Accueil > Société | Par Laurent Mucchielli | 10 août 2011

L’utilité (politique) de la vidéosurveillance

Mettre des caméras dans tous les coins de la ville, ça ne sert à rien.
Si ce n’est à soigner son image auprès des électeurs.
Le sociologue Laurent Mucchielli s’interroge sur ce qui pousse
de plus en plus d’élus locaux, de droite comme de gauche,
à se laisser tenter par la vidéosurveillance.

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Les études scientifiques
démontrent
à la fois le peu
d’efficacité et le
coût exorbitant de
la vidéosurveillance. Et pourtant
les communes – grandes ou
petites – continuent às’équiper
de plus en plus. Comportement
irrationnel des élus ? Du point
de vue de la performance du
dispositif, c’est évident. Mais
l’effet de mode et les attitudes
conformistes ne suffisent pas à
expliquer que cela se développe
à ce point.

D’autres formes de rationalité
sont à l’oeuvre. Il faut donc inverser
la question et se demander
quelles « bonnes raisons »
ont les élus locaux d’agir ainsi.
On comprend alors assez vite
que la vidéosurveillance, ça sert
aussi, et parfois même avant
tout, à faire de la politique auprès
de ses électeurs.

Sachant que le mythe du progrès
par la technologie est très
répandu et que les élus et leurs
services techniques ne sont
généralement pas informés de
l’existence des critiques scientifiques
de la vidéosurveillance,
on ne voit pas pourquoi ils y
résisteraient. En réalité, deux
constats les poussent même
fortement à adhérer au dispositif
et à le retourner à leur avantage
(politique).

Pourquoi résister ?

Premièrement, il s’agit quasiment
d’une injonction de l’Etat
qui exerce une très forte pression
sur les élus locaux par le
biais des préfets bien sûr, mais
aussi de la hiérarchie policière
et gendarmique sommée en
quelque sorte de se transformer
en représentant de commerce
des marchands de caméras.

Ainsi, par exemple, un article du
journal Sud Ouest (le 16 octobre
2010) nous apprend que,
l’avant-veille, lors de la séance
inaugurale du Conseil intercommunal de sécurité et de prévention
de la délinquance de Saint-
André-de-Cubzac (commune
de 9 000 habitants en Gironde),
le sous-préfet a réclamé l’installation
de la vidéosurveillance,
soutenu par le (nouveau) capitaine
de gendarmerie.

Le maire (PS) résiste toutefois,
persuadé qu’il est (et il a raison)
qu’il vaut mieux « renforcer les
moyens humains et embaucher
un nouveau garde champêtre
 ».
Beaucoup d’autres n’ont pas
résisté, même lorsqu’ils partagent
l’analyse.

Deuxièmement, malgré les
critiques des associations de
défense des libertés publiques,
la vidéosurveillance est pour le
moment acceptée par la majorité
de la population. La plupart
des gens y sont assez indifférents,
une minorité (à fort sentiment
d’insécurité) la soutient
même activement (les commerçants,
les personnes âgées).
Pourquoi donc s’y opposer ?
Pourquoi, même, ne pas en
profiter, récupérer l’idée à son
avantage et s’en servir activement
auprès de ses électeurs ?
C’est ce que les maires sont de
plus en plus nombreux à faire.

Faits divers

La vidéosurveillance sert en
effet à faire de la politique
auprès de ses électeurs. Pour
ne fâcher personne, nous prendrons
un exemple dans chaque
bord politique.

A gauche d’abord. La ville de
Montpellier est équipée depuis
dix ans de la vidéosurveillance.
En 2009, elle comptait
114 caméras, essentiellement
dans le centre-ville et dans le
quartier de la Mosson où se
trouve son grand stade de
football. Madame le maire (Hélène
Mandroux, socialiste, qui
a succédé à Georges Frêche)
compte-t-elle développer encore
le système ? La tentation
de l’usage politique pourrait
l’en décider.

On le comprend en lisant le
communiqué de presse de la
mairie publié le 30 septembre
qui dit ceci : « En marge de
son déplacement dans le
quartier Hôpitaux-Facultés, Hélène Mandroux a rencontré
aujourd’hui, en tête-à-tête,
Annick Neumuller, la mère de
Ludmilla, assassinée cet été
dans le bureau de tabac de la
rue des Tilleuls. A l’occasion
de cette visite, les commerçants
du centre commercial La
Colombière lui ont également
remis une copie de la lettre
adressée à la Mairie. Hélène
Mandroux les a informés que
la Ville mettait à l’étude l’installation
d’une caméra dans
ce quartier dans le cadre du
déploiement de la vidéosurveillance
à Montpellier.
 » Mettra
t-on une caméra dans chaque
lieu de survenance d’un dramatique
fait divers médiatisé ?

A droite maintenant, où certains
semblent prêts à tout pour tirer
parti de la mode actuelle. Jugez
plutôt. Située à une vingtaine
de kilomètres au nord de Lyon
et au sud de Villefranche-sur-
Saône, voici la commune de
Chazay d’Azergues, 4 000 habitants,
paisible gros village
de la région du Beaujolais des
Pierres dorées.

Jusqu’au ridicule

Le magazine Lyon Capitale
et le site internet Rue 89
nous apprennent le premier
octobre 2010 que le maire,
Alain Martinet (UMP), y a fait
installer 37 caméras de vidéosurveillance.
Avec un taux qui
approche donc 1 caméra pour
100 habitants, Chazay d’Azergues
se trouve ainsi être désormais
la commune la plus vidéosurveillée
de France. Rien ne
doit échapper à l’oeil des caméras
selon le maire, pas même
l’école primaire (6 caméras), ni
l’école maternelle (3 caméras)
ni même la crèche que surveillent
6 caméras !

Le système se trouve ainsi poussé
jusqu’à la caricature et au
ridicule. Or pourquoi une telle
aberration, sinon parce que ce
maire pense que ses électeurs
lui en seront reconnaissants et
que c’est donc une bonne opération
politique pour lui ?

Laurent Mucchielli est
sociologue, directeur de
recherches au CNRS,
spécialiste de la délinquance
et de l’insécurité.

Il a co-dirigé
l’ouvrage collectif
Les violences politiques
en Europe. Un état des
lieux
(éd. La Découverte,
2010).

Voir son site : www.laurent-mucchielli.org

Portfolio

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