Accueil > Monde | Par Jon Elizalde | 30 juillet 2012

La colère du monde

Dans la lignée des mouvements des Indignés,
Occupy ou encore 99 %, de nouveaux
mouvements émergent, partout
dans le monde. Une ébullition née en
réaction aux politiques ultralibérales et
d’austérité mises en places ou renforcées
presque partout. Le moteur de ces actions
 : la très longue contestation sociale
au Québec.

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Tout part de l’augmentation de 82 % sur
sept ans des frais de scolarité, passant
de 1700 à 3100 euros par an. Une décision
impossible à digérer pour des étudiants québécois
souvent endettés, et qui travaillent déjà
pour financer leurs études. 70 % des 400 000
étudiants se mettent alors en grève, la plus longue
de l’histoire du Québec. Quand le 18 mai, la liberticide
loi « spéciale » 78 – qui limite fermement le
droit à manifester – est adoptée, c’est l’explosion.
Le gouvernement de Jean Charest, au pouvoir
depuis 2003, voulait éteindre le feu, c’est tout
l’inverse qui se produit. Armées de casseroles et
de poêles, des milliers de personnes investissent
les rues. « Des gens de tous les âges et milieux »,
apprécie Frédéric Mathieu, 30 ans. Le voilà qui
(re) découvre son propre peuple : « Le 23 mai, on
a débuté la manifestation à 200. La marche a
duré quatre heures, on a bien dû marcher 20 km.
À la fin, on était facilement 4 000. C’est ça qui est
magique : le côté spontané des manifs. Personne
n’avait organisé ça. Les gens sont sortis spontanément
dans la rue en entendant la marche et
s’y sont joints. L’idée de résistance est bien implantée
chez les gens. Avec la loi, plus personne
ne peut afficher une manifestation sur Facebook
ou un site Internet, sans risquer une visite de la
police. Mais les manifs n’ont plus besoin d’être
annoncées. Soir après soir les gens sortent dans
la rue, les petites manifestations spontanées se
regroupent et en forment des plus grosses.
 »
Claudie Larcher, 27 ans, doctorante en sociologie
à la faculté des sciences sociales de l’université
Laval, est partie prenante du mouvement
depuis le début. Selon elle, «  ce que l’on observe
aujourd’hui au Québec, c’est la réaction d’un
peuple confronté à un changement social d’envergure,
soit un virement prononcé vers l’ultralibéralisme.
À ce titre, la hausse des frais de
scolarité sert de symbole évocateur pour ce que
d’aucuns nomment le système de l’utilisateurpayeur,
que le Parti libéral du Québec tente par
tous les moyens d’imposer.
 »

Réveil politique

Que disent les manifestants, que réclament-ils ? Les revendications s’étendent désormais bien
au-delà de la question universitaire : l’assurancechômage
(gelée depuis trois ans), refus de la
taxe santé (200 dollars par foyer, quel que soit le
revenu). « Ils contestent le gouvernement Charest
pour ses contacts avec la mafia, la corruption
de son gouvernement, le fait qu’il ignore le
peuple et les nations autochtones, qu’il vende
les richesses aux moins offrants en ne respectant
pas l’environnement (plan Nord, gaz de
schiste, mines à ciel ouvert…), qu’il contrôle les
médias, qu’il mente régulièrement, qu’il utilise la
brutalité policière pour faire taire le peuple... Il y
a tellement à dire contre ce gouvernement, c’est
un grand ras-le-bol
 », déclare Chantal Poulin, une
manifestante de 33 ans.

Cette colère se développe en dehors des partis.
«  Les manifestants sont en “écoeurite” aiguë
des partis traditionnels
 », assure Claudie
Larcher, qui a aussi remarqué que les manifestants
autour d’elle se sentent souvent proches
du parti Québec Solidaire, emmené par Amir
Khadir. « La grande majorité se sent à gauche,
confirme Chantal Poulin. Il y a une part non
négligeable d’anarchistes, qui tend à grandir
avec le découragement présent, mais ils restent
quand même minoritaires.
 »
Pour cette trentenaire, qui voit dans les Québécois
des citoyens « dociles et qui contestent
peu », la conscientisation politique du peuple est
la « grande victoire » de ce fameux « Printemps
érable » : « Beaucoup de gens, jeunes et moins
jeunes, ont commencé à s’intéresser à la politique
et aux débats de société en général. Je
rencontre tous les jours des gens qui disent ne
s’être jamais intéressés à la politique, et même
n’avoir jamais voté, et qui ont maintenant une
excellente connaissance des débats et ont pris
l’habitude de sortir dans la rue presque quotidiennement.
Les syndicats ont rejoint le mouvement,
mais ils restent discrets. Certains le leur
reprochent, mais les étudiants leur ont demandé,
au début, de ne pas trop se mêler de ce débat
et de faire confiance à la relève
. » De quoi réjouir
Frédéric Mathieu : «  Le gouvernement a sous-estimé
la créativité des gens du Québec. Je trouve
notre peuple de plus en plus beau
. »

En Italie, en Alemagne, en Russie…

Ailleurs, partout dans le monde, émergent aussi
des mouvements contestataires qui échappent
aux partis traditionnels, y compris de gauche. En
France, aux dernières élections législatives, le Parti
pirate a tenté de bousculer la sphère politique.
Sur 101 candidats ; 23 ont dépassé la barre de
1 % des voix. Loin toutefois de l’incroyable succès
du « M5 étoiles », emmené par le comédien
et humoriste Beppe Grillo, qui a obtenu d’excellents
scores lors des élections locales de mai en
Vénétie et dans le Nord de l’Italie, et même fait
élire plusieurs maires, dont celui de Parme. Avec
des airs franchement populistes, le parti a surfé
sur la crise et le ressentiment à l’égard des partis
traditionnels – en meeting, Grillo fait scander
« Vaffanculo » (« va te faire enculer »).
Le 19 mai, dans un esprit plus proche de celui
de Montréal, 20 000 personnes ont manifesté
à Francfort, répondant à l’appel du collectif
Blockupy, pour crier leur refus de l’austérité en
Europe. On y retrouvait des manifestants associatifs,
anticapitalistes, autonomistes, anarchistes,
syndicalistes… Même scénario à Porto, le 9 juin,
où plusieurs milliers de personnes ont défilé pour
dénoncer le vaste plan d’austérité mis en place
depuis un an par le gouvernement portugais
de centre-droit.
Et puis, il y a la Russie, où les multiples tentatives
du pouvoir de museler la contestation n’ont pas
empêché des dizaines de milliers de personnes
(plus de 100 000 selon les manifestants) de
défier l’autorité le 12 juin dernier en manifestant
à Moscou. « Ce qui affaiblit le pays et divise la
société est inacceptable pour nous. Toute décision
ou mesure menant à des bouleversements
sociaux et économiques est inacceptable
 », déclarait
alors Vladimir Poutine. Certes, les principaux
leaders de l’opposition ont été arrêtés, mais
la rue est là, vive, en colère, déterminée. Comme
à Montréal, dans un contexte très différent, il se
passe quelque chose. Le mouvement de contestation
a débuté en décembre et semble décidé à
ne pas s’essouffler.

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