Accueil > Société | Controverse par Sabrina Kassa | 12 octobre 2011

La binationalité nuit-elle à l’appartenance ?

Après la polémique du mois de juin sur le
rapport Goasguen, qui voulait initialement
interdire la binationalité, puis créer un
fichier national pour recenser les personnes
concernées, l’UMP a fait marche
arrière. Tout en accordant à Lionnel Luca,
de la Droite populaire, la possibilité de
faire une convention, ce mois d’octobre,
sur la nationalité et le sentiment d’appartenance.
Reconnaissance de l’histoire
coloniale de la France, relégation postcoloniale,
nouvelles définitions de l’appartenance…
Toutes ces problématiques,
principalement liées aux Français « issus
de la colonisation », continuent de diviser
la gauche. Séverine Labat, politologue à
l’EHESS, auteur de « La France réinventée.
Les nouveaux binationaux franco-algériens
 », et Stéphane Rozès, directeur de
la société Conseils, Analyses et Perspectives
(CAP), nous livrent leur analyse.

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Regards.fr : Qu’est-ce que la binationalité ?

Séverine Labat : La binationalité a
une dimension juridique, elle permet
d’avoir deux nationalités, donc
deux certificats de nationalité, et
deux cartes d’électeur lorsque l’on est en âge
de voter… Mais elle a également une dimension
qui relève de l’imaginaire, des appartenances et
des territorialités. Un binational appartient aux
univers des deux pays, s’inscrit dans la culture
des deux pays dont il est le ressortissant. C’est
aussi quelqu’un qui jouit d’une mobilité supérieure
à d’autres, dans la mesure où ses titres
de séjour lui permettent de voyager davantage,
lorsque sa situation socio-économique et culturelle
le lui permet.

Stéphane Rozès : La binationalité est un fait, il n’y
a pas à revenir dessus. Mais je ne crois pas que
là réside un modèle de citoyenneté qu’il serait
possible et même souhaitable d’étendre. Mon
activité professionnelle m’a amené à travailler
sur les imaginaires. Chaque nation a un imaginaire,
c’est-à-dire un mode d’appropriation du
réel au travers de mises en perspective et de représentations, qui constitue les identités et
notre rapport aux autres. L’imaginaire français
a d’ailleurs une caractéristique : nous sommes
les moins enclins à accepter l’idée « d’imaginaire
 » et de « spécificité nationale ». En effet,
notre façon de nous constituer comme Français
consiste justement à mettre de côté nos singularités,
pour pouvoir communier dans un commun.
Cela s’appelle la république et la laïcité et cela
exige que chaque individu s’extraie de sa communauté
d’origine.

Regards.fr : Pourquoi aujourd’hui cette question fait-elle
débat ?

Séverine Labat : Je suis d’accord sur un point :
la difficulté de « l’imaginaire collectif français » à
penser l’altérité, ce à quoi renvoie précisément
le débat sur la binationalité. Et cette altérité
française est façonnée par un imaginaire qui n’a
pas achevé de se décoloniser, si bien que l’on
n’est pas, aujourd’hui, en mesure de déchiffrer
la société française sans la référer à son passé
colonial. Alors pourquoi la binationalité a affleuré
dans le débat public ? Si l’on remonte à l’origine
réelle de la controverse, celle-ci a démarré
lorsque la presse a révélé un débat privé, au sein
des instances footballistiques françaises, sur la
nécessité d’instaurer des quotas de binationaux
parmi les joueurs. Une politique des quotas en
totale contradiction avec les principes qui sont
au fondement de la République et auxquels Stéphane
Rozès est tellement arrimé. Avant cette
affaire, il y avait eu la grande polémique à la suite
du match France-Algérie du 6 octobre 2001, où
de jeunes Français d’origine algérienne avaient
sifflé la Marseillaise, brandi le drapeau algérien
et envahi la pelouse du stade. Certains de nos
intellectuels et décideurs politiques y avaient
alors vu un défaut d’intégration, de loyauté et
d’appartenance. Je m’inscris en faux contre ces
analyses dans la mesure où je crois que nous
sommes aujourd’hui dans un monde postnational
et postcolonial, où la globalisation des migrations
rompt le lien ontologique qui unissait jadis,
le peuple, le territoire et la souveraineté légitime.
Comme le dit Paul Virilio : « Ailleurs commence
ici et vice-versa.
 » Ainsi, dans le monde où nous
vivons, il est permis de multiplier les appartenances, les identifications, et même les identités,
sans que cela remette en cause l’intégrité
territoriale, la souveraineté nationale, la « France
éternelle » et que sais-je encore.

Stéphane Rozès : Je ne pense pas que nous
soyons dans un moment postnational ou
postcolonial et il n’y a pas de « France des
origines ». La France est depuis toujours une
construction élaborée à partir de projets communs.
La décolonisation a laissé des traces,
mais après elle, il y a eu l’Europe conçue, à l’instar
des colonies, comme « la France en grand ».
Nous sommes plutôt dans un moment posteuropéen.
Si le pays s’est rué sur les urnes en 2007
c’est que notre projet commun a été renationalisé.
Après le « non » au traité constitutionnel
européen, l’Europe n’était plus notre prolongement.
Enfin, la forme actuelle de la globalisation
entraîne un retour vers les nations. Il est vrai que
sur le plan économique et social les États se
retirent des nations parce que c’est la bourgeoisie
transnationale qui développe les facteurs de
production en remettant en cause les rapports
sociaux. Mais dans les pays anciens comme les
nôtres, ce sont les peuples qui vont chercher la
nation et, chez nous, la république, face à des
marchés qui dérégulent et des frontières qui
s’estompent. Insécurisés économiquement et
socialement, les peuples se sécurisent moralement
à l’abri des nations. Dans ce processus arrive à intégrer de la diversité à un certain prix,
c’est le modèle républicain. Soit on n’accepte
pas ce prix, on laisse chacun choisir au risque
d’un enfermement dans la religion, la communauté,
les origines, la race, le sang, car chacun a
besoin de se retrouver dans un commun. L’autre
alternative, c’est de faire comme dans d’autres
sociétés où l’on accepte la diversité mais où il
n’y a en réalité pas d’intégration, et l’on n’accepte
pas les mariages intercommunautaires.
La république a été conçue pour intégrer la
diversité et de facto nous sommes le pays européen
qui intègre le plus et le moins mal. Nous
sommes le pays qui intègre le plus d’immigrés
et de personnes de religions différentes. Les
normes républicaines et la croissance économique
en sont le prix à payer. Ma divergence
avec Séverine Labat est qu’à mon avis, pour
accepter l’autre, il faut savoir qui on est.

Séverine Labat : C’est là que nous sommes en
complet désaccord. D’abord sur l’histoire : la
France a une histoire et ce sont précisément
ceux qui sont le produit de notre histoire coloniale
qui sont visés par le débat sur la binationalité,
il ne faut pas se dérober devant cette question
 ! Personne ne s’insurge lorsqu’Éva Joly, qui
est binationale franco-norvégienne, prétend à la
magistrature suprême, ce qui implique qu’elle
pourrait disposer du feu nucléaire, symbole, s’il
en est, de la « puissance » d’une nation qui l’est
de moins en moins…

Regards.fr : Vous voulez dire que si elle était d’origine
arabe, les réactions seraient plus vives ?

Séverine Labat : Imaginez que Mohamed Ben Mohamed
dispose de la mallette nucléaire. Il en irait
quelque peu différemment… Non, l’histoire de la
République française est intrinsèquement liée à
l’histoire coloniale, elle a été une république foncièrement
colonialiste et si elle souhaite demeurer
ce qu’elle est, c’est-à-dire fondatrice d’un
pacte républicain, national, social, qui intègre
tout un chacun avec ses droits et ses devoirs,
elle se doit absolument de reconnaître ce qu’a
été l’action de la France dans notre ex-empire. Je
parle principalement des 132 ans de présence
française en Algérie, où nous avons commis des
crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
Et je pèse mes mots ! Dès lors, comment
voulez-vous que des jeunes dont les parents - le
plus souvent ouvriers - ne disposent pas du capital
symbolique, social et culturel suffisant pour
avoir transmis cette histoire, se sentent français
à part entière et non français entièrement
à part ? Nous avons créé, et c’est souvent le
résultat d’une politique voulue par les élus, des
ghettos urbains qui relèvent d’une forme d’apartheid
postcolonial. Tant que l’on n’aura pas
reconnu officiellement et symboliquement les
effets dévastateurs de cette histoire, des jeunes,
parfois issus de la quatrième génération d’une
immigration issue de notre ex-Empire, retourneront
les stigmates qu’ils portent, pour adopter
des pratiques sociales et culturelles de rupture.
Les ruptures mémorielles détruisent les enfants
et peuvent se prolonger sur des générations.

Regards.fr : Et si demain l’on parle d’eux comme des
binationaux, qu’est-ce que cela changerait ?

Séverine Labat : Il ne s’agit pas de les catégoriser
en tant que binationaux. La binationalité est un
état de fait et non une revendication. Concernant
les Franco-Algériens, elle est une des
conséquences directes des accords d’Évian de
1962, et est, par conséquent, encore une fois,
intrinsèquement liée à notre histoire coloniale.
Concernant l’élection de 2007 à laquelle Stéphane
Rozès faisait allusion, il y a eu en effet,
un retour vers le national, mais je ne vois pas
matière à s’en réjouir. Lorsque Sarkozy et Royal
se sont retrouvés au second tour, il s’agissait,
pour la première fois de notre histoire, de candidats
n’appartenant pas à la génération ayant
vécu la guerre d’Algérie. On aurait pu s’attendre
à ce que cela induise une relation plus sereine
et plus saine quant à la question algérienne. Or
il n’en a rien été, bien au contraire. À Toulon, en
2007, Sarkozy a prononcé un discours indiquant
qu’il était hors de question que la France se livre
à une quelconque repentance. Je suis très sceptique
vis-à-vis de ce terme qui n’est pas du tout
adapté à la situation, mais lorsqu’il a parlé de repentance,
il ne faut pas se voiler la face, il faisait
bien évidemment référence à l’Algérie. Quant à
Ségolène Royal, elle ne s’est alors pas privée
de se rapprocher de Georges Frêches, dont le
vote « Algérie française » n’était pas négligeable,
et, pour couronner le tout, nous a suggéré de
tendre des drapeaux à nos balcons.

Stéphane Rozès : Nos analyses et visions de ce qui devrait être divergent profondément.
D’abord la France n’est plus une république
coloniale, la France est un pays qui a colonisé
et qui, du fait de cette histoire, a sur son sol
nombre de Français d’origine étrangère, venus
d’anciennes colonies. Et ceci a entraîné des
caractéristiques particulières qui produisent
chez nous, aujourd’hui, un recouvrement de la
question sociale, les parents et grands-parents
étant issus de la classe ouvrière, par celle des
origines et des cultures d’origines. Je ne pense
pas pour autant que dans certaines banlieues, il
y ait des politiques de type colonial, car ce qui
se passe a surtout des racines sociales. Des
populations qui, du fait des logiques urbaines
et des marchés sont reléguées socialement et
en leur sein, ceux qui peuvent s’en extraire le
font, ce qui accroît les ghettoïsations. Dans ces
quartiers, il peut y avoir des regroupements de
type affinitaire et culturel, ce qui effectivement
ne correspond pas à notre modèle républicain.
Le problème est celui de l’écart entre ce que
promet la république et ce qui se passe dans la
réalité. C’est pourquoi l’on revient à ce qui me
paraît important, à savoir l’imaginaire, c’est-àdire
ce qui fait tenir ensemble une société. Les
historiens doivent pouvoir faire complètement
et librement leur travail sur la guerre d’Algérie,
mais je ne crois pas que la reconnaissance des
crimes commis en Algérie, que je ne récuse
pas, résolve en quoi que ce soit la situation
des quartiers. Le problème, c’est l’existence
de discriminations économiques et sociales.
L’urgence aujourd’hui est de faire en sorte que
les politiques menées permettent aux principes
inscrits sur le fronton de nos mairies « Liberté,
Égalité, Fraternité » de correspondre davantage
à la réalité. Car la meilleure façon d’intégrer,
c’est de mesurer l’écart entre l’idéal et le réel
et de faire en sorte que le réel se rapproche
de l’idéal par des politiques concrètes. Il faut
tenir les promesses faites aux individus venus
d’endroits différents, ou de religions différentes,
de pouvoir vivre ensemble, plutôt que de les
laisser choisir entre des identités différentes.
Car, sinon, on les renvoie à eux-mêmes et à des
situations subalternes, dont on pourra ensuite à
bon compte se satisfaire puisque même l’idéal
commun aura été abandonné.

Séverine Labat : Je suis d’accord sur un point :
notre crise du « vivre ensemble » est l’aboutissement
de la désintégration sociale, économique
et culturelle qui frappe les générations
issues des milieux populaires et singulièrement
de l’immigration nées durant les années 1970.
Ces générations ont fait l’expérience d’une
société française porteuse de promesses mais
se refusant à toute forme de reconnaissance
politique et symbolique des minorités
culturelles, sociales et politiques. Afin d’être
en mesure de prendre politiquement en
charge ce phénomène, il est urgent, si l’on
veut que notre formule républicaine ait
encore un sens, de lutter contre les
inégalités de tous ordres, à défaut de quoi la
liberté et la fraternité ne seraient que de vains
mots.

Portfolio

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