Accueil > Migrations | Par Jean-Baptiste Ferrière | 9 janvier 2008

La colère gronde dans les centres de rétention

Les sans-papiers des trois centres de rétention administrative du Mesnil-Amelot et de Vincennes, en banlieue parisienne, mènent un mouvement de protestation depuis le mois de décembre. Nombre d’entre-eux ont entamé une grève de la faim pour manifester contre leurs conditions d’arrestation et de détention.

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« Liberté, liberté, liberté ! », tels sont les mot scandés par les sans-papiers détenus depuis le 20 décembre dans les centre de rétentions administrative (CRA) du Mesnil-Amelot et de Vincennes. Ils ont entre 20 et 50 ans. Ils arrivent tout juste en France ou vivent sur le territoire depuis une décennie avec femme et enfants. Ils viennent du Pakistan, de Chine, du Mali ou du Sénégal. Leur point commun ? Ils sont tous en situation irrégulière, ont été arrêté ces derniers jours et attendent leur expulsion dans l’un des centres de rétention. Mi décembre une révolte commence au centre du Mesnil-Amelot : revendications écrites sur les vêtements, refus d’entrer dans les chambres, grève de la faim...Certains rédigent une liste de doléances où ils se plaignent par exemple d’être « traités comme du bétail » ou de « fouilles humiliantes ». Cette révolte s’étend ensuite au centre de rétention de Vincennes où de nombreux sans-papiers rejoignent la grève de la faim et refusent de rentrer dans leurs chambres. La répression ne tarde pas. Les CRS entrent dans le centre pour les réprimer. On compte plusieurs blessé parmi les grévistes. La police refuse d’appeler le médecin. Des personnes sont mise en isolement. Mais les grévistes continuent d’exprimer leur détermination à ne pas céder. Ils manifestent leur mécontentement contre la politique du gouvernement Sarkozy, demandent l’arrêt de la politique du chiffre, des rafles et des expulsions. « Ce n’est pas une amélioration des conditions de rétention qu’ils veulent, mais bien la fermeture des centres eux-mêmes, car ceux-ci ne peuvent être humanisés, explique Pierre Cordelier, militant au Réseau éducation sans frontières (RESF). Il n’y a pas de centre de rétention, pas d’expulsion qui respectent les droits fondamentaux. La violence des centres, c’est leur nature. Elle est l’expression pratique de la politique des gouvernements successifs. Des arrestations ont lieu partout : lors des démarches administratives dans les préfectures ou les commissariats, devant les consulats, les écoles, au travail, aux domiciles, dans la rue et dans le métro. Tout le monde craint d’aller en préfecture, car on vous arrête et on vous conduit en centre de rétention ».

Politique du chiffre

Alors la solidarité s’organise : rassemblements quotidiens devant les centres, notamment à Vincennes, marches, aide juridique, opération de sensibilisation de l’opinion publique...A Rennes, Bordeaux, Paris et un peu partout en France, ces derniers mois ont vu de fortes mobilisations contre les centre de rétention. La révolte à Mesnil-Amelot a gagné Vincennes et les grévistes demandent l’extension du mouvement à tous les centres de rétention. Quelque 300 à 400 personnes ont ainsi manifesté samedi 5 janvier à Paris, à l’appel de plusieurs associations dont le 9e collectif de sans-papiers et Act-up Paris, pour demander la régularisation de tous les sans-papiers et la fermeture des centres de rétention. Le défilé était rythmé par des slogans comme « non aux expulsions ». On pouvait lire sur des pancartes « non à la politique des quotas », « non à la chasse aux étrangers » ou « arrêt immédiat de toutes les rafles ».

Certes, « les conditions matérielles de ces centres se sont globalement améliorées malgré une certaine promiscuité entre les étrangers », selon la Cimade, service oecuménique d’entraide, seule association habilitée depuis 1985 à intervenir au quotidien dans les centres de rétention pour y délivrer une aide juridique. Mais les détenus se plaignent de « harcèlement policiers » sous la forme par exemple de « comptages nocturnes ». Depuis la mise en place d’une politique du chiffre par Brice Hortefeux, le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité national et du codéveloppement, visant à atteindre les 25 000 expulsions en 2007, les rafles se sont accélérées. « Cette chasse aux étrangers a un caractère révoltant, s’indigne Pierre Cordelier de RESF. Les expulsions ne résoudront rien au problème de l’immigration clandestine. Il s’agit davantage d’un problème de répartition des richesses. Nous sommes confrontés à une politique qui jette le discrédit sur tous les immigrés en général et qui flatte la part raciste et xénophobe de ce pays ».

Chaque année, 6500 à 7000 étrangers en situation irrégulière défilent dans les deux centres de rétention de Vincennes. Ces deux centres de 140 places chacun sont deux bâtiments entourés de grilles barbelées, où l’on voit des couloirs carrelés, de grands réfectoires où s’entassent des groupes d’hommes et des chambres collectives impersonnelles sans volet à deux ou quatre lits. La propreté n’y est pas impeccable et dans les cuisines, les rations alimentaires entassées sur des chariots pour chaque retenu ne sont pas énormes. « Ces centre de rétention sont de véritables prisons. Cela s’apparente davantage à de la détention qu’à une simple retenue de quelques jours. Ils sont la conséquence directe de la politique d’objectifs chiffrés en matière de reconduite à la frontière. Les conditions d’interpellations sont de plus en plus dures et contestables. Et la création de centre de grande capacité déshumanise la rétention. Les étrangers y éprouvent un sentiment d’injustice et d’humiliation. Cette situation est pour eux source d’angoisse, de stress et de grand désarroi », commente Pierre Cordelier de RESF.

Directive de la honte

Révélateurs de « l’atmosphère carcéral qui règne de plus en plus dans ces lieux », selon la Cimade, ces mouvements de protestation dénoncent une situation critique : « Nul ne peut vivre ici. Les chambres ont la même superficie que des salles de bain standards. A cela s’ajoute le manque de personnel médical. Il y a des infirmières, mais elles ne prodiguent que les soins de base quand on est vraiment malade. Il faut attendre plusieurs jours avant d’être transféré vers un hôpital », déplore Bahiga Benkouka, militante au 9e collectif des sans-papiers.

Une mobilisation européenne se tiendra également le 19 janvier dans toutes les villes où se trouve un CRA. Cette manifestation visera à protester contre une directive discutée au parlement européen en janvier qui prévoit la possibilité de porter la durée de rétention administrative à 18 mois au lieu des 32 jours actuellement en vigueur en France. Cette « directive de la honte », comme l’appelle Damien Nantes, responsable à la Cimade de la défense des étrangers reconduits, fait l’objet d’une pétition sur www.directivedelahonte.org car elle change la nature de la rétention : « On passe à une logique d’enfermement le plus court possible le temps d’organiser l’expulsion, à une logique où l’enfermement devient un mode de gestion des populations migratoires, un mode de punition et de mise à l’écart ».

De son côté, France Terre d’Asile souhaite la mise en place d’une mission d’information parlementaire « urgente » pour faire « toute la lumière » sur les conditions de retenue des personnes dans les centres de rétention administrative et les zones d’attente. Pour Pierre Henry, directeur général de France Terre d’Asile « la tentative de massification de la politique d’éloignement des étrangers ignore de fait les situations individuelles, pour les réduire à un objectif chiffré qui relève du plus pur arbitraire. Un Etat démocratique a certes le droit de dire qui entre et qui sort sur son territoire, mais il doit le faire au bénéfice de la justice et de la mesure. Nous sommes plutôt entrés dans l’ère de la déraison d’Etat. Il est temps pour la représentation parlementaire de se saisir de cette question ».

Entretiens audio :

Pour écouter l’interview de Pierre Cordelier, militant à RESF , cliquer sur

MP3 - 8.3 Mo

Pour écouter l’interview de Damien Nantes, responsable à la Cimade de la défense des étrangers reconduits , cliquer sur

MP3 - 5.7 Mo

Pour écouter l’interview de Pierre Henry, directeur général de France Terre d’Asile , cliquer sur

MP3 - 5.2 Mo

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