UDF entend jouer un rôle d’arbitre. Et plus, si affinités.**

par Frédéric Sire

F eu sur le quartier général ! Depuis que François Bayrou a lancé sa campagne contre le gouvernement (auquel appartient pourtant Gilles de Robien, l’un des poids lourds de son mouvement), ce chevalier blanc autoproclamé semble avoir donné le tournis à ses troupes, qui ne savent plus très bien s’ils appartiennent encore à la majorité.

Les militants basculent, et le centre oscille sans cesse depuis le début de la

Ve République entre autonomie et soumission à la droite. « Le problème du centre, c’est qu’il est incapable de s’allier à gauche. Dire qu’on est le centre et s’allier toujours du même côté, ça finit par être suspect », ironise Jean-Claude Colliard, professeur de sciences politiques et membre du Conseil constitutionnel. Objet politique mal identifié, son mouvement est perpétuel et s’alimente

perpétuellement aux mêmes sources. D’abord, le mode de scrutin. La vie politique reste en France, malgré les accidents de 1969 et 2002, structurée par le second tour de l’élection présidentielle. Celui-ci détermine la majorité et l’opposition pour les sept ou cinq ans à venir. Entre une gauche et une droite ainsi définies, il ne reste que peu de place pour le centre. Chacun reste dans son camp. Valéry Giscard d’Estaing a gouverné avec la droite, même s’il a dû compter sur la gauche pour faire passer la loi Veil sur l’IVG. Les choses sont vite rentrées dans l’ordre.

Ensuite, la tradition démocrate-chrétienne : profonde en Allemagne, en Italie ou en Espagne : a du mal à s’acclimater à la laïcité française. La croyance religieuse ne réunit pas ses fidèles dans un même parti. Et l’UDF aujourd’hui est largement laïcisée.

Fusion de traditions

Le centrisme français s’est forgé, depuis plus de cinquante ans, dans son opposition au gaullisme, puis à ses avatars. Le centre, c’est d’abord la droite non gaulliste, qui lutte de toutes ses forces contre les tentations hégémoniques de sa voisine. « Ce qu’on appelle le centre, note M. Colliard, se fait par la fusion de trois traditions extrêmement différentes : la droite antigaulliste, très conservatrice (le CNI) (2), la démocratie chrétienne, du moins ceux que l’alliance avec le PS rebute du fait de l’Union de la gauche, et puis le Parti radical qui a une tradition libérale et laïque. Ce qui reste dans l’UDF aujourd’hui, c’est la mouvance MRP (3) plutôt que la mouvance CNI qui, en perte de vitesse, est partie sans grand succès avec Alain Madelin dans la Démocratie libérale. Quant à la mouvance radicale, elle a pensé qu’il valait mieux intégrer l’UMP. »

François Bayrou prétend refuser l’allégeance, même si la grande majorité des députés UDF votent des textes présentés par le gouvernement. Et tente de prendre à la gauche, opposante naturelle dont il conteste la légitimité, le monopole de l’alternative. De ce point de vue, un rapprochement entre l’UDF et un Parti socialiste même converti au social-libéralisme paraît improbable. « Jusqu’à présent, dans les élections présidentielles, le centre a toujours appelé à voter à droite, poursuit

M. Colliard. Les députés dits centristes sont élus par un électorat de droite. L’UDF n’a de succès électoraux qu’avec la droite. Est-ce qu’elle peut passer à une alliance avec la gauche et garder sa base électorale ? Pour le moment, ce n’est pas évident. » François Bayrou ne pourrait porter l’alternative dans une telle alliance, ou bien serait entraîné dans une surenchère qui discréditerait son message. Refuser l’Etat-RPR hier, l’Etat-UMP aujourd’hui, n’est pas suffisant pour traverser le Rubicon, et voter à l’unisson d’un parti qui, en 1981, a mis Valéry Giscard d’Estaing en préretraite.

Le calcul ne semble pas plus intéressant pour le PS : l’expérience Gaston Defferre-Mendès France, en 1969, a montré que l’alliance au centre était électoralement peu payante, et qu’elle laissait un boulevard aux autres partis de gauche. Toutefois, la tentation existe : la « deuxième gauche » était sensible à cet appel des sirènes, qui lui semblait un moyen de briser la domination électorale de la droite et de se passer d’une alliance encombrante avec le PCF. L’expérience de l’« ouverture », en 1988, après la réélection de François Mitterrand et l’arrivée de Michel Rocard à Matignon, a montré les limites de l’exercice. Pour Jean-Claude Colliard, directeur de cabinet de François Mitterrand jusqu’en 1988, le résultat a été « bien faible. Mitterrand a été très déçu par l’incapacité des centristes à s’organiser. Et puis il n’avait pas de considération pour le centre. Des dirigeants de la campagne de Barre nous avaient promis, le cas échéant, d’appeler à voter Mitterrand. Ils ne l’ont pas fait ». Une candidature Delors en 1995 aurait peut-être ravivé ce tropisme, qui revient de temps à autre dans la réflexion de certains responsables socialistes.

Cultiver ses différences

Pourtant, le centre, quelles que soient ses origines, cultive avec soin ses différences, même si les ficelles paraissent un peu grosses. C’est ce qu’on pourrait appeler « la recherche d’une troisième voie ». Coincé par le mode de scrutin contre une droite bonapartiste et légitimiste qu’elle voudrait ringardiser, le centre a maintes fois contesté le clivage droite-gauche. Remettre en cause cette distinction essentielle, c’est s’offrir la possibilité d’être une charnière nécessaire à la construction d’une majorité parlementaire, et construire enfin cette coalition des « bonnes volontés ». C’est ainsi que, sans relâche, François Bayrou et ses amis plaident pour l’introduction de la proportionnelle au scrutin législatif, espérant ainsi casser une bipolarisation qu’ils jugent pour eux mortifère. Oubliant que dans nombre de pays européen : Suède et Allemagne, par exemple : la proportionnelle intégrale n’empêche nullement une alternance classique entre gauche et droite. Franchissant le pas, Michel Jobert avait créé après l’élection de Valéry Giscard d’Estaing le Mouvement des démocrates, dont le présupposé théorique était justement le refus du clivage droite-gauche. Mais ces positions ne sont guère tenables, et les quelques efforts entrepris pour construire une force centriste vraiment capable de rejoindre la droite ou la gauche sur un contenu programmatique n’ont jamais abouti.

Si le champ politique était à ce point bouché, la tentation était forte (elle l’est toujours) de contester la légitimité du personnel politique et de s’attacher les services de la société civile. Le tropisme de l’expertise, en somme. Giscard d’Estaing avait montré la voie : énarque et polytechnicien, il symbolise à merveille cette volonté de rassembler, derrière son « savoir-faire » plus que sur un programme, « deux Français sur trois ». De la même façon, il ne nomme pas à Matignon un politique, mais un expert, « le meilleur économiste de France », Raymond Barre, pour tenter de résoudre la crise dans laquelle la France est entrée. Trente ans plus tard, Bayrou suit les mêmes traces : aux politiques, il préfère les hérauts civils, plus médiatiques. Christian Blanc, ex-PDG d’Air France, dans les Yvelines, Jean-Marie Cavada, ex-président de Radio-France, dans le Sud-Ouest, le général Morillon dans le Grand-Ouest... On fait ainsi la preuve que l’« apolitisme » est de droite.

Le troisième homme

Alors, au milieu de ces contraintes, quelles voies s’ouvrent à François Bayrou, réélu président de l’UDF et futur candidat en 2007 ? Fustigeant les socialistes et refusant l’allégeance à l’UMP (« il y a vingt ans que nous avons abdiqué notre identité dans une « union de la droite » », déclarait-il en janvier dernier), il ne peut guère que retenter le coup de poker de son aîné Giscard d’Estaing. Défendre une « alternative » raisonnable pour se démarquer de ses concurrents à droite sans effrayer son électorat, et devancer au premier tour le ou les candidats UMP pour devenir, au second tour, le représentant d’une droite réunie contre l’adversaire socialiste. Rien que de très classique, en somme, mais néanmoins envisageable, si Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac se présentaient l’un contre l’autre. La dispersion des voix pourrait dès lors profiter au troisième homme. Bayrou déjouerait certes les pièges d’un mode de scrutin défavorable, mais il lui faudrait prouver qu’il n’est pas l’otage d’une droite à laquelle il appartient de toutes ses forces. F.S.

1. UDF : Union pour la démocratie française, mouvement créé en février 1978.

2. CNI : Centre national des indépendants,

formation politique née en janvier 1949 qui

rassembla une partie de la droite conservatrice

et antigaulliste, et fut longtemps présidée par Antoine Pinay,

président du Conseil sous la IVe République.

3. MRP : Mouvement républicain populaire, parti démocrate-

chrétien fondé en novembre 1944, qui se voulut une troisième force entre conservateurs et marxistes. Il se maintint presque constamment au pouvoir sous la IVe République, puis s’opposa principalement au général

de Gaulle et à sa politique européenne.

Il suspendit son activité en février 1968 et fut remplacé par le Centre démocrate fondé en 1965 par Jean Lecanuet.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?